New Jazz Underground – Hoodies (FR review)

Artwork Records – Street date : May 29, 2026
Jazz
New Jazz Underground – Hoodies

Résumé: Avec Hoodies, New Jazz Underground fusionne tradition jazz, culture numérique et rythmes nourris par Miami pour façonner un album de trio moderne, audacieux et profondément addictif.

New Jazz Underground réinvente le jazz à l’ère numérique avec Hoodies

Le printemps texan s’est installé cette année sous l’ombre persistante d’El Niño, comme dans une grande partie des États-Unis. Depuis des semaines, les pluies et les orages s’abattent sur Austin avec une régularité presque hypnotique. Certains soirs, le ciel prend des reflets métalliques, les rues brillent sous les couches d’eau et le tonnerre semble rouler sans fin derrière les autoroutes. Un climat qui pousse à se réfugier à l’intérieur, loin des scènes de festivals et des terrasses bondées, pour retrouver des plaisirs plus silencieux. Les disques ne sonnent jamais tout à fait de la même manière dans ces moments-là. La pluie ralentit le temps, aiguise l’attention et permet à la musique de s’installer plus profondément dans la pièce.

Pour les jardins récemment plantés et les terres asséchées, cette météo a quelque chose de salvateur. Pour les concerts en plein air, un peu moins. Mais il existe une forme d’évidence à découvrir de nouveaux albums dans des saisons pareilles, lorsque l’atmosphère elle-même semble inviter à l’introspection.

Lorsque je découvre un artiste ou un groupe inconnu, j’essaie toujours d’éviter biographies, interviews et dossiers promotionnels. Je préfère laisser la musique parler avant le contexte. Avec New Jazz Underground, ce qui surgit immédiatement, c’est le langage d’un jazz profondément urbain, pleinement conscient de son héritage mais incapable de se laisser enfermer par lui. À la fin de l’écoute, ce qui demeure n’est pas seulement la virtuosité technique, mais le sentiment très rare d’une véritable identité collective.

New Jazz Underground fonctionne en trio, une formation qui appartient aux structures les plus anciennes et les plus nobles du jazz. Pourtant, à l’intérieur de ce cadre classique, le groupe ne cesse de déformer les attentes. La batterie agit comme une force perturbatrice, nerveuse, presque postmoderne, parfois proche d’une texture industrielle. Autour d’elle, le saxophone et la basse avancent avec une précision lyrique, dessinant des lignes mélodiques à la fois poétiques, cinématographiques et profondément humaines. Il y a dans cette musique une ouverture émotionnelle qui rend toute résistance difficile.

Rien ne vient masquer les failles éventuelles, car le format acoustique du trio ne laisse aucune place à l’illusion. Un groupe privé d’instrument harmonique ne survit qu’à travers une maîtrise absolue, et ces musiciens en débordent. Le trio jazz, particulièrement sans piano ni guitare, occupe depuis longtemps une place presque sacrée dans l’histoire du genre. Il a souvent servi de terrain d’expérimentation pour les artistes décidés à abandonner les structures familières afin d’explorer de nouveaux territoires.

Par moments, l’album ressemble à une conversation entre trois personnalités très distinctes avançant pourtant vers la même destination émotionnelle. Un morceau peut d’abord s’envelopper d’un lyrisme nocturne et enfumé avant de basculer soudain dans des rythmes fragmentés rappelant les pulsations de la musique électronique contemporaine. Ailleurs, le saxophone déploie de longues phrases mélodiques qui évoquent le spiritual jazz des grandes années, avant que la batterie n’introduise des textures empruntant autant au hip-hop expérimental qu’au swing traditionnel. Cette tension permanente entre élégance et rupture constitue l’une des grandes forces du disque.

Pour beaucoup d’auditeurs, New Jazz Underground reste d’abord associé à YouTube, où le trio a commencé à publier des performances durant la pandémie. Mais réduire le groupe à un phénomène numérique passerait à côté de l’essentiel. L’histoire de l’ensemble précède largement sa visibilité en ligne. Ce qui n’était au départ qu’une nécessité, jouer dehors alors que clubs et salles de concert restaient fermés, s’est progressivement transformé en fondation artistique. À force de répétitions, de compositions partagées et d’une confiance musicale presque instinctive, le collectif informel est devenu un véritable groupe. Le public numérique a suivi rapidement et la popularité du trio a ensuite explosé.

