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Franck Amsallem et l’art du trio de jazz transatlantique
New York a longtemps été un terrain d’épreuve pour les musiciens de jazz en quête non seulement de reconnaissance, mais de transformation. Franck Amsallem s’y installe en 1986, rejoignant ainsi une lignée d’artistes ayant traversé l’Atlantique pour confronter leur art aux exigences sans concession de la ville. Près de quarante ans plus tard, sa musique porte la marque indélébile de ce choix : profondément façonnée par la culture jazz new-yorkaise, tout en demeurant indissociable d’une sensibilité européenne attentive à la forme, à la composition et à la clarté architecturale.
Formé en France, Franck Amsallem appartient à une génération issue presque exclusivement des conservatoires classiques, où le jazz était alors absent des programmes. Comme beaucoup de ses contemporains, il a appris le jazz de manière indirecte, par l’écoute, la transcription, puis l’immersion. Cette immersion devient totale à New York, où il étudie la composition pour orchestre de jazz avec Bob Brookmeyer à la Manhattan School of Music, tout en suivant un enseignement rigoureux de piano classique avec Phil Kawin. L’accent mis par Brookmeyer sur la forme à grande échelle et la logique harmonique, ainsi que la discipline pianistique transmise par Kawin, marqueront durablement son écriture.
«Il y a beaucoup de bons pianistes, mais des pianistes qui sont aussi de bons compositeurs, c’est cela qui fait la différence», confiait un jour Amsallem. Plus qu’une provocation, cette phrase tient lieu de manifeste personnel. À New York, il apprend le jazz comme il s’est toujours appris: d’abord comme accompagnateur, absorbant le sens du tempo, le répertoire et la rigueur professionnelle ; puis comme leader, confrontant ses idées à des musiciens qui ne cèdent ni à l’imprécision ni au sentimentalisme. La reconnaissance arrive tôt, notamment avec un deuxième prix au Great American Jazz Competition de Jacksonville. Mais l’ambition va plus loin. «Tout cela était formidable, dira-t-il plus tard, mais l’envie de diriger était tout simplement trop forte.»
Cette volonté se concrétise en 1990, lorsqu’à 28 ans, Franck Amsallem enregistre Out A Day, un album en trio avec Gary Peacock et Bill Stewart, grâce au soutien de la Fondation de la Vocation et d’une bourse du National Endowment for the Arts. La critique souligne alors non seulement la maturité de son jeu pianistique, toucher précis, voicings équilibrés, sens du swing affirmé, mais aussi la cohérence de ses compositions, qui évitent autant la démonstration virtuose que la décontraction facile.
Cette double identité, pianiste et compositeur, est essentielle pour comprendre son travail le plus récent. Son écriture l’inscrit moins dans la tradition européenne du free jazz que dans la lignée de compositeurs attachés à la structure et à la pérennité mélodique. À ce titre, sa filiation est plus proche de Bob James que de Joachim Kühn. L’intérêt de son nouvel album réside précisément dans cette approche: les thèmes connus ne sont pas simplement interprétés, mais réorganisés. Plusieurs reprises s’apparentent à de véritables recompositions, tandis que les pièces originales renforcent une logique d’ensemble qui donne à l’album le sentiment d’une œuvre pensée, plutôt que d’un assemblage de morceaux.
Le titre d’ouverture, «Agrigento», donne immédiatement le ton. Construit autour d’un arc formel clair, il se déploie à travers des harmonies finement ciselées et des variations dynamiques maîtrisées, offrant un exemple limpide des priorités compositionnelles d’Amsallem. C’est un jazz qui s’adresse aux auditeurs attentifs à la forme, à l’équilibre et au développement à long terme, une musique qui invite à l’analyse sans jamais sacrifier le lyrisme.
Si Franck Amsallem échappe aux comparaisons faciles, c’est parce que son style résulte d’une fusion totale des influences culturelles. Il a assimilé l’autorité rythmique et la rigueur professionnelle de New York, tout en conservant une préoccupation européenne pour la proportion et la couleur harmonique. La question de savoir s’il est «plus américain que français» apparaît dès lors comme secondaire. Pour les artistes ouverts à la transformation, les États-Unis fonctionnent souvent comme un creuset créatif, un lieu où les langages hérités se recomposent sous la pression. La musique d’Amsallem témoigne pleinement de ce processus.
The Summer Knows, son onzième album, marque un retour aux fondamentaux par le renouvellement. Il réactive ce que le critique Franck Médioni qualifie avec justesse de «trio isocèle» : piano, contrebasse et batterie dans une relation d’égalité stricte. Pour la première fois, Amsallem enregistre avec le bassiste David Wong et le batteur Kush Abadey, tous deux plus jeunes de plus de vingt ans. Le jeu de Wong se distingue par son économie, des notes placées avec une précision remarquable, portées par un son souple et chantant, tandis qu’Abadey conjugue intensité physique et sens aigu de l’écoute, façonnant la forme autant qu’il impulse le rythme.
Enregistré au Samurai Studio à New York, l’album est centré sur l’art de la réinvention. Des standards issus de la mémoire collective du jazz y côtoient deux thèmes de musiques de films français: «Un été 42» de Michel Legrand et «La chanson d’Hélène» de Philippe Sarde. Loin de céder à la nostalgie, Amsallem en reconstruit l’architecture harmonique, en clarifie la logique interne et en étend la portée expressive. Pour les auditeurs longtemps restés indifférents aux adaptations jazz de musiques de films, ces versions pourraient bien constituer une révélation: les mélodies ne sont ni ornées à l’excès ni sentimentalisées, mais intégrées à un langage pianistique cohérent.
La prise de risque demeure un principe central de sa démarche. «Je voulais m’entourer de musiciens qui m’apporteraient une énergie nouvelle, explique Amsallem. Ils ont vingt-cinq ans de moins que moi. Lorsque j’ai entendu David Wong et Kush Abadey jouer ensemble, j’ai immédiatement su qu’ils comprendraient naturellement mes tempos et mes grooves très particuliers, ainsi que mon approche harmonique européanisée. Je savais aussi qu’ils sauraient construire mes solos, loin des clichés du néo-bebop ou de l’improvisation sans structure.»
Le résultat est une musique d’une élégance et d’une maîtrise remarquables, fondée sur le dialogue plutôt que sur la démonstration. Il ne reste qu’à espérer que Franck Amsallem ramènera bientôt ce trio sur les scènes américaines. Il ne s’agit pas simplement d’une nouvelle formation, mais d’une déclaration forte sur ce que la composition, l’expérience et l’échange générationnel peuvent encore apporter au jazz contemporain.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 22nd 2026
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Musicians :
Franck Amsallem: Piano
David Wong: Bass
Kush Abadey: Drums
Track Listing :
Agrigento
Blue Gardenia
Cotton Trails
Disclosure
La chanson d’Hélène
Morning Star
The Summer Knows (Un été 42)
Unforgettable
You Won’t Forget Me
Recorded at Samurai Studios — New York, NY • June 18, 2024
Mixed and Mastered by Alban Sautour
Art Direction + Design: Guillaume Saix
