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Visions of Nar, l’art de faire dialoguer les mémoires
Il existe des albums qui séduisent dès les premières mesures par leur virtuosité, leur énergie ou leur sens du spectaculaire. D’autres empruntent un chemin plus discret. Ils ne cherchent ni à impressionner ni à démontrer. Ils s’installent progressivement dans l’esprit de l’auditeur, comme un paysage qui se révèle au fil de la lumière. Awakening, le nouvel enregistrement de Visions of Nar, appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Dans un paysage du jazz contemporain où les frontières esthétiques s’effacent de plus en plus volontiers, le collectif australien poursuit une démarche singulière. Son ambition n’est pas de juxtaposer des influences venues d’horizons différents afin d’en faire une démonstration de métissage. Le projet consiste plutôt à bâtir un langage commun, où les traditions musicales dialoguent avec l’improvisation moderne sans jamais perdre leur identité propre.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont la musique refuse les raccourcis. Rien n’y paraît forcé. Les références culturelles ne servent jamais de décor. Elles deviennent une matière vivante, continuellement transformée par l’écriture et par l’échange entre les musiciens.
Depuis plusieurs années, Visions of Nar développe un univers où les héritages arméniens rencontrent le jazz contemporain, les couleurs du Proche Orient et une sensibilité profondément ouverte sur le monde. Avec Awakening, cette recherche atteint une forme de maturité qui dépasse la simple rencontre entre plusieurs traditions. L’album propose une réflexion musicale sur la mémoire, le déplacement, les racines et la manière dont les identités continuent de se construire au fil des voyages.
Le titre lui-même n’a rien d’anodin. Awakening, l’éveil, évoque moins une révélation soudaine qu’un lent retour à la conscience. Il suggère l’idée d’une mémoire qui resurgit, d’émotions enfouies qui remontent à la surface avec la douceur d’une vague plutôt qu’avec la violence d’une rupture.
Cette image irrigue l’ensemble du disque. À mesure que les compositions se déploient, l’auditeur éprouve cette sensation familière que procurent certains voyages. Une rue inconnue, une lumière aperçue au détour d’une fenêtre, le souffle du vent ou le reflet de l’eau réveillent parfois des souvenirs que l’on croyait oubliés. Rien n’est pourtant identifiable avec précision. Les paysages semblent appartenir à plusieurs lieux à la fois. Ils relèvent autant de la mémoire intime que de l’imaginaire. Rarement un album contemporain aura su traduire avec autant de délicatesse cette impression d’habiter simultanément plusieurs espaces.
Au cœur de cette aventure se trouve le dialogue entre la pianiste et compositrice Zela Margossian et le saxophoniste Jeremy Rose. Leur complicité dépasse désormais la simple collaboration artistique. Elle ressemble à une conversation commencée depuis longtemps et qui se poursuit naturellement d’un album à l’autre.
L’un écrit une phrase, l’autre la prolonge. Le piano ouvre une perspective, le saxophone la transforme avant de la rendre à son point de départ. Rien n’est démonstratif. Chacun laisse constamment de l’espace à son partenaire, convaincu que le silence possède parfois autant de force expressive que la parole. Cette confiance réciproque constitue sans doute la véritable colonne vertébrale du projet.
Zela Margossian compose avec une remarquable économie de moyens. Ses mélodies ne cherchent jamais l’effet immédiat. Elles avancent lentement, comme si chaque note devait trouver naturellement sa place avant de laisser apparaître la suivante. Cette écriture rappelle parfois celle d’un romancier qui préfère suggérer plutôt qu’expliquer, laissant au lecteur la liberté d’habiter les zones d’ombre de son récit.
Jeremy Rose répond à cette approche par un jeu d’une grande sobriété. Son saxophone ne cherche jamais à dominer le discours musical. Il intervient avec précision, privilégiant l’écoute, la respiration et la nuance. Dans un univers où la virtuosité peut parfois devenir une fin en soi, cette retenue apparaît presque comme un geste esthétique.
L’originalité de Awakening tient précisément à cette capacité à faire de la simplicité apparente une véritable force de création. Derrière chaque phrase se cache une architecture complexe, mais celle-ci ne s’impose jamais à l’auditeur. Elle accompagne discrètement le mouvement des émotions, sans chercher à attirer l’attention sur elle-même.
