Youn Sun Nah – Lost Pieces (FR review)

Warner Music Art – Street date : February 20, 2026
Jazz
Youn Sun Nah - Lost Pieces

Lost Pieces, le nouvel album de Youn Sun Nah, n’est pas un recueil de chansons oubliées, exhumées des tiroirs d’un studio. Il s’agit de quelque chose de plus délibéré, de plus audacieux: un véritable tournant artistique qui confirme la transformation amorcée avec Waking World, paru en 2022, premier enregistrement pour Warner Music Group après une longue et fructueuse collaboration avec ACT Music. Si Waking World laissait entrevoir un élargissement des frontières esthétiques, Lost Pieces en constitue l’aboutissement. L’album ne se contente pas de prolonger cette trajectoire: il la précise et l’approfondit.

Durant ses années chez ACT, Youn Sun Nah s’est imposée comme une vocaliste d’une maîtrise rare et d’une précision émotionnelle remarquable. Ces enregistrements, souvent construits autour de standards, de relectures folk et de compositions originales élégamment structurées, se distinguaient par une clarté cristalline du phrasé et une intimité presque chambriste. Pourtant, même dans ces cadres relativement classiques, affleurait déjà une forme d’inquiétude créatrice: légers décalages rythmiques, suspensions dynamiques inattendues, lignes mélodiques infléchies vers l’abstraction. Ce qui n’était alors qu’esquissé devient ici la matière première.

Lost Pieces pourrait bien s’imposer comme l’album le plus personnel et le plus éloquent artistiquement de sa carrière. Il se déploie comme une méditation sur la fragmentation et la reconstruction, sur la manière dont l’identité se compose autant de manques que de présences. L’introspection n’y cède jamais à la nostalgie; la rigueur formelle n’y engendre aucune froideur. L’architecture des compositions traduit une recherche d’essentiel, une forme de minimalisme discipliné qui évoque la patience structurelle de Steve Reich.

Mais ce minimalisme n’est jamais austère. Il est tension maîtrisée. Dans «I Run, I Stay», une figure rythmique répétitive sert d’ancrage tandis que la voix oscille entre immobilité et élan. Un motif, d’abord murmuré puis progressivement étiré, installe une dramaturgie presque théâtrale. Le silence y devient aussi expressif que le son. L’effet relève davantage du monologue scénique que de la performance jazz traditionnelle: la répétition accumule une charge émotionnelle subtile et insistante.

Ailleurs, l’album révèle une palette harmonique élargie. Au cœur du morceau-titre «Lost Pieces», une pulsation discrète de marimba soutient une ligne vocale ascendante avant que cuivres et cordes n’entrent en contrepoint. Conçue initialement comme une pièce épurée, presque minimaliste en hommage à Reich, la composition devient paradoxalement la plus densément arrangée du disque. L’expansion harmonique n’écrase jamais la voix; elle l’entoure, comme un ensemble de musique de chambre se déployant lentement autour d’elle. On y entend moins une ampleur spectaculaire qu’une convergence de fragments.

Certains passages évoquent les paysages sonores vastes et aérés que l’on associe à Maria Schneider, notamment dans la manière dont vents et cuivres respirent au sein d’espaces harmoniques ouverts. Pourtant, la sensibilité de Youn Sun Nah demeure singulière. Là où Schneider privilégie souvent l’ampleur panoramique, Lost Pieces choisit la concentration, l’émotion contenue dans des structures mesurées.

L’ensemble de musiciens qu’elle a réuni joue un rôle déterminant dans cette évolution. Leur approche se caractérise par la retenue et l’écoute: une batterie qui privilégie la texture à la pulsation, un piano qui accepte de laisser les accords en suspens, des cordes qui suggèrent plus qu’elles n’affirment. Ce parti pris ouvre l’accès à un langage résolument contemporain, situé à la croisée du jazz moderne, des inflexions pop et d’une intimité folk, sans jamais sacrifier la complexité.

La qualité somptueuse des arrangements ne surprend guère tant elle semble inhérente au niveau d’exigence artistique ici atteint.

Les auditeurs attachés à la période antérieure à 2022 pourront être déstabilisés par cette orientation plus elliptique, moins immédiatement mélodique. Mais ceux qui avaient perçu dans Waking World les signes d’une émancipation reconnaîtront ici une artiste désormais affranchie de toute contrainte. La voix, toujours lumineuse, toujours maîtrisée, évolue dans des structures qu’elle semble libre de déconstruire et de recomposer.

Au fond, l’album dépasse les catégories de genre pour s’inscrire dans une exploration de l’intériorité. La complexité de la compositrice rejoint la subtilité de la vocaliste dans des chansons qui invitent à réfléchir sur l’amour sous ses formes multiples, romantique, fracturé, intellectuel, mais aussi sur la construction intime de soi. Aucune complaisance sentimentale: seulement une volonté d’examen.

Dans le paysage actuel du jazz, où l’hybridation peut parfois céder à l’éclectisme superficiel, Lost Pieces affirme une autre voie: celle d’une synthèse fondée sur la discipline et la cohérence. L’album suggère que l’expérimentation formelle et l’accessibilité émotionnelle ne s’excluent pas, pour peu que l’architecture soit solide.

S’il faut parler de renaissance, elle n’a rien de spectaculaire. Elle est intérieure, patiente, assumée. Les fragments ne sont pas simplement retrouvés: ils sont recomposés en un ensemble plus dense, plus audacieux, et peut-être plus essentiel que tout ce qui l’a précédé.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 20th 2026

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Website

 

Musicians :
Youn Sun Nah: voix, composition
Matthis Pascaud: guitares électrique, acoustique, lap steel, mandoline
Laurent Vernerey: basses acoustique et électrique
Raphaël Chassin: batterie, percussions
Tony Paeleman: piano, Wurlitzer, orgue Hammond, synthétiseurs
Guillaume Latil: violoncelle
(+ Arabella Bozic, Verena Chen, David Patrois, Alexis Bourguignon, Christophe Panzani, Robinson Khoury)

Track Listing :
Shell Of Me
Where’d You Hide?
Just The Same
Lost Pieces
A Map Of Pain
I Run, I Stay
I Can’t Sleep
Collapse
We Never Were
My Home
WTH Is Love!