Elliott Murphy : un Américain à Paris

                           Elliott Murphy : un Américain à Paris

ITW préparée et réalisée par Dominique Boulay
Retranscription par Anne Marie Calendini
Photos : © Frankie Bluesy Pfeiffer


C’est à la mi-février 2011 que nous avons rencontré Elliott Murphy, au Café ‘Au vieux Châtelet’, dans ce Paris où cet américain réside depuis une vingtaine d’années.

PM : Tu as enregistré plus de 30 albums. Avoir 62 ans et 35 disques, cela fait une bonne moyenne, avec un album tous les deux ans, voire moins…
EM
: Oui, tu as raison, car j'ai encore accéléré la cadence ces 10 dernières années (rires).

PM : Ton dernier album, qui porte le titre ‘Elliott Murphy’, a été produit par ton fils Gaspard.
EM
: Oui, et c'est le premier qu'il a vraiment produit tout seul, car auparavant il n’avait fait que des contributions. Mais cet album, c'est vraiment lui qui l’a produit.

PM : Il l’a produit sur le plan artistique et financier?
EM
: Non, Gaspard est le producteur artistique et c’est moi qui suis le producteur financier (rires).

PM : Et on y retrouve bien sûr Olivier Durand à la guitare…
EM
: Olivier est mon guitariste depuis 15 ans maintenant. Auparavant il jouait avec Little Bob. C'est l'ancien guitariste du groupe Little Bob Story. Au fil du temps, il est vraiment devenu mon partenaire musical et maintenant j'écris toujours au moins quatre ou cinq chansons avec lui sur chacun de mes disques.

PM : Un éditeur espagnol a publié un ouvrage dans lequel se trouvent les textes traduits de 231 de tes chansons. Est-ce que tu sais si ce bouquin va être traduit dans d’autres pays?
EM
: Oui, c’est exact, c'est bien un éditeur espagnol qui a eu cette idée. J'aimerais bien que cela sorte dans d'autres pays, et spécialement en France, d'ailleurs, mais aussi en Italie. Tu sais, ce n'est pas moi qui suis à l'origine de ce projet, mais cet éditeur qui a réalisé ça. Il s'appelle Alberto Manzano, vit à Barcelone et est aussi un poète. C'est un ami de Léonard Cohen. Moi, j'avais déjà publié trois ou quatre livres de nouvelles, en Espagne, et comme il connaissait et avait lu ces nouvelles, il s’est demandé pourquoi ne pas traduire et publier les textes de mes chansons. C'est la raison pour laquelle le livre s'intitule ‘The unfinished complete lyrics of Elliot Murphy’, car il y aura encore d’autres chansons à venir.

PM : Si cela pouvait se faire en France, est-ce toi qui assurerais la traduction des textes, vu que tu parles bien notre langue?
EM
: Non, je pense qu'il faudra trouver quelqu'un qui parle français mieux que moi (rires). Mon idée serait de travailler avec Michel Bulteau, un ami à moi avec lequel j'ai déjà collaboré, lorsque j'avais publié deux livres chez Hachette.

PM : Te considères-tu comme un songwriter ou comme un musicien?
EM
: C'est difficile de répondre à cette question, parce que lorsque je compose une chanson, la musique et les paroles arrivent presqu'en même temps. Je dirais plutôt que je suis chanteur-compositeur-guitariste (sourire).

PM : Dans quel style musical te placerais-tu: le folk, le rock, le blues?
EM
: Pour moi, le rock'n'roll est une appellation très large et mon travail relève plus de l'esprit de la musique que d'un genre spécifique.

PM : A qui fais-tu spécialement référence, alors ?
EM
: A Bob Dylan et puis à d'autres chanteurs compositeurs comme Léonard Cohen. Tu sais, je suis né en 1949 et cette année 49 est une année à marquer d’une pierre blanche pour le rock. Bruce Springsteen et Tom Waits, deux artistes qui m'influencent aussi, sont nés cette année-là.

PM : Est-ce toi qui écrit toutes les paroles de tes chansons en anglais?
EM
: Oui, absolument toutes.

PM : As-tu déjà songé à écrire en français, toi qui vis à Paris et qui parle notre langue?
EM
: Non, car j'ai trop de respect pour votre langue pour m'y risquer (rires)…!

PM : Certains de tes albums ont pourtant des titres écrits en français…
EM
: Oui, comme ‘Après le déluge’, ‘Paris/New-York’, ‘Beauregard’ ou encore ‘La terre commune’. En fait, chaque titre est lié à quelque chose qui appartient à ma vie. J’habite par exemple rue Beauregard, et c'est là que j'ai fait la plupart des arrangements sur l'album éponyme. ‘La terre commune’, c'est un album que nous avions fait en duo avec Ian Matthews et c'est lui qui en a trouvé le titre. ‘Paris-New-York’, c'est vraiment un résumé de ma biographie. Ce sont deux villes qui comptent pour moi. Je suis né aux Etats-Unis, j'ai grandi dans la banlieue de New-York et je vis à Paris depuis maintenant vingt ans. C’est comme pour le titre ‘Après le déluge’, il fait référence à Louis XIV qui disait toujours ‘Après-moi le déluge’. Cela remonte à l'époque où j'avais signé dans une major américaine pour laquelle j'avais fait quatre albums.