C’est précisément cette tension entre tradition jazz et esthétique de l’ère internet qui rend New Jazz Underground fascinant. Une partie du jazz contemporain semble aujourd’hui hésiter entre deux extrêmes: conserver le passé avec une révérence muséale ou tenter de paraître moderne à travers des artifices superficiels. Le trio évite ces deux pièges. Sa musique n’a rien de nostalgique, mais elle ne renonce jamais à la discipline, à la complexité ni à l’esprit de conversation qui définissent le jazz. Les musiciens absorbent simplement la réalité fragmentée de leur génération et la traduisent naturellement dans leur langage musical. On entend l’influence de la culture du remix dans les transitions rythmiques abruptes et les références superposées. Le rythme imposé par les réseaux sociaux et le streaming façonne discrètement la dynamique des morceaux. Même leur esthétique visuelle montre une conscience aiguë du fait qu’aujourd’hui, l’image, la mode et l’identité numérique font désormais partie intégrante de l’expression artistique.

Ce qui impressionne surtout, c’est l’équilibre entre individualité et cohésion. Chaque musicien conserve une personnalité très affirmée tout en participant à une architecture émotionnelle commune. C’est cette tension entre indépendance et unité qui donne au disque sa lumière particulière.

Le titre Hoodies possède d’ailleurs plusieurs niveaux de lecture. Au sens le plus immédiat, il renvoie évidemment au sweat à capuche, symbole omniprésent de la jeunesse américaine contemporaine. Plus largement, il évoque les sensibilités culturelles qui ont marqué les années 2010 et 2020 aux États-Unis. Ces musiciens appartiennent pleinement à leur époque, nourris par la trap, la culture du remix, la vie en ligne et l’esthétique hypebeast. Mais au lieu de rejeter le jazz traditionnel, ils le réinterprètent. Le groupe explique voir dans le streetwear moderne une forme d’identité personnelle au sein d’une culture musicale longtemps associée aux costumes élégants et à une présentation très codifiée.

Le mot “hoodie” porte aussi une dimension plus intime. Il contient l’écho du “hood”, le quartier, mais aussi celui de la fraternité, de la survie collective et de l’expérience partagée. Ayant grandi à Miami et s’étant formés dans l’incertitude des années pandémie, les musiciens ont souvent évolué dans des conditions peu favorables à l’émergence d’un groupe de jazz ambitieux. Leur musique, disent-ils eux-mêmes, n’a été possible que parce qu’ils sont restés ensemble.

L’influence de Miami traverse discrètement tout l’album. Elle apparaît moins comme une citation stylistique directe que comme une atmosphère diffuse. La souplesse des rythmes, les sous-courants afro-caribéens et le sens instinctif du mouvement dans les échanges du trio semblent profondément liés à la géographie culturelle de la ville. Miami existe depuis toujours au croisement des influences américaines, caribéennes et latino-américaines, et cette ouverture à l’hybridation paraît inscrite dans l’ADN même du groupe. Même dans les moments les plus abstraits du disque, une chaleur organique empêche la musique de devenir distante.

Ce qui rend finalement Hoodies si captivant, c’est la constance de son écriture mélodique. Derrière les références contemporaines et l’esthétique moderne se cache une voix compositionnelle d’une sophistication remarquable. Je reste généralement méfiant face aux tendances culturelles et aux stratégies d’image, et un groupe aussi lié aux codes d’internet et de la mode n’aurait, sur le papier, rien eu pour me séduire immédiatement. Mais la qualité du jeu balaie toutes les réserves. La profondeur de l’écriture, l’intelligence émotionnelle des arrangements et la chimie organique entre les musiciens rendent New Jazz Underground immédiatement fascinant.

Plus largement, l’album semble refléter une mutation plus profonde du jazz américain contemporain. Une nouvelle génération ne voit plus de contradiction entre le respect de la tradition et l’immersion dans la culture numérique. Pour ces musiciens, l’histoire du jazz n’est pas un monument figé observé à distance. C’est une matière vivante, adaptable, capable d’absorber le hip-hop, les esthétiques internet, le streetwear et les fractures émotionnelles de l’Amérique contemporaine sans perdre son âme. Si Hoodies dit quelque chose de l’avenir du jazz, c’est peut-être que la vitalité du genre dépend désormais moins de la préservation que de la capacité à se réinventer sans peur.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 16th, 2026

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To buy this album

Website

 

Musicians:
Sebastian Rios, bass
Abdia Armenteros, soprano, & tenor saxophone, vocals
T.J. Reddick, drums
Elew, piano (4)

Track Listing :
Oney Ones One
Pseudo Litin Vibe
Sidertracked
Ghosts
Hold My Halo
Los Salines (prelude)
Luci and I
How Do You Do
HoodieJig
Atonement
I Had to let UU Go
Sad Boy Interlude