YELENA ECKEMOFF – ROSENDALS GARDEN (FR review)

2 CDs // L & H productions - Street Date : March 27, 2026
Jazz
YELENA ECKEMOFF - ROSENDALS GARDEN

Lors d’une douce soirée scandinave, lorsque la lumière s’attarde bien au-delà de toute attente et que l’air semble suspendu entre mémoire et possibilité, Rosendal ressemble moins à un jardin qu’à un état d’esprit. Les bancs font face à l’eau et au ciel ; le silence devient matière plutôt que vide. C’est précisément cette atmosphère, lumineuse, retenue, discrètement émotive, qui irrigue le dernier album de Yelena Eckemoff, Rosendals Garden.

Pratiquement chaque année, j’attends une nouvelle création d’Eckemoff avec une impatience teintée d’un certain plaisir malicieux. Née en Russie et façonnée par une sensibilité profondément européenne, elle a toujours placé l’architecture classique au cœur de son identité artistique. Mais elle ne traite pas la tradition comme une pièce de musée. Elle la transforme, en plie la rigueur structurelle vers le jazz, le récit, et une forme d’intimité presque chambriste.

Avec Rosendals Garden, Eckemoff explore un territoire particulièrement fécond: une forme raffinée de jazz symphonique, à la fois complexe et accueillante. Les compositions sont sophistiquées dans leur construction, les arrangements riches et harmoniquement audacieux, sans jamais devenir hermétiques. Chez elle, l’accessibilité n’est pas une concession, mais une stratégie. À une époque où le jazz rivalise souvent d’intensité sonore ou de démonstration technique, Eckemoff choisit au contraire la patience narrative et l’architecture émotionnelle.

Connue pour un jazz profondément narratif, elle conçoit cet album comme un hommage en trio à la beauté naturelle et à la magie discrète de la Suède. Pourtant, la musique évite tout pittoresque facile. Elle se fait plutôt observation attentive, aux textures, aux espaces, aux variations subtiles d’humeur.

Le morceau d’ouverture, «ABBA Museum», porte une pointe d’ironie légère. Pour qui connaît le piano jazz suédois contemporain, sa clarté de toucher, son lyrisme aéré, la filiation est perceptible. Eckemoff n’emprunte pas: elle assimile. À la transparence tonale nordique, elle ajoute une profondeur émotionnelle d’inspiration plus slave, une ombre délicate sous la lumière.

Ici, le fond répond à la forme. Eckemoff compose comme un peintre travaillant avec une palette restreinte mais lumineuse: bleus nordiques, ors d’un soir d’été, gris subtils qui se fondent dans le silence. Elle ne retient que l’essentiel. Dès les premières mesures, la complicité avec ses partenaires est évidente. La musique respire.

La formule du trio, par nature exposée, ne laisse aucune place à l’ornement gratuit. Seuls les musiciens les plus accomplis parviennent à soutenir une telle structure sur la durée tout en préservant son noyau émotionnel et romanesque. Eckemoff relève ce défi avec élégance. Elle semble tour à tour architecte et protagoniste, façonnant le décor tout en l’habitant pleinement.

Ses collaborateurs sont déterminants dans cette réussite. Les percussions de Morgan Ågren apportent une énergie subtilement mouvante, jamais envahissante, toujours texturale. Quant à Svante Henryson, il élargit l’espace sonore du trio en alternant contrebasse acoustique et basse électrique, tout en ajoutant le violoncelle sur la majorité des morceaux. Ses interventions à l’archet confèrent à l’ensemble une dimension chambriste, brouillant les frontières entre trio de jazz et formation classique contemporaine.

La maîtrise d’Eckemoff réside dans la précision du choix, non seulement quelle note jouer, mais combien de temps la laisser résonner avant d’accueillir le silence. La dimension romantique et émotionnelle ne bascule jamais dans le pathos. Elle se déploie avec une autorité tranquille. L’effet peut parfois désorienter, mais dans le meilleur sens du terme: on perçoit à la fois contrôle et vulnérabilité.

Après plus d’une douzaine d’albums, on pourrait croire son univers parfaitement cartographié. Pourtant, Rosendals Garden suggère le contraire. Le choix des thématiques, la Suède comme paysage émotionnel plutôt que simple référence géographique, et celui des musiciens révèlent une artiste toujours en mouvement.

Dans le paysage du jazz contemporain, Eckemoff occupe une place singulière. Là où le jazz américain privilégie souvent l’affirmation rythmique et où le jazz européen tend parfois vers l’abstraction, elle forge une synthèse: structure rigoureuse, intimité narrative, ancrage classique et fluidité improvisée. Dans un milieu encore largement dominé par des figures masculines, son autorité ne s’affiche pas; elle s’impose naturellement.

En définitive, Rosendals Garden ne se contente pas d’enrichir une discographie déjà conséquente. Il redéfinit l’identité artistique d’Eckemoff. L’album révèle une compositrice qui assume pleinement la retenue, qui laisse à l’atmosphère le soin de porter le sens, et qui accorde au silence une importance égale au son.

Et peut-être est-ce là la véritable révélation: dans un monde saturé de bruit et d’urgence, Eckemoff propose l’attention. Elle invite à s’asseoir, à observer, à demeurer. À l’image d’une soirée d’été scandinave, sa musique ne réclame pas l’attention. Elle la mérite.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, March 2nd 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
Yelena Eckemoff – piano, synths and compositions
Svante Henryson – cello, electric and acoustic basses
Morgan Ågren – drums and percussion

Tracklisting:

CD1 :
ABBA MUSEUM
Rosendals Garden
Gamla Stan
Country Orchard Cafe
Oresund Bridge

CD 2 :
Skansen Park
Sunrise in Rimbo
Ruins of Alvsborg
Storaden Nature Reserve
Stranvagen Pier
Gropsholm Castle

Recorded on Aug. 28-29, 2024 at RMV Studio, Stockholm, Sweden.
Tracking engineer – Linn Final.
Mixing and mastering – by Stefano Amerio.