Milena Granci – To Some Place New (FR review)

Self released – Street date : May 14, 2026
Jazz

Résumé: Avec To Some Place, la compositrice et pianiste Milena Graci signe un premier album d’une rare maturité, où le jazz contemporain, la musique de chambre et une sensibilité profondément européenne se rejoignent dans une fresque musicale cinématographique et intensément humaine.

To Some Place de Milena Graci transforme le jazz européen contemporain en récit cinématographique

Dans la conjoncture actuelle, on finit parfois par se demander si le courrier traverse encore l’Atlantique en bateau plutôt qu’en avion tant les délais entre l’Europe et les États-Unis semblent interminables. Recevoir des CD venus de France relève désormais presque de l’épreuve de patience. L’Angleterre, pour des raisons difficiles à expliquer, paraît légèrement mieux lotie. C’est précisément ce qui rend la découverte du travail de la jeune compositrice et pianiste Milena Graci si précieuse, comme un colis rare arrivé d’un autre monde.

Avec To Some Place, Milena Graci livre un disque qui ressemble à une carte postale envoyée d’Europe, intime et ample à la fois, élégant mais immédiatement accessible sur le plan émotionnel. Aérien, cinématographique, l’album déploie une sensibilité profondément continentale. On y retrouve quelque chose du romantisme des anciens films d’auteur européens, des cafés nocturnes où la musique flottait encore entre la fumée des cigarettes et les reflets de pluie sur les trottoirs. L’accordéon n’apparaît jamais comme un simple effet nostalgique, mais comme un discret accent parisien, le souvenir d’une époque révolue glissé dans un langage jazz moderne capable de séduire aussi bien Londres, Rome que New York.

Ce qui frappe dans l’écriture de Graci, c’est sa capacité à conjuguer sophistication et lyrisme. Ses compositions ne s’effondrent jamais sous le poids de leur propre complexité. Elles respirent. La voix, utilisée davantage comme un instrument supplémentaire que comme une présence soliste traditionnelle, enrichit l’architecture émotionnelle du disque et élargit encore sa dimension narrative. Autour d’elle, la section rythmique évolue avec une remarquable subtilité, privilégiant les textures et les atmosphères à la démonstration virtuose. Les percussions prennent parfois des allures de conversation murmurée, tandis que le piano oscille entre délicatesse chambriste et phrasé jazz feutré. Même dans ses passages les plus retenus, l’album conserve une impression permanente de mouvement, comme si chaque composition cherchait un nouveau territoire émotionnel.

Le premier compositeur européen à avoir véritablement exploré cette forme de narration jazz cinématographique fut sans doute Michel Legrand. Mais le jazz a parcouru un long chemin depuis lors, et la musique de Milena Graci appartient clairement à une autre génération. Ses compositions possèdent une identité structurelle beaucoup plus affirmée, une véritable voix d’autrice qui dépasse largement les hybridations jazz-pop des années 1960 et 1970. La musique classique, les traditions folkloriques et les influences contemporaines de la musique de chambre y sont présentes sans jamais paraître décoratives ou empruntées. Tout semble avoir été absorbé dans un langage profondément personnel.

En cela, Graci s’inscrit aussi dans un mouvement plus large qui redessine aujourd’hui le paysage du jazz européen contemporain, un courant qui accorde autant d’importance à l’atmosphère, au récit et à la transparence émotionnelle qu’à la sophistication technique. Certains passages de To Some Place évoquent les grands espaces lyriques associés aux artistes du label ECM Records, tandis que d’autres rappellent les sensibilités aventureuses du jazz de chambre que l’on voit émerger en Scandinavie, en Italie ou en France. Pourtant, contrairement à beaucoup de jeunes compositeurs influencés par ces traditions, Graci ne disparaît jamais derrière l’imitation esthétique. Sa musique demeure profondément incarnée, portée par un sens mélodique qui offre une étonnante clarté émotionnelle jusque dans les passages les plus complexes.

Son attachement aux textures acoustiques apparaît également comme l’un des choix les plus marquants du disque. À une époque où de nombreux jeunes artistes s’appuient massivement sur la production numérique et les traitements électroniques, Graci choisit la retenue. Cette décision confère immédiatement à l’album une forme d’intemporalité. To Some Place ne cherche jamais à être dans l’air du temps. Il semble exister en dehors des modes.

