Jonathan Suazo – Ricano Vol.2 – Fruto De Mi Corazon (FR review)

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Jazz
Jonathan Suazo - Ricano Vol.2 - Fruto De Mi Corazon

Résumé: Ricano Vol. 2 – Fruto De Mi Corazon de Jonathan Suazo est un album de jazz profondément habité, où les influences cubaines, l’écriture sophistiquée et le récit intime se rejoignent dans l’un des projets interculturels les plus marquants de l’année.

Ricano Vol. 2 – Fruto De Mi Corazon transforme l’intime en vaste fresque de jazz contemporain

Le soleil se lève lentement sur Austin. À sept heures du matin, la chaleur semble déjà presque insupportable pour un Européen encore en train de s’habituer au climat texan. Dans le jardin, les premières roses jaunes de la saison viennent d’éclore, fragiles touches lumineuses dans un air déjà sec. À peine installé dans le fauteuil du bureau, le café encore intact, je lance Ricano Vol. 2 – Fruto De Mi Corazon. Très vite, l’album semble prolonger exactement l’atmosphère de cette matinée : quelque chose de chaleureux, de méditatif, d’intime, mais déjà traversé d’un mouvement intérieur.

Avec cet enregistrement remarquable, Jonathan Suazo s’impose définitivement comme un compositeur qu’il faut désormais considérer avec le plus grand sérieux. Ce qu’il propose ici dépasse largement le simple exercice de fusion élégante ou le traditionnel disque de latin jazz sophistiqué. Cette musique est construite à partir de l’identité, de la mémoire, de la famille, de la foi et d’une dualité culturelle que l’écriture parvient à rendre à la fois intellectuellement ambitieuse et émotionnellement immédiate.

Le projet trouve son origine en 2017, lorsque Suazo invente le terme « Ricano », contraction de « Puertorriqueño » et « Dominicano ». Un mot pensé non seulement comme une définition esthétique, mais comme une manière de nommer une identité entière. Sur Fruto De Mi Corazon, cette identité atteint une forme de maturité nouvelle. Les influences cubaines circulent naturellement dans les compositions sans jamais devenir de simples ornements stylistiques. Elles sont absorbées dans un langage jazz beaucoup plus vaste, capable de faire coexister une grande complexité rythmique avec une clarté mélodique remarquable.

Les arrangements impressionnent immédiatement par leur précision. Chaque section semble soigneusement sculptée, sans que la musique ne perde pour autant sa respiration naturelle. Rien n’y paraît rigide ou démonstratif. Tout repose sur une circulation permanente entre les musiciens, sur cette sensation très rare d’écoute collective intense où chaque intervention laisse pourtant l’espace nécessaire aux compositions.

Impossible également de ne pas souligner la qualité du travail réalisé par le label fondé par Miguel Zenón, que j’avais eu l’occasion de rencontrer à Austin il y a quelques mois. Avec Miel Music, Zenón construit discrètement quelque chose de rare : une structure dont l’identité culturelle est immédiatement perceptible, mais dont les exigences artistiques restent d’un niveau exceptionnel.

Ce qui rend tant de musiciens cubains et caribéens fascinants tient souvent à la profondeur de leur formation. La musique classique constitue fréquemment la base de leur langage musical, notamment dans ses dimensions harmoniques et structurelles les plus exigeantes. L’approche rythmique diffère parfois du jazz occidental traditionnel, mais le degré de sophistication demeure tout aussi rigoureux. Miel Music est devenu l’un des foyers naturels de ces artistes capables de naviguer entre plusieurs mondes avec une précision extraordinaire, en conciliant complexité formelle et puissance organique du groove.

Jonathan Suazo appartient pleinement à cette lignée, même si sa voix reste profondément singulière. Son style diffère fortement de celui de Zenón. Au premier abord, il semble même moins complexe. Mais cette impression disparaît rapidement au fil des écoutes. Ricano Vol. 2 – Fruto De Mi Corazon reflète tout ce qui a transformé Suazo ces dernières années : une foi éprouvée puis renouvelée, un mariage officiellement célébré, et l’arrivée imminente de la paternité.

Enregistré à la mi-octobre 2025 aux studios Wellspring Audio sous la direction de l’ingénieur Joshua Lu, l’album capte un artiste en plein bouleversement personnel. Pendant les sessions, son épouse, Fabiola Méndez, n’était qu’à quelques semaines de donner naissance à leur fille Cecilia. Cette tension émotionnelle traverse discrètement tout le disque.

Plusieurs morceaux s’imposent immédiatement, non pas par démonstration ou excès de virtuosité, mais par la finesse émotionnelle de leur écriture. Certains passages s’ouvrent dans un calme presque cinématographique avant de se transformer soudainement en conversations rythmiques d’une grande densité entre les cuivres et les percussions. Ailleurs, Suazo laisse volontairement les mélodies respirer plus longtemps que prévu, créant des instants de vulnérabilité presque suspendus dans le temps.

