| Jazz |
Avec Rêveries, Antoine Laudière signe un premier album d’une rare maturité et d’une luminosité incontestable, un opus digne de celui d’un vieux routier du jazz qui n’a plus rien à prouver.
Dès les premières mesures de Esperanza on comprend que ce disque n’est pas un simple exercice de virtuosité où Laudière doit en mettre plein la vue et plein les oreilles pour démontrer qu’il est un excellent guitariste, mais une véritable proposition esthétique: celle d’un jazz contemporain qui a choisi la clarté, l’écoute et la respiration plutôt que la surenchère. Dans l’univers musical actuel où de nombreuses formations cherchent à épater la galerie, le quartet mené par Laudière installe des climats, fait chanter les mélodies et laisse le silence participer à la musique.
Connu jusque-là comme arrangeur du groupe vocal Shades et sideman très demandé, le guitariste nous dévoile avec Rêveries une écriture personnelle profondément mélodique, presque narrative, hyper séduisante. Les compositions se succèdent, telles des fragments de conversations intérieures, d’échanges intimistes où la douceur et les caresses sensuelles des mélodies alternent avec certaines légères montées de tension, mais toujours guidées par une volonté d’apaisement et une envie de partage, de don de soi. Le titre même de l’album résume parfaitement cette esthétique: Rêveries est une musique qui invite à l’immersion et, selon les morceaux, au repos, à la méditation, à une prise de conscience de qui l’on est, pour soi-même autant que pour les autres.
Derrière la douceur apparente des 9 titres (huit compos et une reprise de Miles Davis) se dévoile un remarquable travail sur les nuances, les teintes, le lien entre les instruments, qui se traduit par un respect de chaque musicien envers les trois autres et une complicité totale au sein de cette formation.
Compositeur et arrangeur au talent indéniable, Antoine Laudière possède un sens remarquable de la construction: chaque morceau a sa propre personnalité et progresse avec naturel, faisant de vous son complice, son partenaire. Son jeu de guitare, influencé par la modernité new-yorkaise autant que par une vraie tradition européenne du lyrisme, est digne des plus grands, et ne laissera personne insensible. Le jeu de Laudière, tout au long de l’album, révèle d’une grande finesse, subtil et profondément expressif.
Mais Rêveries nous impressionne également par la qualité exceptionnelle des trois complices qui accompagnent le guitariste:
Au saxophone, Illyes Ferfera apporte une couleur musicale d’une beauté sans limite. Son jeu possède cette capacité rare à conjuguer souplesse harmonique et intensité émotionnelle. A l’instar de Laudière, il n’impose aucune démonstration de virtuosité mais privilégie la douceur mélodique et la finesse des échanges avec la guitare.
À la contrebasse, et sans jamais chercher à le démontrer, Arthur Henn est incontestablement ‘le’ pilier du quartet. Son jeu, parfois mis en avant, parfois plus en retrait, ne se limite jamais à un accompagnement rythmique traditionnel. Il contribue, avec une maestria presque insolente, à colorer les morceaux de son toucher sensuel ou plus autoritaire.
Gabriel Westphal, aux fûts, complète cette formation de manière saisissante. Son jeu évite toute démonstration lourdingue, envahissante, et il impressionne par sa présence, même lorsqu’il se fait très discret. Les baguettes en imposent, non par la force mais par les différentes formes de caresses des baguettes sur les peaux et les cymbales. Et quand ses compères lui offrent l’espace pour un solo, ce n’est nullement de la démo pure, destinée à impressionner, comme sur, ironiquement, “Qui peut le plus”, mais un jeu qui fait planer l’ombre d’un Art Blakey.
D’ailleurs le premier morceau de l’album, Esperanza, est révélateur des huit titres qui suivent: Arthur Henn à la contrebasse vous offre quelques lignes mélodiques d’une luminosité telle qu’on lui en demanderait un album entier, Gabriel Westphal à la batterie et Antoine Laudière se font d’abord complices accompagnateurs, ouvrant la porte à un saxo puis à une guitare qui sont mises en avant avec une sensibilité et une sensualité telle que l’on ne peut qu’appuyer sur la touche ‘replay’. Ce titre ne se contente pas de convaincre. Il surprend par sa retenue même.
Ensuite, chaque morceau est une forme de conversation différente, parfois ludique, parfois méditative, mais toujours fondée sur l’attention mutuelle. Ce qui frappe, à l’écoute, c’est la constance. À aucun moment la qualité ne faiblit.
Ce qui nous séduit totalement, dans Rêveries, c’est la complicité humaine et musicale des quatre musiciens. Aucun d’eux ne cherche à s’imposer individuellement ni impressionner artificiellement. Laudière et ses trois partenaires privilégient une qualité de dialogue qui donne à ce disque une profondeur et une richesse émotionnelle rares pour un premier album.
Avec Rêveries, Antoine Laudière et son quartet réussissent une entrée particulièrement remarquée et convaincante dans le paysage du jazz contemporain. Plus qu’un simple premier disque prometteur, Rêveries est déjà un projet de grande qualité, abouti, parfaitement ciselé, porté par quatre musiciens d’une très grande sensibilité, et il faut des musiciens d’une grande maîtrise pour maintenir cet équilibre et cette justesse émotionnelle.
PS: Seul petit regret, l’absence de livret… il aurait assuré à cet opus la note très enviée de “Indispensable”. Mais énorme “Coup de coeur” tout de même pour cet album!!!
Frankie Pfeiffer
Editor in chief – PARIS-MOVE
PARIS-MOVE, May 19th, 2026
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Release party: 10 juin 2026 au 38 Riv’, Rue de Rivoli, Paris
Musiciens :
Antoine Laudière : guitare
Illyes Ferfera : saxophone
Gabriel Westphal : batterie
Arthur Henn : contrebasse
Tracklisting :
1 – Esperanza
2 – Monsieur Lad !
3 – Qui peut le plus
4 – Chambre 102
5 – F is the right key
6 – Réveil en forêt
7 – All blues (Miles Davis)
8- Zumo y pina
9 – Canoé café