Cette manière d’écrire rappelle que la profondeur d’une œuvre ne réside pas nécessairement dans son degré de sophistication technique. Elle naît souvent de l’équilibre entre ce qui est dit et ce qui demeure volontairement suggéré.
C’est peut-être là que Visions of Nar se distingue d’une partie de la production actuelle. Alors que nombre d’albums privilégient l’accumulation d’idées ou la démonstration instrumentale, Awakening choisit la cohérence. Chaque composition semble répondre à la précédente, comme les chapitres successifs d’un même récit. L’écoute devient alors une expérience continue plutôt qu’une succession de morceaux indépendants. Cette unité confère à l’ensemble une rare densité émotionnelle. Plus l’on avance dans le disque, plus l’impression se renforce d’assister à une histoire qui se construit lentement, sans jamais livrer toutes ses clés.
Dans cette première partie du voyage, Visions of Nar invite moins à découvrir un répertoire qu’à entrer dans un univers. Un monde où les souvenirs circulent librement entre les générations, où les traditions demeurent vivantes parce qu’elles continuent d’évoluer, et où le jazz retrouve peut-être l’une de ses vocations premières : raconter l’expérience humaine dans toute sa complexité.
L’une des qualités les plus remarquables d’Awakening réside dans sa capacité à maintenir une tension permanente entre tradition et invention. Nombre d’œuvres revendiquent aujourd’hui une ouverture aux musiques du monde. Peu parviennent pourtant à intégrer ces héritages sans les transformer en simple signature esthétique. Chez Visions of Nar, l’influence arménienne ne relève jamais de l’ornement. Elle constitue le socle même de l’écriture.
Les modes traditionnels, les inflexions mélodiques et certaines tournures rythmiques irriguent naturellement les compositions. Rien n’est présenté comme une citation. Rien ne cherche à illustrer une identité culturelle de manière démonstrative. Les racines demeurent présentes parce qu’elles continuent de nourrir la création, non parce qu’elles sont mises en avant. Cette approche confère à l’album une cohérence rarement atteinte dans ce type de projet. L’auditeur ne perçoit pas un assemblage de styles, mais un langage unique, patiemment construit au fil des années.
Le parcours proposé par les dix pièces ressemble davantage à une narration qu’à une succession de morceaux. Chaque composition possède son propre climat, mais toutes participent d’un même mouvement. Les thèmes apparaissent, disparaissent puis reviennent sous une forme différente, comme si la mémoire elle-même transformait progressivement ce qu’elle conserve.
Cri de Coeur ouvre un espace d’une grande délicatesse. Le piano y dessine des lignes d’une limpidité presque fragile, auxquelles le saxophone répond avec une retenue qui force l’attention. Rien n’est précipité. Chaque respiration semble avoir été pensée comme un élément essentiel du discours musical. L’émotion naît précisément de cette économie de moyens.
À l’autre extrémité du spectre émotionnel, Sweet Sorrow s’impose comme l’un des sommets du disque. La mélancolie qui traverse cette pièce n’a rien de démonstratif. Elle avance avec pudeur, sans jamais céder au pathos. Le thème semble flotter entre souvenir et espérance, laissant l’auditeur libre d’y projeter sa propre histoire.
Puis vient Eat Chaos, sans doute la composition la plus audacieuse de l’ensemble. Là où les morceaux précédents privilégiaient la contemplation, celui-ci introduit une énergie nouvelle, presque tellurique. Les rythmes se densifient, les tensions harmoniques se multiplient et le saxophone de Jeremy Rose explore des territoires sonores plus aventureux.
L’utilisation discrète de traitements électroniques participe pleinement à cette évolution. Les effets ne cherchent jamais à produire une fascination technologique. Ils prolongent le souffle des instruments acoustiques, ouvrant un espace où les frontières entre son naturel et transformation numérique deviennent presque imperceptibles. Cette maîtrise est d’autant plus remarquable qu’elle refuse toute démonstration.
Jeremy Rose y confirme une qualité devenue rare chez les grands improvisateurs : la capacité à raconter une histoire. Son jeu ne s’organise pas autour d’une accumulation de prouesses techniques. Chaque intervention possède une direction, une intention, une nécessité dramatique. Les phrases se développent avec une logique presque narrative, donnant à l’ensemble une remarquable fluidité.