Ce qui fascine le plus au fil des écoutes reste sans doute sa maîtrise de la dramaturgie musicale. L’album s’ouvre de manière relativement accessible avec “Floating”, comme une invitation à pénétrer un paysage sonore vaste et accueillant. Puis, presque imperceptiblement, la musique évolue vers des formes de jazz contemporain de plus en plus élaborées. L’écriture gagne en profondeur, en densité harmonique, en richesse de construction, sans jamais perdre son élégance naturelle. Cet équilibre demeure extrêmement rare, en particulier pour un premier enregistrement.

Peu de jeunes artistes parviennent à imposer une identité artistique aussi aboutie dès leur premier album. Milena Graci y parvient avec une élégance remarquable, sans emphase ni prétention. Cette musique possède une sincérité réelle, et la sincérité reste sans doute l’une des qualités les plus rares de la création contemporaine.

«Je voulais que la musique donne l’impression d’une composition continue, avec très peu de répétitions», explique Graci. «Lorsque certaines idées réapparaissent, elles reviennent transformées, comme une histoire qui se déploie progressivement.»

Ce sentiment d’évolution organique est renforcé par la cohésion évidente de l’ensemble. Rien ici ne donne l’impression d’un groupe réuni à la hâte pour quelques sessions de studio. Les musiciens avancent avec l’instinct et la confiance de collaborateurs qui ont déjà développé un véritable langage commun. En Angleterre, Graci s’est déjà produite dans plusieurs clubs de jazz reconnus, notamment au Alexanderplatz Jazz Club et à la Casa del Jazz, des expériences qui semblent avoir affermi aussi bien sa confiance de compositrice que son sens des proportions musicales.

La musicienne revendique également l’influence de Maria Schneider, dont le travail, dit-elle, « lui a ouvert l’oreille à une manière totalement différente de développer la musique ». La comparaison peut surprendre au premier abord tant les univers sonores des deux artistes diffèrent. Pourtant, elle devient évidente lorsqu’on observe attentivement l’architecture des compositions de Graci : le placement minutieux des instruments, l’expansion fluide des motifs, la patience avec laquelle les thèmes se déploient puis se transforment.

Après plusieurs écoutes, l’album révèle surtout sa double nature. Il peut être abordé de manière instinctive, émotionnelle, presque cinématographique par un auditeur non spécialiste. Mais il récompense tout autant l’écoute attentive des amateurs de jazz sensibles aux détails d’écriture, aux mouvements harmoniques et aux subtilités structurelles.

Lorsque l’album atteint sa pièce finale, “Lament”, on comprend que le voyage a discrètement bouclé sa trajectoire. La profondeur émotionnelle s’est intensifiée, la voix occupe désormais un espace encore plus vaste, et le fil narratif introduit au début du disque révèle soudain toute sa portée. C’est précisément à cet instant que l’on comprend que Milena Graci n’est pas seulement une jeune musicienne prometteuse. Elle est une compositrice capable de créer de véritables mondes.

On l’imagine sans difficulté écrire pour le cinéma, la danse contemporaine ou des ensembles de musique de chambre avec la même autorité naturelle. Chaque composition ressemble au commencement d’un récit, et l’ensemble forme peu à peu une sorte de roman musical profondément humain.

Comme l’observait un jour Paolo Conte, le jazz est une fascination née dans l’enfance, «une musique de l’esprit». Peu de jeunes compositrices aujourd’hui incarnent cette idée avec autant d’évidence que Milena Graci.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 8th, 2026

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Musicians :
Milena Granci: piano, compositions
Aitzi Cofre Real: vocals
James Pettinger: accordion
Harry Toulson: alto sax
Ali Watson: double bass
Ollie Peszynski: drums

Track Listing :
1. Floating
2. When You Feel Like It
3. Maria’s Song
4. Different Road
5. To Some Place New
6. A Journey Home
7. Remembering John
8. Lament

Choir track 1: Everyone
Backing vocals track 4: Aitzi and Milena

Photography: Camille Lemoine
Graphic Designer: Giulia Cavallini
Recorded at Porcupine Studios by Nick Taylor
Mixed and Mastered by Alex Killpartrick