ITW de Warren Haynes

                                     ITW de Warren Haynes

ITW préparée et réalisée par Frankie Bluesy Pfeiffer, Dominique Boulay & Nathalie Nat’ Harrap
Traduction : Josée Wingert
Photos : Frankie Bluesy Pfeiffer


C’est à l’occasion de son bref passage à Paris dans le cadre de la tournée de promotion de son nouvel album solo ‘Man In Motion’ et avant ses concerts européens de l’été 2011 que nous avons rencontré Warren Haynes.

PM : Bonjour Warren, et tout de suite une première question pour entrer dans le vif du sujet: qu’est ce qu’il y a derrière ce titre, ‘Man In Motion’?
Warren Haynes :
Donner un titre à un album est quelque chose de très difficile. Personnellement, je fais toujours ça en dernier, car je pense que je ne suis pas très doué pour cela (sourire). En fait, ‘Man In Motion’ est le titre d’une des chansons de cet album, et puis cela m’a semblé un très bon titre d’album. Je ne dirais pas que c’est une chanson autobiographique, mais il y a des similitudes entre l’histoire que raconte cette chanson et moi-même, donc…

PM : Mais ce titre ne signifie-t-il pas que tu ne t’arrêtes jamais, et qu’en tant que musicien tu es toujours à la recherche de nouvelles idées?
WH :
Oui, bien sûr. C’est d’ailleurs ainsi que je voudrais que l’on interprète ce titre. En tant qu’individu, il est vrai que j’essaie toujours des choses nouvelles, différentes, et ce afin d’être plus heureux, musicalement parlant. Parce qu’il est important pour moi d’aller toujours de l’avant et d’explorer de nouveaux territoires musicaux.

PM : Pourquoi avoir pris tant de temps pour faire cet album solo?
WH :
Hé bien, parce que j’ai fait beaucoup de choses depuis mon disque solo précédent. Il y a eu une galette avec Gov’t Mule et plusieurs albums avec les Allman Brothers. Et j’ai fait également entre temps des disques avec Phil Lesh, du Dead. Entre les ‘live’ et les CD en studio, je pense que je dois être sur une quinzaine d’albums dans lesquels j’ai été impliqué soit en tant que compositeur-parolier, soit en tant que musicien. Et c’étaient les priorités du moment. Faire un album solo, c’est comme prendre un nouveau départ, alors bien sûr que je vais tout naturellement poursuivre mon travail avec Gov’t Mule, mais je veux également continuer à faire des albums solo. Et je pense que pour sortir le suivant, cela ne prendra pas autant de temps que pour cette fois-ci (rire). Mais actuellement, c’est Gov’t Mule qui est redevenu la priorité du moment.

PM : Pourquoi as-tu ressenti la nécessité de faire un album solo?
WH :
Parce que la plupart des chansons que j’avais écrites n’aurait pas convenu à Gov’t Mule et à ses sonorités spécifiques. En fait, je voulais faire un album qui sonne différemment, et celui-là colle vraiment à ma personnalité. Il n’y a qu’une chanson, ‘Hattiesburg Hustle’, qui aurait pu correspondre à ce que fait le groupe, de même qu’il n’y a qu’une chanson sur le dernier disque du groupe, ‘By A Thread’, que j’aurais pu inclure dans mon album solo, et c’est ‘Frozen Fear’.

PM : Dis autrement, Warren, est-ce que tu n’as voulu te prouver que tu pouvais faire autre chose que ce que tu fais habituellement avec le Allman Brothers Band ou Gov’t Mule?
WH :
Oui, peut-être bien…(silence) Mais je ne sais pas, en fait, si je voulais vraiment prouver quelque chose de particulier…

PM : Te prouver par exemple que tu pouvais explorer d’autres domaines musicaux que ceux dans lesquels tu te situes habituellement avec le Allman Brothers Band ou Gov’t Mule…
WH :
Oui, peut-être. Je pense que si je n’avais pas eu la chance de rejoindre les ABB ou GM, je ne me serais pas autant investi dans un groupe et peut-être qu’alors j’aurais davantage travaillé en solo. D’ailleurs, Gov’t Mule c’était juste un projet à court terme, au départ. Je ne pensais pas qu’on allait s’embarquer dans une telle aventure, qui m’a apporté énormément de choses, il faut bien le dire. Cela a été vraiment fantastique de lancer ce projet, mais il y a d’autres aspects de ma propre personnalité musicale que j’avais envie d’explorer, et que j’aimerais encore développer. Je voudrais faire un disque instrumental, par exemple, et aussi un album un peu plus jazzy. J’aimerais également faire un disque qui contienne de vraies chansons à textes. Comme vous le voyez, il y a vraiment beaucoup d’autres choses que je voudrais faire dans un proche avenir. Et tout simplement parce que je ne les ai pas encore faites.

