| Jazz moderne |
Très court résumé: Album ambitieux aux frontières des genres, où la virtuosité acoustique rencontre l’électronique, Shards fascine autant qu’il divise.
Shards: le trio de Jason Moran entre éclat et friction
Nous sommes ici de plain-pied dans le domaine des musiques improvisées, ce qui revient à dire que cet album ne se donne pas d’emblée à tous les auditeurs. Fragmenté, complexe, parfois volontairement insaisissable, il circule entre textures électroniques, langage du jazz et autres formes musicales qui s’apparentent moins à des œuvres closes qu’à des esquisses en mouvement. Pour les non-initiés, l’expérience pourra déconcerter. Les auditeurs plus aguerris, eux, y trouveront matière à réflexion selon leur appétence pour l’ambiguïté et l’abstraction. Persiste aussi l’idée que ce type de musique atteint sa pleine mesure sur scène plutôt qu’en disque. En concert, on imagine la dimension physique de l’interprétation prendre le dessus: l’attaque nette des touches du piano, la vibration des peaux de batterie dans l’espace, la circulation mouvante des sons électroniques. Ce qui paraît fuyant à l’écoute enregistrée pourrait alors devenir immédiat, presque tangible, façonné en temps réel devant un public qui, même silencieusement, participe à son déploiement.
Avec Shards, second album réunissant Jason Moran, BlankFor.ms et Marcus Gilmore, performance et transformation se confondent. Là où leur précédent projet, Refract, explorait le point de rencontre entre mondes analogique et numérique, ce nouvel opus donne à entendre un trio parvenu à une forme de maturité sonore. Les idées y respirent davantage, les événements musicaux s’étirent dans la durée, refusant les résolutions trop rapides.
Au fil du jeu de Moran et Gilmore, BlankFor.ms capte en temps réel des fragments sonores, qu’il retravaille par accélération, ralentissement, inversion ou traitement granulaire, avant de les réinjecter dans la trame musicale. Dans les premières séquences, le procédé a quelque chose de révélateur: une figure de piano est saisie, démultipliée, puis renvoyée comme une auréole scintillante, tandis qu’un motif de cymbales effleurées réapparaît quelques secondes plus tard sous la forme d’une pulsation décalée, presque spectrale. Mais plus loin, notamment dans les passages denses des longues pièces, l’accumulation des sons transformés tend à saturer l’interaction acoustique, brouillant des gestes qui pourraient autrement mieux respirer. L’effet évoque une galerie de miroirs, où chaque geste revient altéré, diffracté, multiplié. Le trio dialogue ainsi avec les échos de son propre passé immédiat, voire d’un temps plus lointain, assemblant ces éclats temporels en improvisations qui tiennent à la fois de la peinture organique et du collage sonore stratifié.
La rencontre entre instruments acoustiques et électronique engendre une série d’ambiguïtés fascinantes. BlankFor.ms oscille entre extrêmes, produisant tantôt des nappes abrasives et denses, tantôt des paysages sonores amples, presque cinématographiques. Moran passe d’un lyrisme rhapsodique à des lignes plus anguleuses, tandis que Gilmore, à la fois ancrage et force de déstabilisation, propose des grooves qui se cristallisent brièvement avant de se dissoudre dans l’espace. Le mélange des timbres brouille souvent leur origine, créant un environnement immersif où piano, batterie et sons traités perdent leurs contours distincts au profit d’une matière plus fluide, plus multidimensionnelle.
Reste que l’apport électronique ne convaincra pas tous les auditeurs. Sa présence peut devenir progressivement insistante, voire intrusive, laissant affleurer une tension entre deux logiques parallèles. Comme une éclaircie après l’orage, elle apporte une forme de clarté tout en rappelant la turbulence qui la précède. La qualité d’écoute et la sensibilité du dialogue entre Moran et Gilmore ne font guère de doute. Leur interaction, à elle seule, semble souvent suffisante. À plusieurs reprises, notamment lorsque l’électronique se fait plus discrète, piano et batterie atteignent un équilibre et une limpidité qui dessinent un monde musical autonome. Dans cette perspective, l’électronique pourra apparaître, selon les sensibilités, soit comme un élargissement du champ, soit comme une complication.
À l’issue d’expériences similaires menées par d’autres artistes, le jugement demeure partagé quant à cet équilibre. Lorsque des musiciens du calibre de Moran et Gilmore dialoguent, leur échange acoustique peut déjà suggérer un univers pleinement constitué. Introduire l’électronique dans cet espace relève d’un choix audacieux, mais qui ne fera pas l’unanimité.
Au final, Shards échappe aux verdicts tranchés sans se soustraire à l’analyse critique. Album d’idées fortes et d’ambition manifeste, il lui arrive de fragiliser ses propres réussites tout en élargissant son spectre sonore. Les auditeurs prêts à en épouser la logique mouvante y trouveront de véritables moments de beauté et d’invention, aux côtés de passages plus éprouvants. Ce qui demeure le plus convaincant n’est pas tant sa perfection que le risque qu’il assume: un refus de la stabilité et un engagement dans l’exploration qui, qu’on y adhère pleinement ou non, retient l’attention.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 3rd, 2026
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Musicians :
Jason Moran, piano
BlankFor.ms, electro musician
Marcus Gilmore, drums
Track Listing:
Shard I
Tape Loop A Echo
Shard II
Shard III
Barbershop
And The Pieces Are Falling
Shard IV
Shard V