Les meilleures compositions de l’album refusent constamment la virtuosité gratuite. Elles préfèrent se dévoiler lentement, récompensant les auditeurs prêts à se laisser absorber par cette architecture musicale stratifiée.

Ce qui rend ce jazz interculturel si convaincant tient précisément à la discipline nécessaire pour lui donner cette impression de fluidité. L’écriture de Suazo paraît immédiatement accueillante, presque accessible dès la première écoute, tout en dissimulant sous cette apparente évidence une intelligence structurelle considérable.

À mesure que l’album progresse, des souvenirs de groupes comme Spyro Gyra ou Yellowjackets reviennent en mémoire. Non parce que la musique les imite, mais parce qu’elle provoque cette sensation devenue rare chez les amateurs de jazz : celle de découvrir un disque dont on comprend immédiatement qu’il accompagnera durablement les années à venir.

Il n’y a aucune artificialité ici. Aucun excès d’effets de studio, aucune tentative forcée de fabriquer de l’émotion. Il ne reste finalement que l’essentiel : de grandes compositions, des musiciens audacieux et cette envie immédiate, presque physique, de vouloir entendre ce groupe sur scène.

Les lignes aériennes du saxophone viennent se heurter à des rythmes d’une précision stupéfiante. Les phrases musicales fusionnent les genres avec une telle fluidité que l’auditeur peut parfois se sentir submergé. Une seule écoute ne suffit jamais réellement. L’album semble exiger le retour, la répétition, révélant progressivement des détails harmoniques cachés, des déplacements rythmiques subtils et des nuances émotionnelles qui échappaient d’abord.

C’est une musique riche au sens le plus noble du terme : riche en harmonies, en rythmes, en profondeur émotionnelle et en mémoire culturelle. Une richesse qui rappelle ce que le jazz du XXe siècle a souvent produit de plus grand. En écoutant Suazo ici, il devient facile de l’imaginer dans une autre époque aux côtés de Joe Zawinul. La comparaison n’aurait rien d’exagéré.

Il existe des albums qui divertissent, des albums qui impressionnent techniquement, puis des albums qui disparaissent après une saison. Ricano Vol. 2 – Fruto De Mi Corazon appartient à une catégorie bien plus rare. Celle des œuvres où un artiste construit un langage personnel tout en restant profondément relié à la tradition, à sa communauté et à une forme de vérité émotionnelle.

Plus largement, l’album dit également quelque chose d’important sur l’état actuel du latin jazz aux États-Unis. Pendant des années, ce genre a trop souvent été réduit à sa seule énergie rythmique par des auditeurs séduits par son intensité mais peu disposés à en explorer la profondeur intellectuelle. Des artistes comme Jonathan Suazo, aux côtés de figures telles que Miguel Zenón, participent aujourd’hui à restaurer une vision beaucoup plus complète de cette musique, où héritage culturel, ambition compositionnelle et récit émotionnel coexistent au plus haut niveau artistique.

À bien des égards, des albums comme celui-ci laissent penser que le jazz le plus aventureux et le plus essentiel de notre époque naît précisément dans ces espaces interculturels, là où les identités ne sont jamais figées mais constamment en mouvement.

Sans le moindre doute, il s’agit d’un grand album de jazz.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 13th, 2026

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Website

 

Musicians :
Jonathan Suazo – All compositions and arrangements
Zaccai Curtis (YAMAHA ARTIST) – Piano (1,2,3,4,5,6,7) – Keyboards (10)
Francisco Alcalá – Drums (1,2,3,4,5,6,7,11,12)
Ian Ashby – Upright bass (1,2,3,4,5,6,7,8,10,11,12)
Benito Gonzalez – Piano (8,9)
Lee Fish – Drums (8,9)
Edmar Colón – Piano (11,12)
Jeremy Bosch – Voice / Lyrics (12)
Kike Serrano – Percussion (1,2,6,7,8,9,11,12)
Paoli Mejías – Percussion (3)
Otoniel Nicolás – Percussion (4,9,10,12)
Fabiola Méndez – Voice (1,9) – Electric Cuatro (1,11)
Tanicha Lopez – Voice (1,9,12)

Track Listing :
Mi Musica Bella
Calle Hija Del Caribe
Llamado
Si No Fuera Por Tu Amor
Llueve To Los Dias
Interludio
Candela
Rona Blues
Redencion
Cecilia
La Magia (Instrumental)
La Magia (Version Lirica)

Produced by Jonathan Suazo
Joshua ‘Lu – Recording Engineer
Zirui (Ray) Wu – Recording Assistant
Emanuel Navarro – Recording Engineer
Juan Maldonado – Reco
William Russell – Recording Engineer
Danino Pichardo – Mixing Engineer
Michele Papa – Mastering Engineer
Recorded September 26 – October 6th 2025 at Wellsrpring Sound (Acton MA)
Photography – Cesar Ziegler
Graphic Design Alberto Cardona