Richard Baratta – Another Kind Of Bird (FR review)

Savant Records – Street Date : May 22, 2026
Jazz
Richard Baratta - Another Kind Of Bird

Richard Baratta réinvente Charlie Parker avec une audace remarquable sur Another Kind of Bird

Un matin gris s’installe lentement sur Austin. L’air semble déjà lourd malgré l’heure précoce, et le silence du studio n’est troublé que par le faible grondement électrique de la console de mixage qui reprend vie. Dehors, la ville dort encore à moitié, suspendue dans cette étrange immobilité du petit matin texan. À l’intérieur pourtant, un autre mouvement commence. La pochette de Another Kind of Bird repose près d’une pile de vinyles chargés de décennies d’histoire du jazz. Les premières notes surgissent timidement des enceintes, puis, presque instantanément, prennent une ampleur inattendue. Très vite, une évidence s’impose: il ne s’agit pas d’un hommage nostalgique de plus consacré à Charlie Parker. Ce disque vise beaucoup plus haut. Il cherche à rouvrir une œuvre que l’on croyait pourtant définitivement inscrite dans le patrimoine du jazz moderne.

Avec un titre comme Another Kind of Bird, le projet aurait pu sembler présomptueux entre d’autres mains. Presque téméraire. Mais Richard Baratta possède une légitimité qui dissipe rapidement toute méfiance. Au fil des années, il a travaillé avec une impressionnante constellation de musiciens parmi lesquels Eric Alexander, Vincent Herring, Walter Blanding, Craig Handy, Marcus Printup, Gerald Cannon, Emmett Cohen, Dave Stryker ou encore John Patitucci. Cette familiarité profonde avec le langage du jazz se ressent immédiatement. Baratta n’aborde pas l’héritage de Charlie Parker comme un observateur extérieur fasciné par un monument sacré. Il évolue depuis longtemps à l’intérieur même de cette architecture musicale.

Dès les premières mesures de “Dionna Lee”, une impression particulière se dégage: celle d’un projet mûri durant des années. Rien ici ne paraît improvisé ou simplement instinctif. Les arrangements témoignent d’une réflexion presque obsessionnelle sur la structure, les équilibres, les dynamiques internes des compositions. Revisiter Charlie Parker reste l’un des exercices les plus périlleux du jazz contemporain. Parker n’est pas seulement une figure mythique. Il est l’un des fondements mêmes du langage moderne du jazz. Son sens du phrasé, son audace harmonique, sa souplesse rythmique et son invention mélodique ont transformé définitivement la musique.

C’est précisément ce qui rend l’exercice si délicat. Une fidélité excessive condamne souvent ce type de projet à l’imitation. À l’inverse, une modernisation trop radicale finit par effacer l’esprit originel des compositions. Beaucoup d’albums hommage se perdent dans cet équilibre impossible.

La réussite de Another Kind of Bird vient justement du refus de Richard Baratta de choisir entre conservation et réinvention. Il parvient à préserver l’ADN émotionnel de la musique de Parker tout en la projetant avec une étonnante clarté dans le présent. Rien ici ne sonne muséal ou figé. Le disque possède au contraire une urgence presque physique. Une tension contemporaine constante.

Bien avant de devenir un producteur reconnu à Hollywood, Richard Baratta vivait déjà au rythme du jazz. Il y a plus de quarante ans, il jouait professionnellement dans différents big bands et ensembles new-yorkais. Sa carrière dans le cinéma l’a ensuite conduit à produire plusieurs œuvres majeures comme The Wolf of Wall Street, The Irishman, Joker ou encore plusieurs films de l’univers Spider-Man. Pourtant, la musique n’a jamais quitté le centre de son identité artistique. En 2020, il revenait d’ailleurs au premier plan avec Music in Film: The Reel Deal, un projet qui transformait de grandes musiques de cinéma en arrangements jazz ambitieux.

Cette expérience cinématographique irrigue profondément Another Kind of Bird. À l’écoute, l’album donne souvent l’impression d’assister à une succession de scènes soigneusement construites plutôt qu’à une simple collection de standards revisités. Baratta pense ses arrangements comme un réalisateur construit une tension dramatique. Certains morceaux débutent lentement, presque comme des plans d’ouverture, avant de s’élargir soudainement dans de vastes mouvements orchestraux. Les changements rythmiques agissent comme des coupes de montage. Quant aux solos, ils ne servent jamais uniquement à démontrer une virtuosité technique: ils deviennent de véritables points de bascule émotionnels à l’intérieur d’un récit plus vaste.

“Little Suede Shoes” illustre parfaitement cette approche. Sous la direction de Baratta, le morceau acquiert une dynamique presque visuelle, avançant avec l’énergie fluide d’une scène urbaine en mouvement. “Ah-Leu-Cha” se transforme en une pièce profondément ancrée dans le groove, portée par une pulsation moderne qui ne paraît jamais artificielle. L’arrangement modifie subtilement l’identité rythmique du morceau tout en respectant l’esprit immédiatement reconnaissable de Parker.

