Arturo Sandoval – SANGÚ (FR review)

TM records – Street Date : Available
Jazz

Résumé: Un album vibrant et profondément personnel où Arturo Sandoval mêle racines afro-cubaines, énergie bebop et textures contemporaines dans un élan de renaissance artistique porté par la famille.

SANGÚ d’Arturo Sandoval: une renaissance du jazz forgée en famille

Face à l’afflux incessant de sorties jazz, semaine après semaine, il est presque inévitable de prendre un peu de retard. Mais SANGÚ, le nouvel album du trompettiste et compositeur Arturo Sandoval, s’impose très vite comme une évidence. Il ne s’agit pas simplement d’un disque techniquement maîtrisé. C’est une œuvre intime, habitée, portée par des liens familiaux et traversée par un véritable désir de renouveau artistique.

Au cœur de SANGÚ, il y a une histoire de famille, une histoire qui, discrètement, reconfigure l’écoute d’un artiste que l’on croyait connaître. L’album naît d’un processus créatif d’une rare proximité, élaboré à domicile, dans un climat de confiance, de jeu et d’une complicité musicale presque instinctive. Sandoval a travaillé étroitement avec son fils, Arturo « Tury » Sandoval III, ainsi qu’avec sa belle-fille et manageuse, Melody Lisman. Ensemble, ils ont façonné un espace où les générations dialoguent réellement, au-delà de l’affection, dans une ambition artistique partagée. Celle-ci se déploie tout au long du disque : faire évoluer le langage de Sandoval tout en restant fidèle aux forces fondatrices qui l’ont construit. On y retrouve les polyrythmies afro-cubaines, ancrées dans des cycles de percussions superposés, la mémoire spirituelle des traditions yoruba, la souplesse du phrasé cubain, l’urgence harmonique du bebop, auxquelles s’ajoutent des touches de funk et de folklore, le tout animé par un goût du risque à la fois maîtrisé et vibrant.

Le résultat confirme une fois de plus l’extraordinaire maîtrise de Sandoval, tant comme compositeur que comme trompettiste, tout en révélant une volonté d’aller plus loin encore. Dès les premières mesures, l’effet est saisissant, presque déstabilisant. Le souffle se suspend. Un socle harmonique mouvant, oscillant entre tension modale et résolution, soutient une ligne de trompette qui alterne entre une clarté incisive et des cascades de notes rapides. L’électronique, utilisée avec précision et retenue, élargit la palette sonore sans jamais écraser l’organique. Le socle rythmique repose souvent sur des motifs afro-cubains syncopés, tandis que la basse se déploie au-delà des mesures, instaurant une dynamique qui semble toujours en mouvement.

L’équilibre qui définissait autrefois Sandoval comme compositeur de jazz latin s’incline ici vers une sensibilité plus profondément jazz, sans renier ses racines. Par moments, son jeu évoque l’intensité et l’élan du Miles Davis des années bebop, notamment dans certaines attaques franches et phrasés resserrés, sans jamais tomber dans l’imitation. L’album se déploie comme une forme de vertige contrôlé, invitant à la fois au mouvement et à une écoute attentive.

Des résonances familières apparaissent, mais elles relèvent davantage de l’écho que de la citation. Les arrangements de cuivres rappellent parfois la densité et l’efficacité d’Earth, Wind & Fire, notamment dans les jeux de réponses entre pupitres. Ailleurs, la cohésion et la clarté sonore évoquent Santana dans ses moments les plus concentrés, lorsque groove et ligne mélodique ne font qu’un. Pourtant, la voix de Sandoval demeure singulière, immédiatement reconnaissable. Ces influences ne viennent jamais diluer son identité.

Un sentiment de redécouverte traverse l’ensemble. Même pour ceux qui suivent sa carrière de près, SANGÚ dévoile des territoires nouveaux. Sandoval a toujours porté en lui ce besoin de se réinventer, de se confronter à ses propres limites. Ici, entouré des siens, cet élan trouve un terrain fertile et donne naissance à une forme de renaissance artistique. L’album se situe à un point de rencontre rare, à la fois profondément ancré dans l’héritage et résolument contemporain.

L’ADN de SANGÚ renoue aussi avec l’esprit révolutionnaire d’Irakere, le groupe pionnier que Sandoval avait cofondé à Cuba avec Chucho Valdés et Paquito D’Rivera. Cet héritage est bien présent, mais sans nostalgie. La fusion reste audacieuse, tout en évitant la reconstitution. Le disque condense des décennies d’expérience en une expression plus épurée, plus ouverte, plus intime. Moins démonstratif, peut-être, mais aussi plus libre, laissant place à des interactions subtiles et à une approche presque conversationnelle de l’arrangement.

À mesure que l’on y revient, l’album gagne en profondeur. Il devient même difficile de s’en détacher. Un morceau comme « Azulito » illustre parfaitement cet équilibre, mêlant bebop et soul avec fluidité. Porté par un tempo vif et une walking bass solide, le titre superpose un piano syncopé à des accents lumineux des cuivres. Le solo de Sandoval oscille entre tension contenue et élans mélodiques soudains, créant un jeu d’équilibre subtil. On y perçoit une forme d’hommage discret à l’histoire du jazz, peut-être même à Miles Davis, sans jamais perdre sa propre voix.

Puis viennent les voix. Même sans comprendre l’espagnol, on saisit immédiatement la musicalité de la langue dans ce contexte cubain. Les voyelles ouvertes et les accents rythmiques épousent les percussions, au point que la voix semble devenir un instrument à part entière. Le langage et le rythme s’entrelacent, le sens passant autant par le son que par les mots. Un phénomène que l’on retrouve parfois chez certains chanteurs argentins, où la diction transforme la texture émotionnelle.

Au fond, SANGÚ dépasse largement le cadre d’un simple album. C’est une invitation au voyage, au partage, à une écoute attentive. Il se révèle progressivement, sans jamais s’imposer. Dès la première écoute, une sensation d’élan s’installe, une joie discrète mais persistante. Et lorsque les dernières notes s’éteignent, ce qui demeure n’est pas seulement l’admiration, mais l’impression d’avoir assisté à l’ouverture d’un nouveau chapitre, profondément enraciné et pleinement vivant dans le présent.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 3rd, 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

Website

 

Musicians:
William Brahm – Guitar
Daniel Feldman – Drums
Maximilian Gerl – Bass
Lisandro Pidre – Piano / Keys
Samuel Torres – Percussion
Michael Tucker – Tenor
Paul Nowell – Trombone
Bob Sheppard – Alto and Baritone Saxophones / Flute
Arturo Sandoval – Trumpets and Vocals

Track Listing :
Scat
Sangú
La Ventura
Days In The Sun
Azulito
Babalu Aye
With The People
Panza
New Paradise
Rolling Hills
Red Trumpet
El Rio Suena

Executive Producers:
Arturo “Tury” Sandoval III
Melody Lisman
Daisuke Oda
Darren Romanelli

Concept & Creative Direction:
Arturo “Tury” Sandoval lll
Melody Lisman

Produced by:
Arturo Sandoval
Arturo “Tury” Sandoval III
Mark Ramos Nishita
Melody Lisman

Recording Engineers: Pete Min – Lucy’s Meat Market
Patricio Rosario – Sandoval Studios
Miles Senzaki – Pre-production
Mixed by: Peter Mokran
Mastered by: Bernie Grundman
Horns written by: Arturo Sandoval
Additional horn arrangements by: Todd Simon