| Latin Jazz |
Résumé: Le guitariste et compositeur brésilien Sergio Pereira mêle bossa nova, jazz et rythmes latins feutrés dans un album raffiné et atmosphérique, porté par l’élégance du jazz brésilien contemporain.
Colors of Time, la chaleur subtile du bossa jazz selon Sergio Pereira
Une chaleur lourde enveloppe la ville lorsque les premières notes de Colors of Time commencent à se déployer. Quelque part entre l’agitation new-yorkaise et la douceur de Rio de Janeiro, le guitariste et compositeur brésilien Sergio Pereira signe un album suspendu entre mémoire, voyage et sophistication discrète. Le disque ne cherche jamais l’effet immédiat. Il s’installe lentement dans l’esprit de l’auditeur, révélant avec patience des couches successives de détails et de nuances.
Arrivé à New York dans les années 1980 avec les fondations de la musique brésilienne en héritage, Pereira comprend rapidement que le jazz peut ouvrir de nouveaux horizons à son travail. Curieux et visionnaire, il adopte très tôt les textures du jazz, qu’il intègre naturellement à ses compositions sans jamais abandonner la chaleur ni la finesse rythmique propres à ses racines brésiliennes.
Son identité artistique s’est également façonnée au fil de collaborations scéniques avec un impressionnant cercle de musiciens, parmi lesquels Gil Goldstein, Mark Egan, Matt King, Kim Nazarian, Claudia Villela, Hélio Alves, Nilson Matta, Mauricio Zottarelli, Lonnie Plaxico, Duduka da Fonseca ou encore Romero Lubambo. Ces rencontres semblent résonner tout au long de Colors of Time, album publié de manière indépendante et qui s’inscrit dans la continuité de son exploration du jazz brésilien contemporain.
C’est sans doute ce qui explique la manière si naturelle dont le smooth jazz traverse l’album. Sa richesse naît de la rencontre de plusieurs univers musicaux qui se superposent sans jamais se heurter. Longtemps associée à une forme très traditionnelle, la bossa nova a progressivement évolué grâce à des artistes capables d’en élargir les contours avec subtilité plutôt qu’avec démonstration. Pereira appartient clairement à cette lignée.
Sur un morceau comme Dreams, l’auditeur découvre une écriture jazz pleinement assumée, mêlée à des rythmes latins et à des atmosphères feutrées de smooth jazz. L’ensemble se révèle immersif, chaleureux, baigné d’une lumière presque estivale. C’est un album qui accompagne aussi bien une fin de soirée silencieuse qu’un espace où, soudainement, les corps commencent à danser. Dans les deux cas, Colors of Time s’impose comme l’un des disques de jazz et de bossa les plus élégants de cette saison estivale.
Les passages instrumentaux se montrent particulièrement riches. Ils permettent de mesurer la précision avec laquelle Pereira construit ses compositions. Une approche très jazz de la batterie guide souvent les transitions vers des territoires latins ou smooth jazz, tandis que certaines séquences laissent apparaître, de manière inattendue, des réminiscences soul. Par moments, l’ombre de Pat Metheny semble planer, non comme une imitation mais comme une atmosphère diffuse.
À mesure que l’album progresse, une question finit par émerger: Colors of Time ne serait-il pas aussi un hommage discret aux musiciens croisés tout au long de la carrière de Pereira? L’idée paraît cohérente pour un artiste à l’origine du groupe Malandros, projet mêlant jazz, musique brésilienne et funk, et qui s’est produit pendant des années aux États-Unis comme en Espagne, des clubs new-yorkais aux grands festivals espagnols.
«J’ai toujours essayé de laisser la musique brésilienne respirer naturellement aux côtés du jazz», expliquait un jour Pereira à propos de sa manière de composer. «L’essentiel est de respecter l’émotion du morceau.» Cette philosophie semble traverser chaque instant de Colors of Time, album davantage préoccupé par l’atmosphère et la précision émotionnelle que par la démonstration technique.
Ce qui rend Pereira particulièrement fascinant tient aussi au sentiment qu’il aborde chaque nouveau disque avec l’exigence d’un premier album. Une véritable quête de perfection traverse non seulement les compositions, mais aussi les arrangements. Les morceaux se déploient avec patience et élégance, laissant parfois apparaître de délicates touches folk, comme sur Up The Hill.
Les auditeurs en quête d’effets spectaculaires ou de virtuosité démonstrative risquent, dans un premier temps, de passer à côté de l’essentiel. Pereira travaille dans la nuance, le détail et la suggestion. Sa musique demande une écoute attentive. Elle se révèle lentement, gagnant souvent en profondeur au fil des écoutes.
Pour un public davantage familier des traditions du jazz américain ou européen, la bossa nova peut rappeler le flamenco : un langage musical construit sur des traditions profondes, des structures précises et des codes implicites. La réussite de Pereira réside précisément dans sa capacité à rester fidèle à l’architecture de la bossa nova tout en l’ouvrant à d’autres formes musicales. Jamais il n’en dilue l’essence. Au contraire, il en élargit les possibilités émotionnelles et sonores avec une remarquable retenue.
Dans le paysage actuel du jazz brésilien contemporain, Sergio Pereira occupe ainsi une place singulière, entre préservation et réinvention. Plutôt que de moderniser la bossa nova par l’excès ou l’expérimentation gratuite, il choisit une évolution discrète. Colors of Time ressemble finalement moins à un manifeste qu’à une longue conversation entre cultures, décennies et traditions musicales, portée par un artiste qui continue, après toutes ces années, d’affiner son langage avec une rare élégance.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 9th, 2026
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Musicians:
Sergio Pereira: Guitars, vocals, compositions
Oriente Lopez: Co-producer, arrangements, flutes, piano
Mauricio Zottarelli: Drums/Co-producer
Ariel Ramirez: Electric bass
Chipi Chacón: Trumpet
Rafael Rocha: Trombone
Felipe Lamoglia: Saxophone
Rafinha Barros: Cavaquinho
Sebastian Laverde: Vibes
Alberto Palau: Piano
Ales Cesarini: Acoustic bass
Mark Egan: Bass
Marcelo Martins: Saxophone
Juanito Ruiz: clarinet
Frederika Krier: Violin
Zachary Brown: Cello
Yeisy Rojas: Violin
Kim Nazarian: Vocals
Dan Pugach: drums
Luis Guerra: Piano
Abel Sanabria: Acoustic Bass
Track Listing:
So They Sleep
Dreams
Colors Of Time
Brightness Of You
Up The Hill
The Clock Is Ticking
Keep Shinning
Rain Fall