PM : Est-ce pour cette raison qu’il y a également une touche de gospel dans ce disque?
WH :
Exactement…! Comme vous le savez, le gospel a aussi débouché sur la soul et le blues, et donc, d’un point de vue historique, il est très important de reconnaître la part du gospel dans ce que l’on écoute et ce que l’on joue. Même si l’on en retire l’aspect religieux. Le gospel est une musique qui m’a beaucoup touché, et influencé. Elle me donnait la chair de poule, lorsque j’étais plus jeune.

PM : Tu as d’ailleurs enregistré ton disque chez Stax…
WH :
Oui, et c’est un honneur pour moi de travailler avec eux aujourd’hui. Je me rappelle, gamin, de tout ce qu’ils ont fait, de tous les disques dont ils ont été à l’origine, et de tous les artistes dont ils s’occupaient. Stax, c’est un nom qui impose le respect.

PM : Tu as enregistré trois albums solo, dans ta carrière: ‘Man In Motion’, ‘Live at Bonnaroo’ et ‘Tales of Ordinary Madness’…
WH :
Oui, mais seulement deux sont des enregistrements studio: le dernier, ‘Man In Motion’, et ‘Tales of Ordinary Madness’ que j’avais enregistré en 1994. Le troisième dont tu parles est un ‘live’ que l’on a finalement décidé de publier alors que ce n’était pas vraiment prévu comme cela au départ. Il date de 2004.

PM : L’un de ces disques rappelle le titre d’un ouvrage de Bukowski et un film de Marco Ferreri. Est-ce un hasard ?
WH :
(large sourire) Oui, c’est exact, c’est le même titre. Et ce n’est pas un hasard. Au moment où j’ai écrit la chanson, je lisais pas mal de livres, dont ceux de Charles Bukowski. Et il est décédé à l’époque où nous faisions l’album, en ‘94. Et donc cela m’a semblé utile de faire un parallèle, même s’il ne faut pas prendre tout ça au pied de la lettre. Il était question de pas mal de personnages un peu fous dans les textes de mes chansons, mais pas aussi cinglés que dans les bouquins de Bukowski (rire). Mais sur ce disque, il n’en demeure pas moins qu’il est question de personnages qui ne sont pas de très bons êtres humains.

PM : Ton deuxième disque solo était un disque plus acoustique. C’était voulu?
WH :
Comme je te le disais, je ne savais pas à ce moment là qu’on allait publier ce concert en album. Tout d’abord parce que je n’avais jamais donné de spectacle seul devant un public et mon objectif principal, pendant ce concert, était de pouvoir ‘entrer en relation’ avec le public. Ce qui était loin d’être gagné, parce que cela se passait dans un festival où il devait y avoir une vingtaine de milliers de personnes, et puis aussi parce que certains me connaissaient mais que la grande majorité des gens ignoraient tout de moi. Et moi, je n’arrêtais pas de me poser la question: comment faire face à tout ce monde, comment faire… Et quand je réécoute le disque, je me dis qu’il n’est pas parfait, c’est sûr, mais qu’il y a quelque chose de plaisant dedans. Et pour te dire la vérité, je pense que si on m’avait proposé, alors que j’allais monter sur scène, d’enregistrer le concert, je l’aurais refusé…! Mais avec le recul, je pense que c’est quand même un bon disque et qui a été très important pour moi. Il m’a permis de prendre vraiment conscience de ce que je peux faire sur scène malgré toutes les questions et les doutes qui peuvent m’envahir avant de monter sur scène. Et puis ce concert a été enregistré avec les moyens de l’époque…

PM : C'est-à-dire…?
WH :
Que je n’aime pas les nouveaux matériels d’enregistrement. La technologie, c’est bien quand on l’utilise correctement, mais moi, je veux garder ce son que l’on obtenait avec les vinyles. Les bons vieux disques de jazz, de blues ou de rock, c’était quand même autre chose!

