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Venu du froid canadien, une suite qui brûle d’intensité
Cet album nous est parvenu du froid canadien dans les tout derniers jours de janvier. Compte tenu du niveau d’exigence et de la constance artistique du Winnipeg Jazz Orchestra, j’ai choisi d’attendre le début du mois de février pour en parler, d’autant plus que l’an passé, je m’étais déjà longuement penché sur leur précédent album, East Meets West: Connections, chroniqué en détail dans ces pages. Cette attente en valait la peine. Forgotten Stories ne se contente pas de confirmer le statut de l’orchestre: il en élargit considérablement la portée artistique, avec une force humaine saisissante.
Le Winnipeg Jazz Orchestra (WJO) occupe une place singulière dans le paysage culturel canadien. Fondé en 1997, il est le premier orchestre de jazz professionnel communautaire à but non lucratif du pays et constitue l’un des piliers de la vie artistique de Winnipeg. Sous la direction du célèbre directeur artistique et chef d’orchestre Richard Gillis, le WJO s’est imposé comme une formation de premier plan à l’échelle nationale, dont les ambitions dépassent largement les conventions du big band traditionnel.
Depuis toujours, la musique du WJO repose sur l’art de la synthèse. Puisant dans de multiples univers sonores, l’orchestre propose des albums à la fois solidement ancrés dans la tradition et résolument contemporains. Chaque nouvelle parution s’impose comme un classique potentiel du genre, portée par des musiciens qui, disque après disque, continuent de surprendre. On pourrait croire qu’une telle régularité finit par émousser l’effet de découverte. Il n’en est rien. Forgotten Stories, neuvième album du WJO, est sans doute leur projet le plus audacieux à ce jour.
Pensé comme un album-concept de dix titres, Forgotten Stories explore les expériences vécues par des personnes 2SLGBTQ+, confrontées aux questions d’identité, de traumatisme, de résilience et au long chemin vers la guérison. Composée par le multi-instrumentiste Sean Irvine, la suite met en lumière la chanteuse Karly Epp et le narrateur Quinn Greene. Il en résulte une œuvre ambitieuse, où se croisent jazz instrumental, écriture vocale lyrique et poésie parlée, une musique qui ne se contente pas d’accompagner le propos, mais qui en devient le témoin.
Structurée en cinq mouvements, chacun introduit par un monologue poétique, la suite déroule cinq récits personnels distincts. Ces histoires ne sollicitent ni la pitié ni la complaisance: elles réclament la reconnaissance. Elles suscitent l’émotion, favorisent la connexion et ouvrent un espace de réflexion et de guérison collective. À une époque où de nombreuses voix demeurent marginalisées ou invisibilisées, Forgotten Stories impose l’écoute, avec retenue, mais avec détermination.
Scénarisé, théâtralisé et poétisé, cet album marque une inflexion notable par rapport aux habitudes du WJO. Pourtant, l’orchestre semble parfaitement à l’aise dans ce format élargi. Loin de les déstabiliser, ce projet met en évidence leur maturité artistique et leur capacité d’adaptation. Un moment particulièrement marquant est «Movement II: Texas», où la prestation lumineuse de Karly Epp apporte une intensité et une grâce rares, conférant à l’ensemble une dimension presque envoûtante.
L’intérêt suscité par le Winnipeg Jazz Orchestra ne m’est pas propre. En juin 2025, le magazine DownBeat écrivait: «L’Orchestre de jazz de Winnipeg s’appuie également sur les solides fondations posées par Jones et Evans, figures emblématiques du jazz orchestral moderne… Le WJO est un exemple remarquable de la richesse des talents présents au nord de la frontière.»
Forgotten Stories ne fait pas que confirmer cette analyse: il l’approfondit.
Il ne fait guère de doute que cet album bénéficiera, une fois encore, d’un large écho dans la presse spécialisée. Mais son impact réel pourrait dépasser le cercle des critiques de jazz. Par son ambition narrative et sa résonance sociale, Forgotten Stories mérite aussi l’attention de rubriques culturelles plus larges, voire sociétales. C’est un album qui appelle autant le débat que l’admiration.
«Je veux que cet album parle de lui-même, qu’il amplifie les voix d’une communauté de personnes qui affrontent chaque jour avec courage et qui ont vécu des vies marquées par la solitude, en quête d’amour et de liberté», explique Sean Irvine. «À l’image d’une visite dans une galerie d’art, j’espère que les auditeurs prendront le temps de contempler les portraits de ces histoires et de voir comment chaque ligne, chaque nuance, chaque coup de pinceau renvoie à une humanité partagée. Si la musique peut nous émouvoir, elle peut aussi ouvrir un chemin vers la connexion et l’empathie.»
Forgotten Stories accomplit précisément cela.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 4th 2026
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Musicians :
Dr Richard Gillis : directeur artistique, chef d’orchestre
Sean Irvine : compositeur, poésie et paroles, saxophone alto, piccolo, flûte, clarinette, clarinette basse, saxophone soprano
Quinn Greene : narration parlée
Karly Epp : chant
Trompettes : Shane Hicks ; Matthew Walden (trompette et bugle); Andrew Littleford (trompette et bugle); Jon Challoner (bugle)
Saxophones : Neil Watson (soprano, alto); Niall Cade (ténor); Monica Jones (ténor); Kyle Wedlake (baryton)
Trombones : Joel Green; Jeremy Duggleby; Karin Carlson; Isabelle Lavoie (trombone basse)
Larry Roy : guitare
Will Bonness : piano, Rhodes
Karl Kohut : contrebasse et basse électriqu
