Yoko Miwa, Mikayla Shirley – The Midnight Hour (FR review)

Cupcakes & Muffins LLC – Street date: August 28, 2026
Jazz
Yoko Miwa, Mikayla Shirley - The Midnight Hour

Mikayla Shirley, une voix qui semble attendre un autre écrin

Il était à peine plus de midi lorsque j’ai commencé à ouvrir les arrivages de CD annoncés pour la fin du mois d’août. Nous étions le 10 août, la chaleur s’était déjà installée avec cette obstination propre aux journées d’été où l’on finit par chercher l’ombre avant même d’avoir réellement commencé sa journée, et, parmi les disques reçus, une pochette a retenu mon attention. On y voyait une chanteuse et une pianiste, dans une présentation suffisamment classique pour laisser deviner, avant même d’avoir entendu la moindre note, l’univers dans lequel le disque entendait évoluer.

J’ai placé le CD dans le lecteur, puis, comme cela arrive rarement lorsque les arrivages s’accumulent, j’ai décidé de prendre le temps d’écouter véritablement. Casque sur les oreilles, sans faire autre chose, afin de laisser la musique occuper tout l’espace. «Alfie» est apparu, avec cette mélodie que le jazz et la chanson ont déjà parcourue tant de fois qu’il devient difficile de l’aborder sans que l’histoire de ses interprétations précédentes ne s’invite dans l’écoute. Une voix arrive, belle, précise, immédiatement maîtrisée, accompagnée par un piano qui connaît parfaitement son rôle.

La première impression est agréable. Rien n’accroche, rien ne heurte, rien ne paraît inutilement démonstratif. On pourrait presque imaginer ce disque installé en arrière-plan d’un après-midi tranquille, sur une terrasse, une limonade à portée de main, tandis que la chaleur commence à retomber. Il y a dans cette musique quelque chose de confortable et d’élégant, une forme de douceur qui ne demande aucun effort particulier à celui qui l’écoute.

Mais la question se pose rapidement, surtout lorsque l’on reçoit beaucoup de disques et que l’on cherche, au-delà de la qualité d’exécution, ce qui pourrait donner à une nouvelle interprétation sa nécessité: qu’apporte réellement cette lecture à des chansons déjà enregistrées des centaines de fois? La réponse n’est pas immédiatement évidente.

Ce constat mérite pourtant d’être nuancé, car Mikayla Shirley ne déçoit jamais véritablement. Elle chante bien sur chacun des morceaux. Sa voix possède une beauté évidente, une grande précision, une technique suffisamment solide pour ne jamais laisser apparaître la moindre difficulté dans l’exécution. Elle sait placer une phrase, tenir une note, respecter une mélodie et donner à chaque chanson une forme de cohérence. Il serait donc injuste de parler d’un album faible ou d’une chanteuse insuffisamment préparée. Le problème est ailleurs, et il est peut-être justement plus intéressant.

Shirley semble avoir davantage à donner que ce que cet album lui permet de montrer.

Sa technique vocale, qui devrait être un outil, devient parfois le cadre dans lequel elle demeure enfermée. Elle maîtrise tellement bien son instrument que l’on aimerait parfois l’entendre le mettre en danger, accepter une fragilité, laisser une phrase respirer plus longtemps, retarder une entrée, abandonner une note à peine imparfaite, ou simplement permettre à un silence de s’installer là où la musique semble aujourd’hui vouloir immédiatement remplir l’espace.

Cette impression est d’autant plus frappante que Shirley donne elle-même une clé pour comprendre ce qu’elle recherche. « Je recherche toujours quelque chose d’authentique dans une chanson, quelque chose d’assez réel pour que je puisse m’y plonger quelques instants et, je l’espère, inviter quelqu’un d’autre à partager cette expérience avec moi », explique-t-elle. Elle dit également être particulièrement attachée aux chansons qui continuent de révéler quelque chose au fil des années, celles auxquelles on revient en découvrant encore de nouvelles dimensions.

Cette ambition est intéressante, mais elle fait naître une légère contradiction avec le disque que l’on entend ici. Car l’authenticité dont parle Shirley ne réside pas nécessairement dans la perfection d’une interprétation. Elle peut aussi surgir de ce qui échappe au contrôle, de ce qui tremble légèrement, de ce qui surprend l’interprète elle-même. Les grandes reprises ne sont pas toujours celles qui respectent le mieux la partition originale, mais celles qui parviennent à faire oublier qu’elle existe. Or, dans cet album, Shirley semble encore trop souvent respecter la chanson au lieu de véritablement la déplacer.