PM : Est-ce pour cela que tu utilises tant de guitares vintage?
WH :
Absolument…! Sur ce nouvel album, j’utilise principalement une Gibson 1959 et une Gibson 345. J’utilise également une guitare qui sonne plus jazz et que j’ai utilisée sur quatre morceaux. J’ai aussi utilisé ma Les Paul Gibson sur deux morceaux. Voilà, vous savez tout des guitares que j’ai utilisées sur cet album (rire).

PM : Peut-on dire également que tu as ton propre style, en bottleneck…?
WH :
Oui, peut être, car c’est vrai que j’ai essayé de créer mon propre style avec le bottleneck. Ce que je veux dire, c’est que je joue la plupart du temps de manière standard, même s’il m’arrive malgré tout de jouer en Open D ou Open G.

PM : Comment as-tu choisi les musiciens qui t’accompagnent sur cet opus?
WH :
Très simple (sourire)…! J’avais dressé une liste des musiciens avec lesquels je voulais travailler pour ce disque, et comme ils étaient tous libres à ce moment là, j’ai donc pu travailler avec tous ceux que je souhaitais avoir sur cet album. La plupart d’entre eux sont des musiciens avec lesquels j’avais déjà travaillé sur d’autres projets, et puis j’ai aussi beaucoup d’amis comme George Porter, Raymond Weber ou Ron Holloway. On a beaucoup travaillé ensemble et cela a permis de tisser des liens humains très forts. Ruthie Foster est une amie depuis quatre ou cinq ans et je tenais vraiment à avoir sa voix sur le disque. Je l’avais beaucoup écoutée en tant que soliste et j’aime beaucoup sa voix. Seul Ian McLagan, le claviériste, est arrivé à la dernière minute. C’est le seul que je ne connaissais pas personnellement avant d‘entrer en studio.

PM : Est-ce toi qui l’avais choisi?
WH :
Non, j’ai tout d’abord eu un coup de fil de mon coproducteur et ingénieur du son. Nous, on était en train d’enregistrer à Austin, dans le Texas, et il m’a demandé si je savais que Ian était d’Austin et qu’il y demeurait à l’année. Il m’a dit aussi qu’il avait déjà travaillé avec lui et il m’a demandé si cela m’intéresserait de le prendre pour ce disque. Ma réponse a été de lui demander à lui, Ian, ce qu’il en pensait, mais en fait il était déjà partant, parce qu’en réalité nous avions déjà travaillé ensemble avec Keith Richards. Ca s’est donc fait comme ça, tout simplement.

PM : Comment s’est passé l’enregistrement de ce disque?
WH :
La plupart des morceaux ont été enregistrés en studio, certes, mais en ‘live’. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai l’habitude de travailler avec Gov’t Mule. On entre en studio pour une semaine, par exemple, et l’on se met à jouer. Et puis ensuite on rajoute parfois des cuivres, des voix ou des chœurs sur l’enregistrement initial, mais la structure de base du morceau est enregistrée en ‘live’, direct.

PM : Ce qui veut dire que tu savais, ou pas vraiment, ce qui allait sortir de ces séances d’enregistrement?
WH :
En fait, je n’aime pas quand tout est préparé d’avance. Pour moi, il faut laisser une place au mystère, à la spontanéité. Avant d’enregistrer, je montrais d’abord les morceaux aux musiciens puis on répétait un petit peu avant de brancher le magnéto, de jouer, puis d’écouter les bandes tous ensemble. Ensuite, chacun analysait et interprétait ce qu’il avait fait, à sa manière, en fonction de sa personnalité et en prenant en compte les remarques des autres. Ceci dit, quand on joue avec des musiciens de ce calibre, on n’a aucun souci à se faire. Ils connaissaient tous parfaitement leur boulot et je n’ai pas eu à me plaindre (rires).

