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Résumé: Un premier album hybride où Zak Scerri explore l’espace entre rock et jazz, proposant un parcours musical réfléchi mais encore en devenir.
Zak Scerri, “Almost Home”: itinéraire introspectif aux confins du rock et du jazz
On aurait pu intituler ce disque An Australian in London, et ce n’eût pas été sans pertinence. C’est, au fond, l’histoire qu’il raconte. Mais un tel intitulé n’aurait saisi qu’imparfaitement la tension plus profonde qui traverse l’album: celle d’un guitariste évoluant sur la frontière poreuse entre la franchise structurelle du rock et le langage plus ouvert, exploratoire, du jazz. Il s’agit avant tout d’un disque de transition, moins une déclaration définitive qu’une œuvre en mouvement, où l’identité se façonne encore sans se fixer.
Cette tension se manifeste d’emblée dans la musique elle-même. Si le vocabulaire harmonique fait parfois signe vers le jazz, l’élan premier demeure ancré dans le rock. Le véritable point de bascule s’opère dans le rythme: le groove devient le vecteur par lequel la musique se détend, s’étire, et glisse par moments vers des territoires plus improvisés. C’est là que le trio trouve son équilibre le plus convaincant. Entouré de Ross Anderson à la contrebasse et de Billy Pod à la batterie, Zak Scerri s’appuie sur des musiciens capables non seulement de précision technique, mais surtout d’écoute, aptes à habiter l’ambiguïté sans chercher à la résoudre.
La dynamique du trio constitue, à bien des égards, la réussite centrale de l’album. Les musiciens circulent avec aisance entre des états contrastés: passages lyriques empreints de retenue, sections dominées par le groove qui ancrent l’écoute, et surgissements d’énergie brute rappelant l’ancrage rock de Scerri. Mais ce qui frappe le plus est l’espace ménagé au sein de cette interaction. Scerri se garde d’imposer sa présence; il ouvre le jeu. Cela apparaît avec une netteté particulière dans «Almost Home», où les lignes de basse d’Anderson se déploient avec une véritable continuité narrative, ancrant subtilement la pièce.
Cette attention portée à l’espace et à l’échange s’inscrit dans un contexte plus large. Il s’agit du premier disque de Scerri depuis son installation en Angleterre, et si l’on pourrait être tenté d’y lire l’empreinte de ses origines australiennes, ces distinctions s’estompent rapidement. La musique ne se donne pas comme un dialogue entre deux cultures, mais comme un processus d’intégration progressive. La question n’est plus tant d’où elle vient que vers quoi elle tend. À travers huit compositions originales, écrites sur près d’une décennie, de 2017 aux semaines précédant l’enregistrement, se dessine un récit personnel, marqué par le déplacement, le déracinement et la quête d’équilibre. «Almost Home» en incarne avec acuité l’état liminaire : celui d’un entre-deux, ni pleinement arrivé, ni tout à fait ailleurs.
Pourtant, malgré sa richesse conceptuelle, l’album peine parfois à maintenir un cap sur la durée. À l’écoute répétée, il donne l’impression de graviter autour de ses idées plus qu’il ne les résout pleinement, non dans une logique cyclique assumée, mais avec une forme d’hésitation feutrée, comme s’il explorait encore les contours de son propre langage. Les thèmes émergent, se dessinent, puis s’éloignent, parfois sans véritable point d’aboutissement. Il en résulte une sensation légèrement suspendue, où l’intention demeure perceptible sans que sa pleine signification s’impose d’emblée.
Cette qualité n’est pas sans précédent: elle évoque un certain jazz des années 1970, où le processus primait sur la résolution, et où la recherche constituait une fin en soi. Ici toutefois, l’effet relève moins d’un manifeste que du stade de développement du groupe. La musique appelle à la patience; elle invite à être appréhendée non comme une suite de conclusions, mais comme une conversation en devenir.
Dans ce cadre, la contrebasse d’Anderson apparaît comme la voix la plus affirmée du trio, conjuguant clarté directionnelle et ouverture, puisant dans un spectre d’influences à la fois ancrées et prospectives. Scerri, à l’inverse, semble engagé dans une quête plus visible. Certains moments atteignent une cohérence saisissante, où son phrasé s’accorde pleinement à l’élan collectif; d’autres se révèlent plus exploratoires, moins stabilisés. Mais cette instabilité même fait aussi la sincérité du disque: ce n’est pas le son d’un artiste arrivé, mais celui d’un artiste en devenir.
Si la musique donne parfois le sentiment de tourner doucement sur elle-même, cela tient moins à une faiblesse qu’à l’indice d’un processus en cours, d’une ouverture qui refuse de se définir trop tôt. On peut s’interroger sur ce qu’aurait apporté une autre approche sonore, une guitare acoustique, par exemple, pour clarifier le dialogue entre harmonie et rythme. Mais cette hypothèse souligne surtout l’impression d’un projet encore en quête de sa forme la plus naturelle.
Au bout du compte, cet album s’apparente à un seuil. On y entend un groupe apprendre progressivement à s’écouter, à habiter le silence autant que le son, à avancer sans renoncer à l’incertitude. Pour des auditeurs familiers de langages musicaux multiples, à l’aise dans les zones où les frontières se brouillent, il offre une expérience d’une discrète intensité. Plus encore, il laisse entrevoir que l’énoncé décisif reste à venir, que le prochain disque pourrait bien être celui où ces intuitions se cristalliseront pleinement, et où cette identité en devenir prendra toute sa netteté.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 1st 2026
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To buy this album (May 8, 2026)
Musicians:
Zak Scerri, guitar
Ross Anderson, double bass
Billy Pod, drums
Track Listing
- The Push Back
- Supreme
- Almost Home
- M.
- Coming Down
- Another Door
- In Case I Don’t See You
- Roach
All compositions by Zak Scerri
Background info/ Liner Notes:
Recorded on the 14th of November 2025 at Lightship 95 Studio, London
David Holmes – Engineering, Mixing, Mastering