PM : Certains de tes premiers titres d'albums sont plus évocateurs que d'autres. Je pense à ‘Notes from the underground’, par exemple…
EM
: C'est un titre qui m’a été inspiré par la dimension underground de la peinture et du peintre Marcel Duchamp qui, à la fin de sa vie, a vraiment marqué l'histoire de la peinture, au même titre qu'un Van Gogh ou un Picasso.

PM : Quelle est donc cette ‘Lost Generation’, sortie en 1975…?
EM
: C'était un hommage aux américains qui vivaient à Paris dans les années 20, comme Ernest Hemingway, F. Scott Fitzgerald, et c’était aussi une référence à Gertrude Stein qui avait qualifié Hemingway, Joyce et Fitzgerald de génération perdue.

PM : Beaucoup de tes écrits et propos semblent empreints d'une certaine nostalgie…
EM
: Oui, c'est vrai, tu as raison. Je suis assez nostalgique de cette culture des années ‘20 et de pas mal de choses qui s’y déroulaient. Et puis il y a un parallèle avec ma propre existence puisque je suis né également aux Etats-Unis et me suis installé à Paris. Il y a quelque chose qui me relie à ces artistes et écrivains américains, puisque nous avons pris des chemins communs.

PM : D'où t’es venu cet intérêt pour le France?
EM
: La première fois que je suis venu en France, c'était en 1971. Je jouais de la musique dans les couloirs du métro, hé oui…, puis je suis allé à Amsterdam, comme tous les hippies, qu’ils soient américains ou non (rires). Mais Paris était pour moi une ville beaucoup plus magique et poétique.

PM : Et selon toi, aujourd'hui, cette poésie existe-t-elle toujours?
EM
: Oui, si on la cherche vraiment, on peut encore la trouver. C’est vrai que comparée à New-York, Paris apparaît comme une petite ville et il est beaucoup plus facile de se l'approprier, de s'y repérer. Et à chaque fois que je traverse la Seine, aux alentours de 19h, les lumières, l’ambiance, les atmosphères, oui, tout cela reste magique.

PM : Mais pourtant certains lieux chargés d'un certain idéalisme poétique, comme par exemple le San Francisco de la période Hippie, ont définitivement perdu de leur magie…
EM
: Tu sais, moi j’habite surtout dans le Murphyland (rire). C'est un pays issu de mon imaginaire! Après mon voyage en Europe en 71, c’est vrai que je suis allé à San Francisco. J’y ai vécu dans une maison communautaire et il est exact qu’aujourd'hui ces formes de vie ont disparu, mais dans Brooklyn, actuellement, il existe une catégorie d'habitants appelés ‘hipsters’ qui vivent de musique et d’autres formes d’expressions artistiques. Ils résident dans des quartiers dans lesquels les taxis refusaient d'aller, il y a 20 ans, tellement c’était dangereux! Ces quartiers ont été très bien réhabilités et sont devenus le lieu de vie de ces ‘hipsters’.

PM : Ce que l’on a appelé les ‘bobos’, en France?
EM
: Non, parce que ‘bobo’, en France, comporte une connotation un peu péjorative, je trouve. C’est un terme qui évoque des gens qui ont de l'argent et vivent un peu de façon bohème tandis que les ‘hipsters’ sont vraiment des artistes qui vivent de leur passion, et pas toujours avec les moyens financiers espérés.

PM : Qui sont pour toi aujourd'hui les grands auteurs de la littérature américaine?
EM
: Oh, je dirais…Cormac McCarthy, Don DeLillo et Paul Auster, qui est très lu en France.

PM : As-tu lu James Ellroy?
EM
: Oui, j'adore James Ellroy et j’aime aussi Raymond Chandler.

PM : Trouves tu le temps de lire?
EM
: Oui, j'essaye, sur la route et dans les chambres d'hôtel. Je peux consacrer plus de temps à la lecture quand je suis en tournée que lorsque je suis chez moi, ici, à Paris.

