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Résumé: Le guitariste iranien Mahan Mirarab signe avec Unspoken un premier album d’une profonde poésie intérieure, mêlant jazz, exil et mémoire culturelle aux côtés du contrebassiste suédois Lars Danielsson, dans l’une des œuvres les plus émouvantes de l’année.
Après la tempête, le son de l’Iran: «Unspoken» de Mahan Mirarab s’impose avec une force silencieuse
Le premier album publié chez ACT Music par le guitariste iranien Mahan Mirarab transforme la mémoire, l’exil et le manque en une méditation lumineuse sur la beauté, le silence et la survie.
La tempête avait finalement relâché son emprise sur Austin quelques heures avant l’aube. Peu auparavant encore, des éclairs incessants déchiraient le ciel texan sans interruption, illuminant la nuit de fulgurances blanches presque irréelles. La chaleur étouffante qui pesait sur la ville depuis plusieurs jours s’était soudain effondrée sous l’arrivée d’un air plus frais et d’un silence chargé de pluie. Au matin, l’atmosphère suspendue derrière les vitres du studio semblait prolonger celle de la musique diffusée dans les enceintes: Unspoken, le premier album publié chez ACT Records par le guitariste et compositeur iranien Mahan Mirarab.
Il existe des albums qui surgissent avec fracas, cherchant à s’imposer immédiatement à l’auditeur. Unspoken suit une trajectoire inverse. Le disque se déploie lentement, presque avec pudeur, comme si chaque note cherchait sa juste place émotionnelle. Aux côtés du remarquable contrebassiste et violoncelliste suédois Lars Danielsson, Mirarab compose une œuvre d’une retenue rare, d’une élégance fragile, qui ressemble moins à un enregistrement de jazz conventionnel qu’à une conversation intime portée discrètement à travers les frontières.
L’album évoque parfois une série de cartes postales venues d’un pays de plus en plus isolé du reste du monde, tandis qu’un de ses artistes tente encore de rappeler que la beauté y subsiste.
Né à Téhéran, Mirarab commence très jeune l’apprentissage du piano et de la guitare. À quatorze ans, il rejoint comme bassiste un groupe reprenant le répertoire de Pink Floyd, une expérience qui lui ouvre les portes de la scène underground de Téhéran et, à travers elle, du jazz occidental et du rock progressif. Les ressources sont rares. La musique circule clandestinement, copiée sur des cassettes du marché noir que musiciens et amis s’échangent discrètement.
C’est grâce à ces enregistrements qu’il découvre notamment Bud Powell, Chick Corea ou encore George Benson. Il écoute leurs solos avec obsession, les mémorise note après note jusqu’à pouvoir les chanter de mémoire, avant de les retranscrire lui-même pour la guitare. Même écouter pouvait constituer un risque. Mirarab a raconté qu’en Iran, la simple possession de certaines cassettes pouvait être considérée comme une infraction pénale et qu’une de ses connaissances aurait été emprisonnée pour avoir détenu un enregistrement de jazz copié.
Mais la curiosité l’emporte sur la peur.
L’un des ensembles auxquels il participe est consacré à la musique du groupe Weather Report et se produit principalement lors d’événements organisés par des ambassades étrangères. Par un singulier retournement du destin, l’admiration de Mirarab pour Joe Zawinul jouera un rôle décisif dans sa trajectoire. L’ambassadeur d’Autriche à Téhéran, lui-même passionné par la musique de Zawinul, l’aide à quitter l’Iran pour rejoindre ce monde musical qu’il imaginait depuis longtemps au-delà des frontières.
En 2009, Mirarab s’installe à Vienne, où il vit encore aujourd’hui.
La vie de nombreux artistes est façonnée par le départ. Derrière bien des parcours musicaux se cachent des fractures géopolitiques, des exils ou des déplacements forcés. Arriver dans un pays étranger, apprendre ses rythmes, comprendre ses codes et se reconstruire peu à peu dans une autre culture laisse inévitablement des traces dans la musique.
Une solitude particulière accompagne souvent ceux qui quittent leur terre natale. Non seulement la distance géographique, mais aussi cette lente prise de conscience que la mémoire elle-même commence à se transformer avec le temps. Unspoken porte cette dislocation intime dans ses passages les plus silencieux. On n’y perçoit pas une nostalgie sentimentale, mais plutôt la tentative de préserver des fragments d’identité avant qu’ils ne disparaissent complètement.
