Michel Schroeder – Rokost (FR review)

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Jazz, Prog' Rock
Michel Schroeder – Rokost

Résumé: Rokost, dirigé par Michel Schroeder, fusionne un jazz-rock inspiré des années 1970 avec des sonorités électroniques contemporaines, reliant l’héritage de Yes à la culture club européenne actuelle dans une vision musicale audacieuse et en constante évolution.

Rokost redéfinit la fusion jazz-rock: Michel Schroeder entre prog des années 1970 et électro contemporaine

Rokost ne se contente pas de ressusciter l’esprit du jazz-rock des années 1970: il le reconfigure à l’aune d’une époque fragmentée et saturée d’électronique. Dès la première écoute, les réminiscences de Yes s’imposent presque instinctivement: ampleur des architectures, dialogue entre virtuosité et atmosphère, ambition sous-jacente d’élargir les frontières du genre. Mais là où le groupe britannique étendait de l’intérieur le vocabulaire du rock progressif, Rokost aborde cet héritage depuis une position périphérique, le diffractant à travers un prisme résolument contemporain, et indéniablement européen.

Au cœur du projet se trouve Michel Schroeder, trompettiste né à Hambourg, dont le parcours s’écarte sensiblement de la filiation britannique souvent associée à cet univers sonore. Loin de toute tentation mimétique ou nostalgique, son travail avec Rokost relève d’une relecture inquiète et dynamique des traditions héritées. Rock, pop et jazz y sont assimilés non comme des idiomes figés, mais comme des matériaux bruts. Il en résulte une musique à la fois maîtrisée et fluide: harmoniquement lisible sans être simpliste, mélodiquement affirmée sans céder à la prévisibilité, rythmiquement directe mais traversée de mutations souterraines.

Chaque pièce naît de l’écriture de Schroeder, mais la notion d’auteur s’efface rapidement au profit d’une transformation collective. En répétition, l’ensemble déconstruit puis reconstruit la matière initiale par l’improvisation, laissant les compositions évoluer organiquement. Les structures s’étirent, se contractent, se recomposent; les motifs se déplacent ; les grooves s’intensifient où se fragmentent. «Nous ne jouons presque jamais un morceau tel que je l’ai écrit», confie Schroeder. «C’est ce qui lui donne sa vitalité: il devient une œuvre partagée.» Ce qui émerge n’est pas un répertoire figé, mais un organisme musical vivant, façonné autant par l’interaction que par l’intention.

L’architecture sonore de l’album repose sur une pulsation constante. La batterie évoque l’élan du rock et de la pop des années 1970, tout en étant filtrée par une sensibilité plus resserrée, contemporaine. Les rythmes s’enclenchent en cycles hypnotiques avant de se déstabiliser subtilement, déplaçant les accents ou ouvrant des brèches propices à l’improvisation. Par-dessus, les nappes de synthétiseurs convoquent l’âge d’or de l’analogique, dans des textures qui rappellent explicitement le Minimoog et les vastes paysages sonores de Rick Wakeman. Il ne s’agit toutefois pas d’un hommage, mais d’une résonance à travers le temps: un son non reproduit, mais réinventé.

La trompette de Schroeder traverse cet espace avec une remarquable plasticité: tantôt éclatante et incisive, perçant des arrangements denses; tantôt filtrée ou assourdie, se fondant dans la trame électronique. L’instrument glisse d’un rôle à l’autre, de pivot mélodique à élément de texture, brouillant souvent la frontière entre présence acoustique et manipulation numérique. Autour de lui, le groupe évolue dans un territoire où groove et abstraction coexistent, où des séquences rigoureusement construites cèdent la place à des moments d’instabilité.

Cette dynamique s’inscrit dans un hybride électro-jazz rétif à toute catégorisation. La musique oscille entre l’immédiateté physique de la culture club et la rigueur structurelle du jazz écrit, instaurant une tension à la fois esthétique et culturelle. On n’y perçoit pas seulement des influences, mais de véritables frictions: entre énergie du dancefloor et attention de salle de concert, entre répétition et rupture, entre accessibilité et complexité.