PM : Et comment as-tu croisé la route des Normandy All Stars?
EM
: En fait, c'est par un ami que je connais depuis 20 ans, Jérôme Soligny, qui est journaliste au magazine Rock'n'Folk et qui habite au Havre. Je m’étais occupé de la production artistique de son premier disque, car Jérôme a plusieurs casquettes. Il a aussi écrit des chansons pour Etienne Daho, Luz Casal, Lio, et comme je trouvais qu'il avait un bon jugement sur les musiciens, je lui ai demandé s’il connaissait un bon guitariste car je cherchais mon Keith Richards. Et c’est lui qui m'a présenté Olivier Durand qui lui, m’a ensuite présenté Alan Fatras, le batteur des Scramps et de Moon Martin, et c’est ensuite Alan Fatras qui m'a présenté au bassiste Laurent Pardo, que je connais depuis longtemps, parce qu'il a joué avec Kid Pharaon dans les années 80.

PM : Puisque tu parlais de Keith Richards, as-tu lu son autobiographie ?
EM
: Ah oui, j’ai lu son autobiographie, qui est vraiment formidable. J’ai eu l’occasion, d’ailleurs, de l'interviewer. Ce fut l'un des grands moments de ma vie!

PM : Quelle est la question qu'on ne t'a jamais posée mais à laquelle tu aimerais répondre?
EM
: Que mangez-vous pour le petit déjeuner (rires)…?

PM : Alors, petit-déjeuner américain ou petit-déjeuner français?
EM
: Je mange des céréales, du jus d'orange, et du café, qui est bien meilleur ici qu’aux Etats Unis!

PM : Apprécies-tu la cuisine française?
EM
: Ah oui, car ma femme est française et elle cuisine très bien! Moi, je sais seulement faire une omelette (rires).

PM : Ta femme est-elle également musicienne?
EM
: Non, ma femme est comédienne et comme pour toutes les choses de ma vie, c'est grâce au rock que je l'ai rencontrée, car au début des années 80 elle faisait partie d'une troupe de comédiens et un jour, je suis allé jouer à Caen, et c'est comme cela qu'on s'est rencontrés, en Normandie.

PM : Quels musiciens français apprécies-tu?
EM
: J'adore Alain Bashung, mais ce que tu ne sais sans doute pas, c’est que beaucoup d'américains chantent un auteur-compositeur français qui est Francis Cabrel. Et moi aussi, j'aime écouter cet artiste. Quand j’étais arrivé en France, j'avais fait des tournées avec les groupes de cette époque comme Téléphone, et l'année dernière j'ai fait quelque chose avec Bertignac. J’aime bien aussi Jean-Louis Aubert, Françoise Hardy et Camille, une chanteuse qui joue beaucoup avec sa voix.

PM : Et Daniel Darc? Il est passé il y a peu au Palace…
EM
: Ah oui, Daniel Darc…! Il a assisté à certains de mes concerts. Concernant le Palace, j’y ai joué, moi aussi, en 1979. J’arrivais tout juste des Etats-Unis et je pensais que c'était un petit club de vingt ou trente personnes alors qu’en réalité, c’était une salle bien plus grande et c’était bondé quand j’y ai joué alors que je n'avais même pas de maison de disques et peu de dates de concerts prévues. Ce soir là, le public était tellement bien que j'ai fait au moins cinq ou six rappels.

PM : Justement, quelles sont les salles qui conviennent le mieux à ta musique?
EM
: J’adore le New Morning, car pour moi la relation avec le public y est vraiment spéciale. J'aime quand l'énergie se diffuse et gagne chaque membre du public.

PM : Mais tu as également joué devant des publics plus importants…
EM
: Oui, bien sûr, mais c'est différent. Je me souviens par exemple avoir rejoint Bruce Springsteen, qui est un ami, pour chanter une chanson avec lui devant 60.000 personnes. Et là, oui, c’était vraiment énorme. Chanter devant autant de monde, c’est complètement différent des clubs, mais c’est en même temps la même chose.

PM : T'es-tu déjà essayé aux musiques de films?
EM
: Oui, j'ai fait des musiques de courts métrages. Et plus récemment, j'ai fait la musique du nouveau film d’Olivier Torres, ‘La ligne blanche’, avec Pascal Bongard, qui vient du théâtre, et je joue aussi un petit rôle dedans. Tu ne le sais peut être pas, mais j’avais déjà joué un tout petit rôle dans ‘Roma’, de Federico Fellini.

PM : Après la musique et l'écriture, c’est peut-être une troisième carrière qui commence…
EM
: Oui, peut-être, mais j'arrêterai après ça, car je ne suis pas un bon peintre (rires)…!

PM : Pour finir, pourquoi ce titre éponyme pour ton dernier album, ‘Elliott Murphy’?
EM
: C'est une sorte d'hommage à ma mère qui était chanteuse et compositeur. Lorsqu'elle a sorti son premier disque, elle l'a juste intitulé de son nom. Pour moi, après 35 disques parus et la carrière qui l'accompagne, j'arrive à un stade où je peux dire que je suis enfin en phase avec Elliott Murphy.