Pour qui prend véritablement le temps de l’écouter, l’album échappe aux catégories simplistes souvent appliquées aux musiques du Moyen-Orient dans certains regards occidentaux. Rien ici d’une esthétique exotique destinée à satisfaire des clichés. Les structures avancent autrement. L’architecture émotionnelle paraît ample, presque géographique, comme si elle reflétait l’immensité même de l’Iran. Par moments, certaines couleurs harmoniques évoquent discrètement des traditions andalouses, traversant les compositions comme des souvenirs lointains sans jamais en altérer l’identité profonde.
Avant tout, c’est le portrait d’un guitariste profondément inspiré qui se dessine.
Mirarab ne cherche presque jamais à impressionner par la virtuosité. Il privilégie la patience et la clarté émotionnelle, laissant les mélodies respirer dans des arrangements spacieux où chaque silence semble avoir été pensé. Le silence lui-même devient une matière musicale, chargé d’autant de poids émotionnel que les notes. Le son de sa guitare demeure chaleureux et intime tout au long du disque, refusant la démonstration au profit de la nuance, de la texture et de l’atmosphère.
La contribution de Lars Danielsson se révèle tout aussi essentielle. Sa contrebasse et son violoncelle traversent l’album comme des ombres discrètes, apportant profondeur et gravité sans jamais rompre l’équilibre fragile de la musique. Par instants, son jeu crée un pont délicat entre certaines tonalités orientales et une sensibilité plus européenne du jazz, permettant à l’album de rester accessible tout en conservant pleinement son identité.
Au fil des années, ACT Music s’est imposé comme l’un des foyers majeurs du jazz contemporain européen, soutenant régulièrement des artistes capables d’allier sophistication technique et profondeur émotionnelle. Il y a quelque chose d’évident à voir Mirarab trouver sa place au sein de ce label.
L’histoire de la création du disque éclaire d’ailleurs sa sincérité artistique. Lorsque le producteur et directeur du label Andreas Brandis découvre le travail de Mirarab, le guitariste lui transmet une quantité considérable d’enregistrements et de documents. Pourtant, au milieu de cette masse de matière, une simple esquisse en solo attire immédiatement l’attention. Brandis et le producteur d’ACT Michael Gottfried l’encouragent rapidement à approfondir cette direction plus épurée et plus intime.
Pour Mirarab, l’expérience agit comme une libération. Au lieu de devoir constamment démontrer sa maîtrise technique ou sa polyvalence stylistique, il est encouragé à exister pleinement tel qu’il est. Les échanges avec Brandis se poursuivent ensuite au fil du temps, notamment lors de rencontres à Paris et de longues conversations téléphoniques, jusqu’à former progressivement la colonne vertébrale conceptuelle de ce qui deviendra Unspoken.
Le résultat bouleverse précisément parce qu’il refuse tout excès.
La poésie traverse chaque instant de cet album, mais jamais de manière forcée ni théâtrale. Elle naît naturellement de la retenue, de l’atmosphère et de la précision émotionnelle. Le rythme du disque possède quelque chose de méditatif sans jamais sombrer dans l’immobilité. La musique laisse de l’espace à la réflexion, permettant à l’auditeur d’habiter ses silences plutôt que de simplement les observer.
Plus que tout, Unspoken rappelle avec douceur qu’au-delà du langage des guerres, des sanctions et des tensions géopolitiques, il existe des êtres humains qui tentent simplement de vivre, de créer et de préserver leur dignité. Des musiciens qui cherchent encore à empêcher la beauté de disparaître. Les artistes iraniens demeurent largement absents de la grande conversation internationale autour du jazz contemporain, ce qui rend l’arrivée de cet album d’autant plus précieuse à ce moment de l’histoire.
Certains disques réclament l’attention immédiate par le spectaculaire ou le volume sonore. D’autres continuent d’habiter l’esprit bien après la dernière note. Unspoken appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 11th, 2026
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Musicians :
Mahan Mirarab, compositons & guitares
Lars Danielsson, double bass
Kian Soltani, violoncelle
Golnar Shahyar, vocals
Track Listing :
First Idea
Unspoken
A Way to Mourn
Hawari Funk
Choopan 42
Banoo
Lars in Isfahan
Sparkling Dark Gaze
Weissensee
Pıçıldaşın, Ləpələr
Jina
In a Silent Way
