| Jazz |
Je suis à peine réveillé lorsque je lance le disque, mais même dans cet état semi-conscient, une sensation familière s’impose: la certitude tranquille que je m’apprête à entendre une musique profondément enracinée dans l’histoire. Une rapide aspersion de Karl Lagerfeld Classic, un réflexe aussi ancien que mes habitudes d’écoute, et je laisse les premières mesures s’installer dans la pièce. Ce qui se déploie alors n’est pas simplement un album de jazz-funk-soul signé par un duo canadien, mais un véritable dialogue avec la mémoire longue de la musique afro-américaine, une œuvre qui comprend la notion de filiation tout autant qu’elle revendique le plaisir.
La trajectoire de Bill Sample, à elle seule, s’apparente à un chapitre richement annoté de l’histoire du jazz moderne. Ses collaborations avec Ray Charles et Kenny Loggins, ses premières parties pour Oscar Peterson et Monty Alexander, ainsi que son rôle en tant que l’un des tout premiers professeurs de piano de Diana Krall, l’inscrivent clairement dans une continuité allant du jazz d’après-guerre à la soul, au funk et aux formes contemporaines de crossover. Son jeu pianistique reflète cette traversée: harmoniquement informé par la tradition jazz, rythmiquement redevable au gospel et au funk, et façonné par des décennies d’écoute plutôt que par les modes stylistiques.
Darlene Cooper, sa partenaire sur scène comme dans la vie, s’inscrit dans une tradition parallèle mais tout aussi solidement ancrée. Chanteuse, arrangeuse et pédagogue imprégnée de jazz, de soul et de gospel, elle prolonge une lignée vocale définie non par la virtuosité ostentatoire, mais par la clarté narrative et la vérité émotionnelle. Ses collaborations avec Eric Bibb, Dee Daniels, Marcus Mosely et Leon Bibb la situent dans une généalogie vocale où le phrasé, le sens du récit et la mémoire collective priment sur la démonstration individuelle. Dans un paysage saturé d’hommages stylistiques, la voix de Cooper se distingue par son refus de l’imitation; elle affirme la continuité par l’authenticité.
L’album s’annonce par un geste formel qui, en soi, relève presque de l’histoire: une introduction instrumentale soigneusement construite, évoquant les ouvertures qui encadraient autrefois les grands albums de Ray Charles, Nat King Cole, ou même certains disques plus orchestraux d’Elvis Presley. Cette mise en place délibérée n’a rien d’anecdotique. Elle réaffirme une conception ancienne de l’album comme œuvre unifiée, appelée à se déployer dans le temps plutôt qu’à répondre à l’immédiateté du single.
Lorsque Darlene Cooper entre enfin en scène au deuxième titre, l’effet est cumulatif. Sa voix n’apparaît pas comme un numéro de vedette, mais comme une présence narrative, abordant rythme et mélodie avec une aisance qui rappelle les grandes chanteuses de jazz ayant compris le swing comme une forme de langage. Il y a là une intelligence manifeste dans la manière de modeler les phrases, de négocier la syncope et de laisser le silence devenir porteur de sens.
Formé en 2017, Wild Blue Herons a progressivement affirmé sa présence sur les principales scènes et festivals du Canada, du Vancouver Folk Festival au Jazz Bistro de Toronto. Leurs précédents enregistrements révélaient déjà cette conscience historique. On the Outside, premier album résolument funk enregistré avec un groupe complet, puisait ouvertement dans les esthétiques groove des années 1970, tandis que You and I, réalisé durant la période de confinement, privilégiait l’intimité et la retenue dans la tradition des petits ensembles de jazz et des confessions soul. Ensemble, ces projets dessinaient un partenariat attentif à la dialectique fondamentale du jazz: expansion et dépouillement.
Cette dialectique constitue le cœur même de l’album. Bien que rythmiquement entraînante et souvent propice à la danse, la musique fonctionne comme une méditation continue sur l’amour, non pas entendu comme sentimentalisme, mais comme principe social et musical. Le jazz a de longue date abordé l’amour de cette manière, depuis les ballades imprégnées de blues de l’ère swing jusqu’aux enregistrements soul-jazz des années 1960, où le groove devenait vecteur d’affirmation collective. Cet album s’inscrit pleinement dans cette tradition.
Avec It’s All About Love, Sample et Cooper élargissent leur vocabulaire sonore tout en réaffirmant leurs ancrages historiques. L’ajout d’une section de cuivres complète en 2023 marque un tournant stylistique décisif vers une esthétique centrée sur le groove, évoquant à la fois The Crusaders, certains enregistrements Blue Note de l’ère fusion naissante, et la sophistication policée de Steely Dan. Les arrangements demeurent cependant profondément jazz : harmoniquement denses, rythmiquement souples et attentifs à l’équilibre de l’ensemble. L’écriture de Sample témoigne d’une maturité certaine dans l’art de l’orchestration, permettant aux cuivres, à la section rythmique et à la voix de fonctionner comme des récits interdépendants.
L’album circule avec fluidité entre swing jazz, grooves funk et ballades soul, unifiés par des thèmes récurrents de gratitude, de présence et de continuité émotionnelle. Il ne s’agit pas de motifs décoratifs, mais de valeurs centrales de la culture jazz elle-même, une musique historiquement façonnée par la résilience, la mémoire et l’expression collective.
Aux dernières plages, je suis pleinement éveillé, conscient d’avoir affaire à l’un de ces enregistrements qui rappellent discrètement pourquoi le jazz demeure essentiel. Pour un journaliste de jazz, et pour tout auditeur exigeant, il ne s’agit pas simplement d’un album plaisir, même s’il en procure abondamment. C’est une œuvre de savoir-faire, d’histoire et de partage. Le niveau musical est exemplaire, le mixage finement équilibré, et le son à la fois contemporain et solidement enraciné.
Le fait que l’album ait été enregistré avec des collaborateurs de longue date, dont les parcours incluent des collaborations avec Van Morrison, Tom Cochrane ou k.d. lang, ne fait que renforcer sa crédibilité. Ce sont des musiciens rompus au langage de l’ensemble, à l’éthique de l’écoute et à la discipline qui consiste à servir la musique avant tout.
Certains albums se prêtent à une écoute distraite. D’autres appellent une attention savante. Les plus rares, celui-ci en fait partie, parviennent à concilier les deux, nous rappelant que le jazz, lorsqu’il est à son meilleur, n’est pas une pièce de musée, mais une conversation vivante et évolutive. Une conversation qui, même au petit matin, a encore beaucoup à dire.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 7th 2026
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Musicians :
Darlene Cooper | Lead Vocals, Backing Vocals
Bill Sample | Piano, Hammond, Rhodes, Backing Vocals
Tim Porter | Guitar
Miles Foxx Hill | Bass
Randall Stoll | Drums
Steve Hiliam | Tenor Sax
Jim Hopson | Trombone
Guests :
Tom Keenlyside | Flute (Track 6)
Dawn Pemberton | Guest Lead Vocal (Track 4), Backing Vocals
Jane Mortifee | Backing Vocals
Track Listing:
Mr Wiggly
Live in the Moment
Under My Skin
Whatcha Gonna Do With Your Life
It’s All About Love
Easy As Pie
Someday
Won’t Let You Steal
Bebop
Don’t Want This Heart
You Are My Sunshine
There Will Be Joy
Honey B