Puis vient “Embraceable You”, sans doute l’un des moments les plus bouleversants de l’album. Baratta y introduit une délicatesse lyrique remarquable. La mélodie se déploie lentement, avec patience, laissant les silences porter autant d’émotion que les notes elles-mêmes. Il y a dans cette interprétation quelque chose de presque cinématographique dans la manière dont elle organise l’espace et la respiration.

L’une des décisions les plus audacieuses du disque réside également dans l’élargissement du sextet habituel grâce à l’ajout d’une section de saxophones plus importante sur plusieurs morceaux. Ce choix modifie profondément la gravité émotionnelle de l’ensemble. Les cuivres ne servent pas uniquement à densifier le son. Ils créent des mouvements internes, des tensions, des atmosphères mouvantes. Par moments, les envolées orchestrales rappellent la puissance des grands orchestres classiques tout en restant solidement ancrées dans une esthétique contemporaine. Ailleurs, les superpositions de saxophones apportent une chaleur inattendue qui transforme psychologiquement certaines compositions pourtant très connues.

Richard Baratta a souvent expliqué qu’aucun musicien n’avait exercé une influence aussi décisive sur l’histoire du jazz que Charlie Parker, et que l’ampleur des arrangements de cuivres lui semblait être la seule réponse possible à une telle empreinte artistique. Le résultat lui donne raison. L’ensemble possède à la fois une ampleur impressionnante et une remarquable agilité, capable de passer de passages rythmiques explosifs à des constructions harmoniques d’une grande précision.

Mais ce qui frappe le plus demeure sans doute le sentiment de nécessité qui traverse l’album. Another Kind of Bird ne ressemble jamais à un exercice académique soigneusement protégé derrière le verre du patrimoine culturel. On sent au contraire une urgence créative permanente. Comme si Baratta éprouvait le besoin de retourner à ces compositions parce qu’elles contiennent encore des possibilités émotionnelles et culturelles inexplorées.

C’est précisément ce qui distingue ce disque de nombreuses relectures contemporaines du répertoire jazz. Beaucoup d’artistes abordent ces œuvres avec prudence ou tentent de les moderniser superficiellement à travers quelques effets de production. Très rares sont ceux qui osent pénétrer réellement l’intérieur de ces compositions pour les reconstruire de fond en comble. Richard Baratta accomplit ce travail avec une précision presque chirurgicale tout en conservant une spontanéité constante.

Cette liberté artistique constitue depuis longtemps l’une de ses caractéristiques majeures. Baratta décrit régulièrement l’industrie musicale comme un univers brutal, et considère que sa carrière dans le cinéma lui a offert l’indépendance nécessaire pour créer selon ses propres intuitions. Cette autonomie se ressent dans chaque morceau. Rien ici ne semble calculé pour suivre une mode ou satisfaire des attentes commerciales.

Plus largement, Another Kind of Bird apparaît à un moment particulièrement intéressant pour le jazz contemporain. Aujourd’hui, le genre vit constamment entre mémoire et transformation. Les jeunes musiciens revisitent sans cesse le répertoire historique, mais les véritables réinterprétations restent rares parce qu’elles exigent davantage qu’une maîtrise technique. Elles demandent du courage. Le courage de déranger des œuvres familières sans les détruire. Le courage de modifier le rapport affectif que les auditeurs entretiennent avec des enregistrements devenus mythiques.

Richard Baratta réussit précisément parce qu’il comprend une chose essentielle: l’histoire du jazz n’a jamais été destinée à rester immobile. Charlie Parker lui-même a révolutionné cette musique en refusant les conventions établies. En ce sens, Another Kind of Bird rend peut-être hommage à Bird de la manière la plus fidèle possible : en adoptant à son tour ce même esprit d’invention permanente.

Pour tous ceux qui aiment profondément la musique de Charlie Parker, cet album semble déjà appelé à devenir une référence incontournable avant même sa sortie officielle. Non pas parce qu’il imite Bird à la perfection, mais parce qu’il ose poser une question infiniment plus intéressante: à quoi ressemblerait aujourd’hui cette musique si elle continuait encore d’évoluer?

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 15th, 2026

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To buy this album

Website

 

Musicians :
Richard Baratta: drums
Vincent Herring: alto saxophone
Bill O’Connell: piano, keyboard, arranger
Paul Bollenback: guitar
Michael Goetz: upright bass
Paul Rossman: congas, percussion
With guest artists:
Eric Alexander, Abraham Burton: alto saxophone
Craig Handy: flute, soprano & tenor saxophone

Track Listing :

  1. Donna Lee
  2. Anthropology
  3. Little Suede Shoes
  4. Ah-Leu-Cha
  5. Embraceable You
  6. Now’s the Time
  7. Moose the mooche
  8. Yardbird Suite
  9. Segment
  10. Au Privave