C’est particulièrement visible dans le choix d’un répertoire aussi connu. Lorsqu’un artiste s’attaque à des morceaux que plusieurs générations de chanteurs ont déjà enregistrés, il lui faut nécessairement apporter quelque chose qui permette à l’auditeur de les entendre autrement. Cela peut passer par l’arrangement, le tempo, le choix des harmonies, une approche vocale différente, une instrumentation inhabituelle ou simplement une personnalité suffisamment forte pour que la chanson devienne, pendant quelques minutes, celle de l’interprète. Shirley possède certainement cette personnalité vocale, mais elle ne semble pas encore vouloir l’exposer complètement.

Et c’est là que la présence de Yoko Miwa devient intéressante. Il serait trop simple de considérer la pianiste comme responsable des limites du disque. Miwa est une musicienne expérimentée, parfaitement à l’aise dans le langage du jazz et capable de construire un accompagnement élégant, précis et musicalement cohérent. Le problème n’est donc pas celui du talent de la pianiste. Il tient davantage à la rencontre entre deux personnalités musicales qui semblent ne pas encore trouver le meilleur terrain pour dialoguer.

Avec une chanteuse comme Shirley, on aurait envie d’entendre un piano qui laisse davantage de vide, qui provoque davantage, qui puisse parfois se retirer presque complètement pour revenir autrement quelques secondes plus tard. On aurait envie que le piano ne soit pas seulement l’accompagnement d’une voix, mais un interlocuteur capable de la surprendre.

Dans le disque présent, cette relation demeure souvent trop bien organisée. La voix avance, le piano répond, les deux instruments évoluent avec élégance et l’ensemble reste parfaitement équilibré. Mais précisément parce que tout fonctionne, il manque parfois ce petit déséquilibre qui fait naître l’émotion. Le silence n’est pas une absence de musique : dans le jazz, il peut devenir une véritable matière musicale. Il permet à une phrase de résonner, donne du poids à une respiration et crée parfois davantage de tension que plusieurs mesures jouées sans interruption. Shirley aurait probablement beaucoup à gagner dans un environnement où cette notion de silence serait plus présente. On peut alors imaginer ce que donnerait cette voix avec un trio ou un quartet davantage tourné vers l’interaction, avec une section rythmique capable de modifier l’atmosphère d’un morceau en quelques mesures, de ralentir, de suspendre, de relancer et surtout de pousser la chanteuse à répondre plutôt qu’à simplement interpréter.

C’est dans cette perspective que l’on peut évoquer, par exemple, l’univers musical d’Emmet Cohen. Il ne s’agit pas de dire qu’il faudrait nécessairement remplacer Yoko Miwa par Cohen, ce qui serait réducteur et finalement assez peu intéressant, mais plutôt d’imaginer Shirley confrontée à une conception plus mobile et plus aventureuse du dialogue entre chanteur et musiciens. Une telle rencontre pourrait l’obliger à sortir de la sécurité de sa technique et à découvrir d’autres possibilités de son propre instrument.

C’est peut-être précisément ce dont elle a besoin aujourd’hui. Car lorsqu’une chanteuse est moins bonne, la solution est relativement simple : travailler la technique. Lorsqu’une chanteuse est techniquement solide mais peine à convaincre, la question devient beaucoup plus délicate. Il faut alors se demander non pas ce qu’elle sait faire, mais ce qu’elle ose faire. Chez Shirley, la réponse semble encore trop prudente. Elle sait parfaitement chanter ces chansons, mais elle ne semble pas toujours vouloir les réinventer. Cette nuance est importante, parce qu’elle change complètement la manière dont on peut considérer l’album. Il ne s’agit pas d’un disque raté, ni même d’un disque décevant au sens strict. Il s’agit plutôt d’un disque qui donne le sentiment d’être arrivé un peu trop tôt dans le parcours d’une artiste dont les possibilités semblent plus importantes que le cadre choisi pour les exprimer.

L’enregistrement aux Q Division Studios de Boston renforce d’ailleurs cette impression. Les studios sont réputés pour la qualité de leurs espaces d’enregistrement, et la prise de son restitue avec beaucoup de finesse les nuances de la voix et du piano. Rien ne vient brouiller le dialogue entre les deux artistes. Le son est clair, proche, intimiste, suffisamment détaillé pour que l’on puisse entendre les inflexions de Shirley et les nuances du jeu de Miwa. Cette qualité sonore constitue l’une des réussites du projet, parce qu’elle permet à l’auditeur de se retrouver au plus près des interprètes. Mais elle possède aussi un effet paradoxal: puisqu’aucun défaut technique ne vient détourner l’attention, l’auditeur se retrouve directement confronté aux choix artistiques du disque. Et c’est là que revient cette impression de prudence.

La pochette elle-même semble annoncer cette esthétique. Elle ne cherche pas à brouiller les pistes et assume une présentation classique, élégante, presque intemporelle. Le contenu correspond parfaitement à l’objet. Pour l’amateur de jazz vocal traditionnel, cette cohérence sera probablement appréciée. Pour celui qui attend d’un nouveau disque qu’il propose une lecture différente du répertoire, elle pourra en revanche sembler un peu trop sage. Il y a cependant quelque chose de profondément positif dans cette réserve. Si Shirley était déjà arrivée au bout de ce qu’elle peut faire, le disque laisserait probablement beaucoup moins de questions derrière lui. Or ce n’est pas le cas. Au contraire, il donne envie d’entendre la suite.