À cet égard, Rokost apparaît profondément inscrit dans un écosystème musical européen, nourri par les conservatoires, soutenu par des dispositifs publics et marqué par une longue tradition d’ouverture aux circulations transfrontalières et transgenres. Ce contexte favorise une approche spécifique, qui envisage les genres moins comme des identités que comme des champs d’exploration. Rokost incarne pleinement cette logique, s’appropriant des traditions extérieures pour les reformuler en un langage singulier. L’histoire musicale n’y est plus un héritage à conserver, mais une matière à retravailler, à distiller et à recontextualiser.

Le parcours de Schroeder en témoigne. Connu jusqu’ici pour ses formations acoustiques et ses projets de grande envergure, il s’est imposé comme compositeur pour big bands et formats hybrides. Des distinctions telles que le Werner Burkhardt Music Prize (2026), le Lübeck Jazz Award (2018) ou le Schleswig-Holstein Jazz Promotion Award (2021) l’ancrent solidement dans le paysage du jazz européen contemporain. Rokost marque cependant une inflexion: un déplacement vers un univers sonore dominé par le groove, l’amplification et la production électronique.

L’album lui-même apparaît comme une synthèse de ces expériences, mais aussi comme une rupture. Nulle part cela n’est plus perceptible que dans le travail des claviers, où l’influence de Rick Wakeman persiste, non comme imitation, mais comme écho, rappelant la manière dont certaines idées sonores traversent les décennies en se transformant.

Rokost ne fusionne pas les genres par goût de la nouveauté. Il construit des passerelles: entre public du jazz et auditeurs de musique électronique, entre écriture et prise de risque, entre chaleur analogique et précision numérique. La musique en ressort à la fois immédiate et physique, portée par des grooves insistants et des textures palpables, mais enrichie de détails complexes qui se dévoilent à l’écoute attentive. Elle peut se faire abrasive sans perdre en clarté, dense sans devenir opaque.

Par moments, elle évoque un concert dans un club plongé dans la pénombre: basses qui enveloppent le corps, motifs rythmiques hypnotiques, fragments mélodiques surgissant puis disparaissant. À d’autres, elle rappelle la rigueur d’une suite écrite, où chaque section est pesée, chaque transition pensée. Cette oscillation entre club et salle de concert, spontanéité et structure, constitue la tension fondamentale de l’album.

Sous ses ambitions formelles et sonores affleure une résonance plus diffuse. La musique de Rokost semble refléter une génération confrontée à une Europe en recomposition, où les certitudes culturelles, économiques et politiques vacillent. Sans jamais devenir programmatique, elle porte une inquiétude sourde, une énergie oscillant, entre urgence et introspection, tour à tour exutoire, confrontation, voire forme discrète de résistance.

Dans cette perspective, la présence de l’électronique apparaît moins comme un choix esthétique que comme une évidence. Les textures de la vie contemporaine, fragmentées, accélérées, médiatisées, trouvent leur équivalent dans ces surfaces sonores stratifiées et ces formes mouvantes. Rokost se fait ainsi le miroir d’un monde instable, où les directions restent incertaines et les résolutions différées.

S’il y a ici un seuil franchi, il n’est pas seulement esthétique. Le champ électronique, avec ses codes et ses infrastructures, ne se contente plus de croiser le jazz européen: il contribue désormais à le transformer de l’intérieur. Rokost se tient à cette intersection, ni tout à fait d’un monde ni de l’autre, mais activement engagé dans leur mise en relation.

Reste à savoir si le groupe préfigure un mouvement ou demeure une singularité. Une chose paraît néanmoins acquise: les frontières entre culture club et écriture savante, improvisation et production, passé et présent, se dissolvent de plus en plus. Entre les mains de Rokost, cette dissolution ne marque pas une perte d’identité, mais la condition d’émergence de formes nouvelles.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, April 12th 2026

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To Buy this album

Website

 

Musicians :
Michel Schroeder | trumpet & FX
Marta Winnitzki | synthesizers
Leon Saleh | drums
Christian Müller | electric bass

Track Listing:
Lambo No. 5
Menschenfeind
Trotz
Jazon Hunter Strikes Again!
Meloda
Attitude Adjustment
We Will Still Be Here Tomorrow
Lines & Crimes
The Machines That Walk At Midnight