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Résumé: Avec Love Comes First, le parolier chevronné Mark Winkler s’impose comme un chanteur de jazz subtil et profondément expressif. Entre héritage classique et sensibilité moderne, il signe un album intime et finement arrangé, où narration, équilibre et émotion discrète occupent le devant de la scène.
Mark Winkler – Love Comes First : un album de jazz vocal raffiné et narratif
Mark Winkler. Pour beaucoup, surtout en Europe, le nom circule depuis des années, apparaissant au détour de crédits aux côtés de Randy Crawford ou de Dianne Reeves. Parolier avant tout, il s’inscrit dans cette catégorie d’artisans de l’ombre qui bâtissent, sans bruit, un catalogue solide. Et pourtant, malgré un vingt-troisième album, il m’aura fallu attendre aujourd’hui pour vraiment m’asseoir et écouter sa musique. Love Comes First aura servi de déclic.
L’album se présente comme une découverte feutrée, réfléchie, portée par des arrangements minutieux et une voix qui évoque parfois Michael Franks. Mais la musique de Winkler suit sa propre trajectoire, plus dense, profondément ancrée dans le jazz, et immédiatement identifiable.
Winkler signe la majorité des textes et se place à la jonction de plusieurs époques. On y perçoit l’écho des grandes voix du jazz, mais aussi une énergie contemporaine dans l’agencement des éléments, comme si mots et musique dialoguaient d’égal à égal. C’est là que réside la cohésion de l’ensemble. La musique respire. Son phrasé, légèrement étiré puis resserré, laisse parfois affleurer une ombre de Ray Charles, clin d’œil au langage ancien du jazz et de la soul, sans jamais sombrer dans l’imitation. Winkler navigue avec aisance entre les racines profondes de la musique afro-américaine et les contours plus souples du jazz contemporain, maintenant un équilibre constant où voix et instruments disposent chacun de leur espace. Il en résulte une musique détendue, jamais relâchée, élaborée avec soin sans rigidité.
Certaines pièces portent la patine des années 1980, voire d’époques antérieures, mais les arrangements les ancrent résolument dans le présent. Le piano offre une ossature harmonique claire et limpide, tandis que les balais à la batterie instaurent une proximité presque tactile. La contrebasse réchauffe l’ensemble en profondeur, sans chercher à capter l’attention, et les cuivres viennent ponctuer l’espace de touches de couleur mesurées. L’ensemble témoigne d’une exigence comparable à celle que l’on retrouve chez des vocalistes contemporains comme Kurt Elling ou Cécile McLorin Salvant, où traditions et innovations se répondent sans cesse. Par instants, le phrasé délié de Winkler évoque aussi Frank Sinatra dans ses moments les plus décontractés, avec cette aisance ludique et naturelle.
Mais l’artiste ne se résume pas à sa discographie. Figure active du théâtre musical américain, il a signé les paroles de la comédie atypique Naked Boys Singing! et co-créé Too Old for the Chorus, présentée notamment à Los Angeles, Seattle et San Diego. Son musical jazz noir Play It Cool a été distingué par le Los Angeles Times et remarqué au New York Musical Theatre Festival. Cette expérience scénique irrigue pleinement Love Comes First. Winkler n’y interprète pas seulement des chansons, il y incarne des récits, fait vivre des personnages, relie chaque titre comme autant de scènes d’un même spectacle. L’album suit une courbe émotionnelle subtile, faite de variations autour de l’amour, de souvenirs et d’instants de réflexion, sans jamais verser dans l’emphase.
Ses textes apportent une profondeur supplémentaire. Fidèle à une esthétique de la simplicité, Winkler privilégie des lignes épurées, naturelles, mais traversées d’une poésie discrète. Le temps qui passe, les retrouvailles amoureuses, ces instants fugaces qui persistent en mémoire : autant de thèmes qui affleurent avec justesse. L’écriture, dépouillée d’ornements, conserve une proximité rare, intime sans mièvrerie, profondément humaine.
Sa relecture de “Mona Lisa”, immortalisée par Nat King Cole, en offre une illustration éclairante. Winkler lui confère une dimension presque théâtrale, comme s’il la reconfigurait pour la scène avant de la ramener en studio. Son phrasé y instille une tension nouvelle, redonnant à la mélodie une fraîcheur inattendue, presque confidentielle.
Après plus de vingt ans de carrière discographique, le savoir-faire de Winkler se manifeste dans chaque détail : choix des morceaux, ordre, continuité. Rien ne s’étire inutilement, chaque piste s’enchaîne avec évidence, au point que l’ensemble semble presque trop bref, signe d’une construction maîtrisée.
Dans une perspective plus large, Love Comes First s’inscrit dans les mutations actuelles du chant jazz, où les frontières stylistiques s’estompent et où les artistes puisent librement dans le passé pour nourrir une expression renouvelée. Winkler rappelle ainsi que l’expressivité et l’élégance demeurent au cœur battant du genre.
Au final, l’album se révèle à la fois intime et ouvert sur toute une tradition. L’art ici est celui de l’interprétation, où la nuance l’emporte sur l’effet. La véritable magie naît de la rencontre entre la voix et le texte, dans un équilibre qui persiste bien au-delà du silence.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 28th 2026
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To buy this album (May 1st, 2026)
Musicians :
Vocals: Mark Winkler
Piano: Rique Pantoja
Bass: Nando Raio
Drums: Jimmy Branly
Fluegelhorn: Mike Stevers
Guitar/Arranger/Producer: Dori Amarilio
Track Listing :
Shappin’ On The 2 and 4
Love Comes First
Fame Adjecent
More Than You Know
Embraceable You
Why Are People so Stupid?
Nobody Else But Me
Everything But You
Mona Lisa
Just in Time
Do You Ever Wonder
