Brian Landrus – Just When You Think You Know (FR review)

BlueLand/Palmeto records - Street date : March 20, 2026
Jazz
Brian Landrus - Just When You Think You Know

Explorateur des sonorités graves et compositeur à l’oreille attentive autant à l’architecture qu’à l’atmosphère, Brian Landrus a progressivement construit une œuvre qui échappe aux catégorisations faciles. Avec Just When You Think You Know, il prolonge cette trajectoire non par un simple virage stylistique, mais par un approfondissement: une écriture harmonique plus dense, une orchestration plus raffinée, une intégration compositionnelle plus aboutie que dans nombre de ses projets antérieurs.

Sa sensibilité mélodique, nourrie de longue date par l’ampleur lyrique de Duke Ellington, se manifeste ici non par imitation mais par une pensée structurelle. L’influence d’Ellington s’entend dans le travail des voicings: les accords ne sont presque jamais exposés en blocs compacts. Ils se déploient en strates registrales, souvent ancrées par le saxophone baryton ou la clarinette basse dans le grave, tandis que les voix supérieures entrent de manière décalée. Il en résulte une verticalité flottante, une harmonie suspendue plutôt qu’empilée.

Sur le plan harmonique, l’album privilégie des structures tertiaires enrichies et les emprunts modaux, avec une nette préférence pour des centres tonals ambigus. Plusieurs pièces s’articulent autour de pédales dans les vents graves, laissant les instruments aigus explorer des couleurs changeantes, inflexions lydiennes glissant vers des climats plus sombres, dorien ou éolien. Landrus recourt fréquemment à des progressions non fonctionnelles: planings parallèles dans les voix intermédiaires, relations de médiante chromatique, réharmonisations subtiles qui déjouent les attentes cadentielles. L’effet est expressionniste sans jamais verser dans l’abstraction.

L’orchestration constitue le cœur battant de l’album. Écrivant spécifiquement pour cette formation, Landrus démontre une connaissance aiguë du caractère de chaque instrument. Le saxophone baryton n’est pas un simple pilier harmonique; il agit souvent comme moteur contrapuntique, sa texture granuleuse contrastant avec des timbres plus lumineux. La clarinette basse, quant à elle, est exploitée pour sa souplesse, capable d’un legato velouté comme d’articulations rythmiques incisives. Les interventions de la flûte ne sont jamais décoratives: elles servent de source de lumière timbrale, traversant les textures denses avec une clarté presque diaphane.

Dans les passages d’ensemble, Landrus privilégie le contrepoint plutôt que la puissance à l’unisson. Les lignes se croisent, se séparent et se recomposent, évoquant autant la musique de chambre que l’écriture pour grand orchestre de jazz. On perçoit parfois l’écho des explorations orchestrales de ses projets antérieurs, notamment Generations, mais condensées ici dans un format plus intime et plus flexible. Le langage rythmique est lui aussi élastique: des grooves émergent puis s’effacent; des syncopes issues du funk affleurent dans la section rythmique avant de se dissoudre dans des passages rubato quasi entièrement écrits.

Certains moments rappellent les recherches texturales de compositeurs contemporains pour grands ensembles, mais la voix de Landrus se distingue par son attachement à la profondeur fréquentielle. Là où d’autres privilégient la brillance et la densité, il cultive un socle sonore à partir duquel la couleur harmonique peut éclore. L’interaction entre les instruments graves et les percussions crée souvent une pulsation polymétrique discrète, générant une propulsion sans ostentation.

«Dear Fred», écrit à la mémoire d’un ami disparu en 2024, constitue le centre émotionnel et structurel de l’album. La pièce s’ouvre sur des voicings épurés, intervalles ouverts, tenues dans les vents graves, avant d’introduire progressivement des extensions harmoniques plus riches. La mélodie, d’une simplicité apparente, est harmonisée par des voix intérieures mouvantes qui en modifient la coloration affective à chaque reprise. Lors de l’ultime exposition, le thème semble transfiguré, non par la virtuosité mais par l’accumulation de densité harmonique. Une leçon de retenue et de subtilité orchestrale.

Au fil des quatorze titres, Landrus fait preuve d’une patience de compositeur. Les thèmes sont introduits avec économie, développés par variation plutôt que par répétition, souvent réfractés par des changements d’instrumentation. Un motif énoncé au baryton peut réapparaître à la flûte, réharmonisé et rythmiquement déplacé. Cette technique renforce la cohérence de l’ensemble tout en soulignant son identité de multi-instrumentiste, conscient de chaque timbre de l’intérieur.

L’hybridité stylistique, touches de fusion, allusions à des cycles rythmiques issus des musiques du monde, inflexions funk, n’a rien d’ornemental. Ces éléments sont intégrés au niveau même de l’écriture. Des cellules rythmiques migrent d’une section à l’autre; les cadres harmoniques accueillent des inflexions modales non occidentales sans exotisme. Il en résulte une musique à la fois ouverte sur le monde et rigoureusement construite.

Régulièrement salué par la critique de publications telles que DownBeat et JazzTimes, Landrus confirme ici sa stature de compositeur-orchestrateur majeur. Just When You Think You Know apparaît comme une œuvre resserrée, peut-être la plus concentrée de son parcours: un point de convergence entre sophistication harmonique, finesse orchestrale et expression personnelle.

L’album rappelle enfin que, pour Landrus, le jazz n’est pas un idiome figé mais un cadre perméable, capable d’absorber coloration classique, ambiguïté modale et hybridité rythmique sans perdre son identité. Une musique qui honore la tradition tout en la réfractant à travers un prisme contemporain.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 27th 2026

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Discography

Musicians:
Brian Landrus – baritone & tenor saxophones, bass and contralto clarinet, flute, alto flute, & bass flute
Zaccai Curtis – piano, Rhodes, keyboards
Lonnie Plaxico – acoustic and electric bass
Rudy Royston – drums and percussion

John Kilgore – recording and mixing engineer and producer
Alan Silverman – mastering engineer

Track Listing:
All In Time
Continuance
Untold Story
One Year
Dear Fred
Averse
El Perro Sigma
Beyond
Trance
From The Night
Just When You Think You Know
Under Dark
Something Special
Paroxysm