| Funk, Jazz |
Pour une fois, laissons l’artiste introduire lui-même cette chronique: “Mon dixième album, “The Ark”, poursuit l’exploration approfondie de l’afrofuturisme commencée l’année dernière avec “Rowing Up River To Get Our Names Back” (chroniqué ICI). Une fois de plus, il bénéficie de la production visionnaire de Dave Okumu, ainsi que des talents extraordinaires de Tom Skinner, Byron Wallen et de la chanteuse anglo-zimbabwéenne Eska Mtungwazi“.
Entamant sa sixième décennie terrestre à l’issue d’une sombre période de dépression, le romancier, universitaire et poète londonien Anthony Joseph (originaire de Trinité-et-Tobago) n’en reprend pas moins sa quête mythique des origines de sa diaspora, quasiment là où il l’avait laissée l’an dernier. On y retrouve ainsi, dès le “James” d’ouverture, ce melting-pot entre le P-Funk clintonien et le spoken-word déclamatoire du regretté Gil Scott-Heron: une sorte de James Brown & the JBs déconstruit par les Lounge Lizards des frères Lurie. Citant une nouvelle fois le romancier, poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant (l’un des grands théoriciens de la créolisation, avec Aimé Césaire), ce titre s’inspire d’un ami proche d’Anthony, James Oscar, universitaire, théoricien et critique d’art trinidadien et canadien. “Je l’ai rencontré à Londres au milieu des années 90, alors que nous travaillions tous deux dans une librairie. La chanson elle-même évoque une soirée en boîte de nuit à New York, vers la fin des années 90. Nous imaginions ce qui se passerait si un chien entrait dans un club. Dans certains villages miteux de Trinité-et-Tobago, il arrive que des chiens errants se retrouvent dans une fête. Mais à New York, ce serait un moment subversif, surréaliste; c’est le genre de choses que nous imaginons, nous autres penseurs caribéens“. Le flow de “Blue Susan” rappelle celui Napoleon Murphy Brock, quand ce dernier se lançait chez Frank Zappa dans ses raps déclamatoires sur fond de funky-jazz salace. Les cuivres, claviers et chœurs féminins lancinants qui en tissent le background débouchent sur l’astronautique “Transposition Of Space (Glissant)”, dont la déclamation nimbée d’un subtil delay s’épanche sur un subtil hard-bop, mêlant à nouveau les récentes expérimentations d’un Kamasi Washington à l’héritage de visionnaires tels qu’Horace Silver, Eric Dolphy, Miles Davis et Pharoah Sanders. On se surprend même à discerner certaines convergences avec le pourtant controversé “American Prayer” que les Doors survivants avaient enregistré en 1978 sur la poésie scandée de leur défunt chanteur, avec “The African Origins Of UFOs”, dont le climat crépusculaire et cathartique (sur fond de Mexican border mariachi) évoque un score enniomorriconien revisité par Angelo Badalamenti. Name-dropping effréné à la Allen Ginsberg sur fond de tribal groove, la plage titulaire se révèle une transe hypnotique dont le prédicateur halluciné dévide la trame comme le ferait un exorciste. Sur un afro-beat mâtiné de biguine, “Your Bird & I” prolonge ce processus jusqu’à la collision, tant les sonorités semblent s’y télescoper au fil d’une course sans répit, avant de déboucher sur le dub “Baron Samedi”, ode à ce personnage mythologique du Vaudou haïtien, cubain et louisianais qui synthétise les thèmes de la mort et de la résurrection. Outre Dave Okumu, Tom Skinner, Byron Wallen et Eska Mtungwazi, figurent au casting de ces sessions Colin Webster, Nick Ramm, Aviram Barath, James Wade Sired, Dan See, Richard Spaven et Giacomo Smith (soit la crème des scènes hip-hop, nu-jazz & soul londoniennes actuelles), et cet album (dont on devine l’élaboration aussi patiente et minutieuse que celle des pyramides aztèques) n’est sans doute pas de ceux qui se livrent dès la première écoute. Embarquer sur l’Arche avec Anthony Joseph s’avère ainsi une expérience qui se mérite, mais dont on ne revient probablement pas indemne. Tentez donc l’aventure!
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, June 7th, 2026
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En concert au New Morning de Paris le 24 juin 2026