Liz Cole – I Want To Be Happy (FR review)

Self Released – Street date : Available
Jazz
Liz Cole - I Want To Be Happy

Parfois, même lorsqu’un album est composé presque exclusivement de standards, l’expérience d’écoute n’a que peu à voir avec les chansons elles-mêmes et tout à voir avec la personnalité qui se trouve au centre. Le nouveau disque de Liz Cole appartient exactement à cette catégorie,  il ne ressemble pas à un simple recueil de thèmes connus, mais bien à une fenêtre ouverte sur l’univers singulier d’une artiste.

Cole n’est pas, au sens strict, une chanteuse comme les autres. Elle est avant tout un personnage, une présence qui sur disque s’affirme autant par le jeu théâtral que par la musique. Elle aborde le jazz non pas avec une révérence solennelle mais avec un esprit malicieux, une sorte de clin d’œil qui révèle combien elle sait à la fois se moquer et se réjouir du rôle de l’interprète. Ce sens de l’humour se manifeste dès le premier morceau, une version de « I Want To Be Happy ». Au lieu de chanter ces paroles comme une célébration simple et joyeuse, Cole choisit l’ironie et feint une totale désillusion. L’effet est subtil, pince-sans-rire, et délicieusement drôle. Mais loin d’être une coquetterie, ce choix révèle toute sa philosophie : le jazz est autant affaire de jeu que de virtuosité.

Ce qui rend l’album particulièrement captivant, c’est aussi la qualité des musiciens qui l’entourent. Au fil de sa carrière, Cole a su s’entourer d’une constellation de partenaires d’exception, et ici encore elle réunit un véritable parterre d’élite. La liste ressemble à un inventaire de ce que la côte ouest a de meilleur: le guitariste Larry Koonse, le batteur Joe LaBarbera, les pianistes Otmaro Ruiz, Jacob Mann, Todd Hunter et Randy Porter; les contrebassistes Darek Oles, John Wiitala, Corbin Jones, Edwin Livingston et John Leftwich; le percussionniste Aarón Serfaty; le claviériste Carey Frank; le pianiste David Arnay; et, bouquet final, le Big Phat Band de Gordon Goodwin. Chacun apporte sa couleur propre, mais tous comprennent intuitivement ce que Cole recherche: une souplesse de style qui lui permet de glisser d’une atmosphère à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre.

Ce qui unit ces paysages sonores variés, c’est la voix de Liz Cole. Ni celle d’une chanteuse de cabaret obsédée par la perfection, ni celle d’une revivaliste engoncée dans la nostalgie, mais une voix patiemment façonnée, où résonnent à la fois son héritage musical et sa formation instrumentale. «J’ai grandi dans une famille de musiciens en Californie, raconte-t-elle. Mes parents m’ont initiée aussi bien à Bartók qu’à Blue Mitchell, et l’un de mes jouets préférés était une boîte d’instruments de percussion que mon père gardait dans le placard de l’entrée. Rien d’étonnant à ce que j’aie appris la trompette à neuf ans et que j’en aie joué jusqu’à ce que mon premier bail stipule expressément: “pas de cors.”»

Cet apprentissage de la trompette n’est pas un simple détail biographique: il s’entend dans sa manière de modeler le son. Ses phrases sont poussées et retenues comme des lignes de cuivre, son souffle devient partie intégrante de la phrase musicale, ses notes sont ployées et colorées avec une oreille d’instrumentiste. De là vient aussi son instinct de comédienne: elle peut, en l’espace d’un vers, passer de chanteuse à actrice, offrir non seulement une mélodie mais un rôle. Cole n’interprète pas des paroles: elle les habite, tour à tour avec tendresse, avec humour, ou avec la mélancolie subtile de celle qui sait combien le bonheur est fragile.

L’ensemble de l’album prend ainsi une dimension cinématographique. On n’entend pas seulement une succession de morceaux, mais l’on devine des scènes, des fragments d’histoire, des vignettes. Par moments, la musique flirte même avec l’univers de la comédie musicale, Cole adoptant un ton théâtral qui rappelle l’âge d’or de Broadway. Rien d’étonnant quand on sait qu’elle a également réalisé et monté le premier clip du pianiste Hans Groiner: un signe que son imagination fonctionne autant en images qu’en sons. Écouter son disque revient presque à visionner une suite de séquences filmées, montées avec précision et sens de l’atmosphère.

Pourtant, derrière ce goût de la théâtralité, il y a une sincérité palpable. La voix de Cole porte en elle autant de tendresse que de poésie et de nostalgie. Elle semble, au fond, chercher à faire parler le passé dans le présent. C’est sans doute pour cela que l’album paraît enraciné dans la tradition tout en restant résolument moderne. Le répertoire convoque une époque révolue, mais la sensibilité est d’aujourd’hui: ironique, consciente d’elle-même, mais toujours habitée.

Le résultat est un disque qui séduira sans doute deux publics à la fois: les curieux, qui y trouveront une porte d’entrée accueillante vers le jazz, et les connaisseurs, qui y découvriront la preuve que même les standards peuvent encore surprendre. Qualifier cet album de «conventionnel» serait trompeur: Cole a conçu quelque chose de plus intime, de plus singulier, une déclaration personnelle qui se cache sous l’apparence d’un recueil de reprises.

Au final, ce qui reste, ce n’est pas seulement la voix d’une chanteuse, mais l’empreinte d’une personnalité. Liz Cole nous rappelle que le jazz, dans ce qu’il a de meilleur, n’est pas simplement un style musical mais un mode d’expression, capable d’englober l’humour, la nostalgie, la théâtralité et, par-dessus tout, l’individualité. Cet album en est la preuve éclatante. Et pour ceux qui n’ont pas encore rencontré Liz Cole, il s’agit là d’une invitation qu’il serait dommage de refuser.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 31st 2025

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album

Track Listing:
I Want To Be Happy
Mean To Me
You’re Sensational
I’d Give A Dollar For A Dime
Love

Lobo Bobo
Things To Do (Passing Through)
Lazy River
I’m Still Here