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Will Schneider Trio, Convergence: une méditation profonde sur notre humanité entre jazz et musique de chambre
Will Schneider n’est pas seulement un corniste ou un compositeur. Il est avant tout un conteur. Avec Convergence, son deuxième album à la tête de son trio, il s’attaque à l’une des interrogations les plus anciennes et les plus insaisissables de l’humanité: qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains?
Depuis des millénaires, les civilisations cherchent des réponses à travers l’art, les rites et les expériences partagées. Qu’est-ce qui nous relie à ceux qui vivent à nos côtés aujourd’hui, mais aussi aux générations dont les voix se sont éteintes bien avant l’invention de l’écriture? Quelle impulsion a poussé nos ancêtres à bâtir, à créer, à imaginer un monde qui les dépasse? Quelle conviction intime les a amenés à croire que leurs récits méritaient de survivre à leur propre existence?
Ces questions constituent la matière sensible de Convergence. Plutôt que d’y répondre frontalement, Schneider invite l’auditeur à une longue contemplation où le jazz, la musique de chambre, l’art sonore et une forme de poésie abstraite finissent par se rejoindre jusqu’à former un langage singulier.
Cet album ne cherche pas à séduire dès les premières minutes. Il exige du temps, de la disponibilité et une écoute entière. Très vite, j’ai délaissé mes enceintes de studio au profit d’un casque Sennheiser HD-280-Pro, dont la remarquable neutralité convenait parfaitement à cette prise de son d’une grande intimité. Ce simple changement a transformé l’expérience. Je n’écoutais plus le trio à distance. J’avais le sentiment d’être assis au milieu des musiciens, témoin privilégié d’une conversation d’une infinie délicatesse.
Ici, chaque note compte. Chaque silence possède son poids. Le dialogue entre le cor d’harmonie, la contrebasse et la batterie se construit avec une retenue remarquable et récompense l’auditeur attentif, celui qui accepte de se laisser guider par les variations les plus discrètes de timbre, de texture et d’espace. Cette musique réclame une véritable immersion. Elle ne se prête pas à une écoute distraite.
Schneider construit Convergence autour d’une image fondatrice. Bien avant les villes, l’écriture ou les religions organisées, les premiers hommes se rassemblaient autour d’un feu. Ce cercle n’était pas seulement une source de chaleur. C’était l’endroit où les histoires circulaient, où le deuil trouvait une voix, où les traditions prenaient forme et où les premières communautés se constituaient. C’est là que l’humanité a appris à se raconter et à préserver sa mémoire.
La modernité nous a éloignés de ces rassemblements originels, mais Schneider suggère que ce feu n’a jamais cessé de brûler. Il demeure dans notre imaginaire collectif, dans chaque récit que nous continuons de transmettre et dans ce besoin immuable de créer pour entrer en relation avec les autres. Cette idée traverse tout l’album avec une remarquable discrétion.
Toute civilisation repose sur des récits qui se superposent. L’histoire, les mythes, la philosophie, la littérature, la science ou les croyances se répondent, se contredisent parfois et remplacent progressivement une certitude par une autre. La vérité n’est jamais figée. Elle évolue, s’élargit et se réinvente. Convergence suit cette même logique organique. Chaque composition semble naître naturellement de la précédente. L’ensemble s’écoute comme une œuvre continue bien davantage que comme une succession de morceaux. Rompre cet ordre reviendrait à affaiblir une part essentielle de sa force narrative.
L’écriture de Schneider impressionne par sa maîtrise. Nombre de ses compositions s’ouvrent sur de longues introductions aériennes qui jouent le rôle de véritables prologues, installant un climat émotionnel avant que le récit musical ne se déploie pleinement. Lorsque le cor fait enfin entendre sa voix, il ne cherche jamais à s’imposer comme un instrument soliste au sens traditionnel du terme. Il devient le narrateur de cette histoire, avançant avec une autorité paisible plutôt qu’en multipliant les démonstrations de virtuosité.
L’improvisation est bien présente, mais elle ne constitue jamais une fin en soi. Chaque phrase semble pesée avec soin, chaque transition répond à une nécessité. Les musiciens résistent constamment à la tentation de mettre leur individualité en avant. Leur priorité reste la cohérence émotionnelle de l’ensemble.