PM : Sur cet album, il y a deux morceaux plutôt jazzy. Cela signifie-t-il que l’on doit s’attendre bientôt à un album de jazz?
WH :
Oui, je pense. Je me vois bien faire un album composé essentiellement d’instrumentaux qui sonneraient bien jazzy. C’est du aux multiples influences que j’ai intégrées, ces dernières années. Mais pas encore au point de ne plus faire que du jazz (rire)…! J’ai déjà joué et chanté avec des musiciens de jazz, mais je ne me considère pas comme un musicien de jazz. Mais c’est vrai que j’aime cette musique et que je suis très influencé par elle. Tout comme il est vrai que j’aime en jouer.

PM : Quelles sont tes sources d’inspiration, lorsque tu écris tes chansons?
WH :
Je suis très inspiré par ce qui m’entoure. Quand tu habites New York, il y a tellement de choses qui t’entourent que tu as matière à travailler. Tu as de nombreuses sources d’inspiration: les personnages, la ville, les événements… Parfois, c’est la lecture d’un livre, une info dans les médias, mais cela peut être aussi n’importe quoi. En général, j’écris d’abord les textes des chansons, puis viennent les mélodies. Mais j’ai aussi récemment fait le contraire. Le plus souvent, j’écris entre trois et quatre heures du matin, lorsque tout le monde dort. Je commence tout d’abord par écrire trois ou quatre pages d’affilée puis je laisse tout ça de côté et je reviens ensuite dessus pour voir si je peux en sortir quelque chose. Mais le processus d’écriture peut aussi être très différent d’une chanson à l’autre. Rien n’est figé, formaté, chez moi. C’est comme pour les enregistrements en studio, c’est du ‘live’ (sourire).

PM : Qu’est ce qui t’a inspiré la dernière chanson de ton album, ‘Save Me’…? Cette chanson m’a beaucoup touchée. L’as-tu écrite tout spécialement pour les femmes ou pas… ?
WH :
Non, pas spécialement, car on peut aussi considérer que c’est une forme de gospel, parce que je l’ai écrite comme un gospel. Tu sais, Nathalie, cette chanson, je l’ai composée pendant une période un peu sombre de ma vie. J’étais seul, un peu fauché sur les bords et je venais de m’installer dans une nouvelle ville. Et je pense que le gospel, le blues, la soul sont des musiques qui sont faites pour que tu te sentes mieux. C’est pourquoi j’ai écrit cette chanson. Tu sais, quand cela ne va pas fort autour de toi, quelles qu’en soient les raisons, ce sont des musiques qui t’apportent de la joie.

PM : Est-ce pour cela que tu t’impliques dans des actions caritatives?
WH :
C’est vrai que nous, musiciens, avons beaucoup de chance de faire ce que nous faisons. Quiconque a la chance de faire dans la vie ce qu’il aime, et en vivre, est quelqu’un de favorisé. Et ce que nous faisons en jouant pour d’autres ne nous prend que du temps et de l’énergie. Ce que l’on fait pour les autres, dans le cadre de ces actions caritatives, c’est de jouer, et nous, les musiciens, nous aimons ça, sauf qu’au lieu d’être payés, on joue de la musique pour des gens qui en ont besoin et à qui peut aller l’argent. C’est important d’être capable de faire ça pour d’autres. Et puis pour nous ce sont aussi des moments vraiment extraordinaires, qui nous rappellent inévitablement les époques où nous avons commencé à faire de la musique, lorsque cela n’avait rien à voir avec l’argent, l’égo ou la célébrité. Lorsque l’on ne jouait que pour le plaisir de jouer et de partager des émotions.

PM : Peut on s’attendre à te voir un jour en France avec le Allman Brothers Band?
WH :
Je ne le pense pas, car les Allman Brothers ne peuvent plus, ou ne veulent plus autant travailler ensemble que par le passé. Cette année, par exemple, nous n’avons travaillé que deux fois ensemble. Comme tu le sais, chaque membre du Allman Brothers Band a sa carrière, un nouvel album qui sort, et ce n’est pas facile pour chacun de nous de promouvoir son propre disque et d’assurer un travail commun. Nous avons tous nos propres affaires à gérer et je ne sais même pas si les ABB vont encore faire beaucoup de tournées. Surtout qu’ils n’ont plus rien à prouver (sourire). Par contre, moi, en solo, j’ai encore des choses à prouver, donc vous me verrez et reverrez en tournée (rires).

Warren Haynes