On aimerait la retrouver dans un répertoire moins attendu, avec des compositions contemporaines, quelques morceaux écrits spécialement pour elle et des arrangements qui lui permettraient de quitter les contours familiers du jazz vocal. On aimerait également l’entendre dans une formation plus importante, non pas nécessairement pour ajouter des instruments, mais pour créer davantage de possibilités de dialogue. Une basse et une batterie capable de respirer avec elle pourraient changer considérablement son rapport au temps, tandis qu’un quartet lui donnerait la possibilité de jouer davantage avec les couleurs et les dynamiques.

Elle pourrait également faire le choix inverse et réduire encore la formation, jusqu’à une formule dans laquelle la voix et quelques instruments seulement seraient obligés de prendre davantage de risques. Ce serait peut-être l’occasion de découvrir une autre Mikayla Shirley, débarrassée de l’obligation de démontrer sa maîtrise et davantage préoccupée par ce qu’elle souhaite raconter. Car c’est finalement cette question qui demeure après l’écoute: qu’a envie de raconter Mikayla Shirley lorsqu’elle n’a plus besoin de prouver qu’elle sait chanter?

Le disque ne fournit pas encore de réponse définitive, mais il donne quelques éléments. Sa voix possède une douceur et une précision qui peuvent séduire immédiatement, mais elle semble également capable de davantage de profondeur. Pour la trouver, il lui faudra peut-être accepter de quitter momentanément ce qui lui réussit le mieux. Il faudra moins chercher la note parfaite et davantage chercher la note nécessaire. Moins chercher à respecter le standard et davantage chercher ce que ce standard peut encore dire aujourd’hui. Moins chercher à contrôler chaque phrase et laisser davantage de place au dialogue avec les musiciens. Ce sont des changements qui peuvent sembler modestes, mais qui transforment parfois complètement une carrière artistique.

Pour l’heure, l’album avec Yoko Miwa reste une réalisation élégante, bien enregistrée et portée du début à la fin par une chanteuse dont les qualités vocales ne font guère de doute. Il serait donc injuste de lui reprocher de ne pas être ce qu’il n’a jamais prétendu être. Mais lorsqu’un disque possède une voix aussi intéressante, l’auditeur est naturellement tenté d’attendre davantage. Peut-être que le véritable défaut de cet album est finalement aussi sa plus grande qualité: il donne envie d’entendre le prochain.

Parce que Mikayla Shirley n’a pas besoin de devenir une meilleure chanteuse. Elle doit désormais découvrir ce qu’elle peut devenir lorsqu’elle accepte de ne plus chanter uniquement dans le cadre où elle sait déjà qu’elle sera excellente. Et cette prochaine étape, avec des musiciens capables de lui répondre, de la surprendre et parfois même de la mettre en difficulté, pourrait être beaucoup plus passionnante que cet album pourtant parfaitement respectable. Il restera alors à voir si Shirley choisira de prendre ce risque. Sa voix, elle, semble déjà prête.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 11th, 2026

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Yoko Miwa’s website

Mikayla Shirley’s website

Musicians :
YOKO MIWA: piano
MIKAYLA SHIRLEY: voice

Track Listing :

  1. Alfie (05:35)Hal David, Burt Bacharach
  2. On the Street Where You Live (04:38) Alan Jay Lerner, Frederick Lowe
  3. God Only Knows (04:38) Brian Wilson, Tony Asher
  4. Garota de Ipanema – Girl from Ipanema (03:52) Vinicius De Moraes, Antonio Carlos Jobim
  5. I Loves You, Porgy (06:17) Du Bose Heyward, Ira Gershwin,George Gershwin
  6. I Didn’t Know What Time It Was (03:42) Lorenz Hart, Richard Rodgers
  7. Too Late Now (05:26) Alan Jay Lerner, Burton Lane
  8. But Not for Me (04:08) Ira Gershwin,George Gershwin
  9. Tenderly (04:35) Jack Lawrence, Walter Gross
  10. Love Dance (06:16) Ivan Lins, Gilson Peranzatta, Paul Williams
  11. Centerpiece (03:34) Jon Hendricks, Harry “Sweets” Edison
  12. Modinha (04:15) Vinícius De Moraes, Antônio Carlos Jobim
  13. Song of Joy (05:56) Reginald L Boutté, Billy Preston 

Recorded and mixed by Chuck Hargreaves at Q Division Recording Studios in Cambridge, MA, USA
Mastered by Toby Mountain at Northeastern Digital
Produced by Yoko Miwa and Scott Goulding
Photography by Caroline Alden
Album design by David Greenberg for theMKTG.c