Open Thread – Waiting Music (FR review)

Earshift music – Street Date : May 22, 2026
Jazz
Open Thread - Waiting Music

Résumé: Waiting Music d’Open Thread est un album de jazz improvisé ambitieux, mêlant textures électroacoustiques, rythmes expérimentaux et spontanéité collective dans un paysage sonore en perpétuelle mutation.

Waiting Music d’Open Thread, une musique qui refuse l’immobilité

Tout journaliste qui passe de longues heures devant un ordinateur finit un jour par se poser la même question, presque existentielle: clavier filaire ou sans fil? Ce que l’on gagne en liberté, on le perd souvent en stabilité. Le câble peut donner l’impression d’une contrainte, mais dès qu’il disparaît, une légère latence s’installe, d’abord imperceptible, puis impossible à ignorer. Un détail anodin de la modernité, certes, mais qui révèle aussi notre rapport au confort, à la précision et au contrôle.

Cette pensée m’est revenue dès les premières secondes de Waiting Music, le nouvel album du collectif Open Thread. Avant même qu’une mélodie identifiable ne s’impose, le mouvement est déjà là: percussions éparses, violoncelle nerveux, fragments sonores qui gravitent les uns autour des autres comme si les musiciens cherchaient, en direct, les limites d’un langage commun. La comparaison avec ce dilemme technologique devient alors presque inévitable. Cette musique se construit précisément dans la tension : entre structure et déséquilibre, entre connexion et dérive, entre rigueur et prise de risque.

Le groupe lui-même repose sur une rencontre singulière. Open Thread est un quatuor austro-canadien réunissant des sensibilités artistiques façonnées à des milliers de kilomètres les unes des autres. Des cultures séparées par les océans et les histoires se retrouvent ici dans une langue commune, moins ancrée dans la tradition que dans l’exploration permanente. L’instrumentation, mêlant violoncelle, percussions, vents et textures électroacoustiques, donne à l’album une matière mouvante, comme si chaque morceau reconstruisait son architecture au fur et à mesure de l’écoute.

Le résultat n’a rien d’une œuvre pensée pour le confort immédiat. Ces improvisations apparaissent comme des fragments de territoires encore inexplorés, fascinants précisément parce qu’ils refusent les repères faciles.

Il faut d’ailleurs accepter que Waiting Music ne parlera pas à tout le monde. Entrer pleinement dans cet univers demande de la patience, une certaine disponibilité, et surtout une curiosité musicale sincère. Ce n’est pas un disque qui se dévoile dès la première écoute. Il exige de l’auditeur un véritable engagement.

Enregistré en une seule journée, en juin 2025, au Warehouse Studio de Vancouver, l’album est né à l’issue d’une vaste tournée canadienne ayant conduit le groupe de Montréal à Toronto, Hamilton, Ottawa puis Vancouver. Au fil des concerts, les compositions ont été déconstruites, réinventées, affinées. Ce processus est essentiel pour comprendre l’identité d’Open Thread: ici, la création appartient au collectif. Chaque musicien apporte des idées qui sont ensuite remodelées ensemble par l’improvisation.

Le jazz affleure parfois, notamment sur From The Duck, mais il ne reste jamais longtemps dans des formes reconnaissables. La musique glisse rapidement vers des espaces plus instables où l’improvisation devient la véritable force motrice. Chacun semble engagé dans la même quête fébrile : réinventer un langage au moment même où il se construit.

À l’écoute, une question revient souvent: la forme importe-t-elle davantage que la substance, ou l’inverse? Puis, peu à peu, cette interrogation perd de son importance. Ce qui captive réellement, c’est la singularité de la démarche. Chaque morceau donne l’impression de recommencer depuis zéro, comme une nouvelle négociation entre l’espace, le rythme et l’identité sonore.

Le rythme devient souvent le centre de gravité de l’album, convoquant des mémoires culturelles réelles ou imaginaires. Autour de cette ossature, le violoncelle erre comme une voix solitaire qui perd momentanément son chemin avant de rejoindre à nouveau la conversation collective. Ailleurs, des lignes mélodiques anguleuses se dissolvent dans des solos presque psychédéliques. Certaines miniatures rappellent l’épure délicate d’Erik Satie, tandis que des compositions plus longues, comme Sumud, empruntant son titre au mot arabe désignant la persévérance, s’appuient sur des métriques irrégulières et des textures électroacoustiques qui transforment continuellement le paysage sonore.

Le langage de l’album demeure abrupt, exigeant, parfois volontairement déstabilisant. Au fil de ses onze morceaux, Waiting Music se présente moins comme une succession de chansons que comme une série d’environnements mouvants. Certains passages ouvrent des espaces presque cinématographiques; d’autres semblent résister délibérément à toute tentative d’interprétation.

Au fond, l’album repose davantage sur l’atmosphère que sur une construction traditionnelle. L’improvisation n’est pas simplement une technique ici: elle devient une philosophie. Toute tentative de jugement définitif paraît alors vaine. Le disque reste en mouvement constant, traversé d’idées parfois si radicalement différentes qu’elles finissent par désorienter l’auditeur.

Mais cette désorientation est peut-être précisément ce qu’Open Thread recherche.

Car au milieu de ce chaos émergent soudain des instants de grâce, de tension ou de beauté d’une clarté saisissante. Open Thread ne cherche jamais à séduire par la facilité ni à convaincre à tout prix. Le groupe préfère ouvrir des possibilités plutôt que d’imposer des conclusions.

Libre ensuite à chacun d’y entrer ou non, selon sa sensibilité, son parcours musical et son envie de suivre des artistes qui choisissent délibérément les chemins de traverse.

Lorsque l’album s’achève, la métaphore initiale revient presque naturellement. Comme ce choix entre clavier filaire et clavier sans fil, Waiting Music pose finalement une question simple: que privilégier, la stabilité ou la liberté, la certitude ou le risque? Open Thread semble avoir déjà répondu. La connexion paraît parfois instable, presque fragile, mais c’est précisément dans cette instabilité que l’album trouve sa beauté étrange et profondément captivante.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 11th, 2026

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To buy this album

Musicians :
Julien Wilson – tenor saxophone/ electronics
Peggy Lee – cello
Theo Carbo – guitars
Dylan van der Schyff – drums/ percussion

Track Listing :
Waiting Music
Gods Little Prefect
From the Deck
The Sideway
Pocket Rocket
Rattle Song
Travelling Home
The Surface
Egg on the Escalator
Prince of Spoons
Sumud

Tracks 1, 2, 5 by Theo Carbo
Tracks 3, 4, 8, 9 by Peggy Lee (SOCAN)
Tracks 7, 10, 11 by Julien Wilson
Track 6 by van der Schyff, Carbo, Lee, Wilson

Artwork by Leigh van der Schyff
Recorded on June 30th, 2025, at the Warehouse Studio, Vancouver.
Tracking by Sheldon Zaharko
Mixing by Theo Carbo and Dylan van der Schyff.
Mastering by Joe Talia
Design by Brodie Mcallister
The music was recorded on the unceded ancestral lands of the Musqueam, Squamish, and Tsleil-Waututh people.
Thanks to Jeremy Rose at Earshift Music, The Coastal Jazz and Blues Society, and The Canada Council for the Arts.
Julien Wilson is a D’Addario artist.