Ce choix artistique place naturellement Convergence au-delà des frontières habituelles du jazz. Ceux qui attendent de longs solos, un langage harmonique familier ou une énergie rythmique démonstrative pourraient être déroutés. Pourtant, ces attentes s’effacent rapidement. L’album dialogue davantage avec la musique de chambre contemporaine et les formes actuelles de l’art sonore qu’avec les conventions du jazz. Ce refus des catégories ne relève pas de la provocation. Il traduit simplement une profonde fidélité à une vision artistique, et c’est sans doute l’une des plus grandes qualités du disque.
Le cor d’harmonie représente à lui seul un pari audacieux. Malgré une richesse expressive exceptionnelle, il est rarement placé au premier plan durant tout un album. Son identité reste intimement liée à l’orchestre symphonique, où il s’inscrit traditionnellement dans un collectif. Schneider renverse cette perspective avec une assurance remarquable. Sous son souffle, l’instrument révèle une proximité inattendue et des couleurs que beaucoup d’auditeurs n’imaginent pas.
Les échanges avec la contrebasse constituent souvent le cœur émotionnel du disque. Loin de se limiter à un rôle d’accompagnement, celle-ci répond au cor, le provoque, parfois même anticipe ses intentions, donnant naissance à un véritable dialogue. Quant à la batterie, elle dépasse largement la simple fonction rythmique. Elle façonne les reliefs de la musique avec une discrétion exemplaire, sans jamais chercher à attirer l’attention sur elle-même.
Une telle cohésion ne doit rien au hasard.
Au fil des années, Will Schneider s’est imposé avec discrétion comme l’une des figures créatives les plus singulières de la scène musicale de Toledo, dans l’Ohio. Depuis 2021, il participe régulièrement aux jam sessions organisées au Golden Road, anciennement Ottawa Tavern, où il tient le rôle inhabituel de corniste résident dans un univers où cet instrument demeure rare.
Son parcours l’a également conduit à jouer et enregistrer aux côtés du regretté Kimathi Asante, membre fondateur de The Pyramids et figure pionnière de l’afrofuturisme comme du free jazz. En parallèle, Schneider a collaboré avec plusieurs formations régionales parmi lesquelles NuAudio, Arctic Clam, Katie’s Randy Cat et le Klondike Steamboat Band. Cette diversité d’expériences irrigue naturellement son écriture et éclaire son refus de toute frontière stylistique.
Il existe sans doute des instruments auxquels on associe plus spontanément la mémoire, le mythe ou la spiritualité que le cor d’harmonie. Convergence démontre pourtant combien ces idées reçues peuvent être trompeuses. L’écriture de Schneider est réfléchie, généreuse sur le plan émotionnel et ambitieuse intellectuellement sans jamais céder à la grandiloquence. Son trio joue avec la cohésion d’un grand ensemble de musique de chambre tout en conservant la réactivité et la liberté qui caractérisent les meilleurs improvisateurs.
Au fond, Convergence cherche moins à divertir qu’à inviter à la réflexion. Il demande à son auditeur de ralentir, d’écouter pleinement et de retrouver un plaisir devenu rare dans notre époque saturée de sollicitations: celui de l’attention prolongée. Will Schneider et ses partenaires livrent ainsi une œuvre d’une remarquable originalité qui rappelle avec une grande simplicité que la musique demeure l’un des plus anciens moyens dont dispose l’humanité pour raconter des histoires, préserver sa mémoire et reconnaître, dans le regard de l’autre, une part d’elle-même.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 30th, 2026
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Musicians – WILL SCHNEIDER TRIO:
Will Schneider – Horn, Compositions
Andrew Peck – Bass
Brad Billmaier – Drums
Guests:
A. J. Shank – Tenor Saxophone (Track 6)
Geoffery Schneider – Alto Saxophone (Track 7)
Hayley Currin – Poetry (Deluxe Version)
JaeEun Choi Schermerhorn – Artwork (Deluxe Version)
Track Listing :
Cave Of Dreams
Sea Of Stars
ELDFR Gathering
Convergence
In The Tradition
Astral Voyage (feat. AJ Shark)
Ways Of Knowing (feat. Geoffrey Schneider)
Recorded, mixed and mastered by Eric Sills at Stone Soup Recording Studio in Maumee, OH.
