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Résumé: À 80 ans, Joachim Kühn défie la nostalgie avec Young Lions, un nouvel album et un ensemble audacieux mêlant énergie juvénile et jazz magistral tourné vers l’avenir.
Young Lions: le nouveau chapitre audacieux de Joachim Kühn avec une génération montante
Quiconque a vu Joachim Kühn sur scène, ne serait-ce qu’une fois, s’en souvient généralement avec une clarté singulière: le pianiste penché sur le clavier, sculptant le son avec un mélange de férocité et de précision architecturale, comme si chaque phrase était à la fois découverte et déconstruite en temps réel. À quatre-vingts ans, Kühn demeure moins un vénérable ancien qu’un moderniste insatiable, l’un des pianistes et compositeurs les plus redoutables d’Europe, toujours animé par un refus de regarder en arrière. Interrogé en 2024 sur son passage à la huitième décennie, sa réponse fut à son image: directe, vieillir l’agace. Plutôt que de céder à la nostalgie ou aux rituels commémoratifs, il en rejette le principe même, canalisant son énergie vers quelque chose de plus urgent, repoussant l’ennui, la distraction et, surtout, toute forme de stagnation artistique.
Cette résistance a longtemps défini la place de Kühn dans le jazz européen. Émergeant dans les années 1960 et associé au mouvement du free jazz sur le continent, il s’est forgé une réputation en défiant les contraintes formelles tout en conservant un sens rigoureux de la structure. Au fil des décennies, de collaborations et d’enregistrements, il a occupé un espace singulier, reliant abstraction et lyrisme, intellect et instinct, sans jamais se fixer dans une identité immuable. La stagnation, dans son cas, n’est pas simplement évitée; elle est systématiquement déconstruite.
Son dernier album, Young Lions, rend cette démarche particulièrement tangible. Le titre ne désigne pas seulement l’enregistrement, mais aussi l’ensemble récemment formé par Kühn, également appelé Young Lions, composé d’une jeune génération de musiciens qu’il dirige avec un mélange d’exigence et de confiance discrète. Le projet illustre de manière éclatante sa capacité de réinvention continue : une musique étonnamment en avance sur son temps, mais ancrée dans toute une vie d’exploration. Dès les premières notes, Kühn complexifie le langage musical, le courbant vers quelque chose de presque pictural, une musique qui ne se contente pas de se déployer, mais qui s’interroge, se confronte et se diffracte elle-même.
«Je suis plus productif que jamais», affirme-t-il. «Mon quotidien est entièrement organisé autour de la musique. Je compose et j’improvise. Chaque jour, pendant des heures.» Pour Kühn, avoir dépassé les quatre-vingts ans signifie avant tout refuser de gaspiller le temps: pratiquer, créer, avancer. «Ce que je veux, ajoute-t-il, c’est jouer avec encore plus de liberté, comme les grands musiciens à la fin de leur vie, Johann Sebastian Bach, peut-être, ou John Coltrane.»
La liberté, dans le lexique de Kühn, est tout sauf informe. Elle s’inscrit dans une architecture soigneusement maîtrisée: il en détermine les entrées, les sorties, l’ossature structurelle. Ce qui se déploie entre les deux s’apparente à une transcription intellectuelle du soi, une expression faite de son, de vision et d’une intention structurelle profonde. Entre décembre 2024 et janvier 2025, Kühn compose un nouveau corpus avec l’objectif explicite de l’enregistrer aux côtés de musiciens qu’il n’avait encore jamais rencontrés. «D’un point de vue sonore, mon idée reposait sur l’association de la trompette et du marimba», se souvient-il.
Un collaborateur ne faisait aucun doute: Andrés Coll, que Kühn a découvert sur son île d’adoption, Ibiza, prendrait la partie de vibraphone. «C’est un talent extraordinaire», dit-il. Trouver les autres membres de Young Lions s’est avéré plus exigeant. «Identifier le trompettiste idéal n’a pas été simple», admet-il. Après de nombreuses auditions peu convaincantes, une recommandation de Roland Spiegel, responsable du département jazz de la Bayerischer Rundfunk, s’est révélée décisive. Spiegel lui présente alors le jeune Jakob Bänsch. «Dès la première minute, j’ai su qu’il devait faire partie de ce projet», se rappelle Kühn.
Bänsch se rend bientôt à Ibiza où, aux côtés de Coll, il répète avec Kühn pendant quatre jours, affrontant une musique aux exigences techniques et expressives considérables, notamment pour la trompette. L’effort en valait manifestement la peine. Sur Young Lions, Bänsch atteint un équilibre rare: son interprétation des thèmes complexes de Kühn est à la fois limpide et puissante, tout en conservant l’agilité et la nuance nécessaires aux passages d’improvisation libre. Autour de lui, l’ensemble se soude avec une cohésion remarquable, guidé par la vision de Kühn sans jamais en être contraint.
À l’écoute de l’album, on commence à saisir l’univers sonore recherché par Kühn. Une batterie d’une intensité presque métallique ancre la musique, créant une base dense et propulsive sur laquelle piano et trompette convergent, s’entrechoquent et s’embrasent. L’effet est à la fois physique et cérébral: une musique qui appelle autant l’analyse que la réaction viscérale. On imagine aisément une telle énergie transposée sur scène, dans les festivals, les publics debout, les têtes qui hochent, les corps en mouvement, happés par une performance à la fois rigoureusement construite et intensément vivante.
Kühn a toujours possédé ce don rare d’élever ceux qui l’entourent, tirant de chaque collaborateur le meilleur, le plus d’audace. Avec Young Lions, l’album comme l’ensemble, il prolonge ce don en un véritable dialogue intergénérationnel, se positionnant non comme une figure d’autorité, mais comme un catalyseur. Le résultat est une musique qui refuse la hiérarchie autant que l’immobilité: un son collectif façonné par l’expérience, mais vivifié par la jeunesse.
Si une impression finale demeure, ce n’est pas celle d’un héritage figé, mais d’un mouvement en cours: Kühn au piano, penché en avant, libérant une ultime cascade de notes qui ressemble moins à une conclusion qu’à un point de départ. On sent que, pour lui, l’œuvre n’est jamais achevée, seulement en perpétuel devenir. Et si Young Lions prouve quelque chose, c’est que, même après huit décennies, Joachim Kühn reste fidèle à l’impératif qui l’a toujours défini: ne pas regarder en arrière, mais avancer, sans relâche, vers ce qui vient.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 26th 2026
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Musicians:
Joachim Kühn, composer, piano
Sebastian Wolfburger, drums
Nils Kugelman, bass
Jakob Bänsch, Trumpet
Andrés Coll, Marimba
Track Listing :
Slick Tuff
Station i22
Everyday
Prof. Stief
Elliott Carter
Renata’s Sleep
Attakee