Le piano de Zela Margossian demeure pourtant le véritable centre de gravité de l’album. Son écriture conjugue une grande précision formelle à une liberté constante. Certaines harmonies évoquent la musique impressionniste, tandis que d’autres s’enracinent dans des traditions beaucoup plus anciennes. Cette circulation permanente entre différentes époques contribue largement au caractère intemporel de l’œuvre.
L’enregistrement, réalisé aux Pier 2/3 Studios de Sydney, participe pleinement à cette impression de proximité. L’acoustique du lieu restitue avec une grande fidélité les nuances du jeu collectif. Aucun effet de production ne vient masquer la relation entre les musiciens. On entend les respirations, les résonances du piano, les infimes variations d’intensité qui donnent toute sa vie à une interprétation.
Le Steinway D occupe ici une place essentielle. Son timbre ample, profond et lumineux devient presque un personnage à part entière. Chaque note conserve une présence qui dépasse sa simple fonction harmonique. Le piano ne se contente pas d’accompagner les autres instruments. Il structure l’espace sonore dans lequel ils évoluent.
Autour du duo principal, les musiciens invités enrichissent discrètement la palette de couleurs. La guitare de Hilary Geddes apporte une lumière particulière aux arrangements. Son jeu privilégie les textures, les résonances et les transitions, créant des passerelles entre les différents univers sonores de l’album.
Le travail de Bobby Singh au tabla mérite lui aussi une attention particulière. Trop souvent, cet instrument est utilisé dans les productions occidentales comme un simple marqueur d’exotisme. Rien de tel ici. Son intervention s’intègre naturellement à l’ensemble, enrichissant les dynamiques rythmiques sans jamais attirer artificiellement l’attention sur elle-même. Il participe à l’équilibre général plutôt qu’à la démonstration de diversité culturelle.
Cette sobriété constitue d’ailleurs l’une des constantes de l’album. Chaque musicien semble animé par la même volonté : servir la composition avant de mettre en avant son propre instrument. Dans une époque où l’individualité tend souvent à prendre le pas sur le collectif, cette démarche apparaît presque à contre-courant.
Plus l’écoute progresse, plus une idée s’impose. Awakening ne cherche pas à séduire immédiatement. Il demande une disponibilité particulière, celle que réclament les œuvres qui dévoilent leur richesse au fil du temps. Les premières écoutes révèlent les grandes lignes du paysage. Les suivantes en dévoilent les reliefs, les détails et les multiples chemins de traverse. Cette manière de construire une œuvre explique sans doute la profondeur de son pouvoir évocateur. Chaque retour sur l’album fait apparaître une nuance nouvelle, une modulation jusque-là inaperçue ou un dialogue instrumental que l’on n’avait pas pleinement entendu.
À mesure que l’écoute d’Awakening progresse, une évidence s’impose. Cet album ne cherche jamais à convaincre par la seule qualité de son exécution. Sa véritable ambition est ailleurs. Il invite à une autre manière d’habiter le temps, à une écoute qui accepte les détours, les silences et les espaces laissés volontairement ouverts. Une posture devenue presque singulière dans une époque dominée par l’accélération permanente de la production culturelle.
Cette impression tient autant à l’écriture qu’à la philosophie qui traverse l’ensemble du projet. Les compositions ne livrent pas immédiatement leur sens. Elles suggèrent davantage qu’elles n’affirment. Chaque thème semble contenir une part d’inachevé, comme si la musique ne trouvait son accomplissement qu’au contact de l’imaginaire de celui qui l’écoute.
Le choix de placer l’album sous le patronage de Nar, figure de la mythologie arménienne associée à l’eau, à la pluie et à la mer, éclaire cette démarche. L’eau n’est pas seulement un motif poétique. Elle devient une véritable méthode de composition. Les mélodies apparaissent, se retirent, reviennent sous une autre forme, suivant un mouvement qui rappelle celui des vagues transformant lentement un paysage côtier. Rien n’est figé. Tout circule.
Cette fluidité traverse également les échanges entre les musiciens. Aucun instrument n’occupe durablement le premier plan. Les rôles évoluent au fil des pièces. Tantôt le piano ouvre la voie, tantôt le saxophone prend le relais avant de céder la place à la guitare ou aux percussions. Cette circulation permanente des responsabilités participe à une impression d’équilibre rarement atteinte dans les formations contemporaines.
L’album révèle également une qualité devenue précieuse: celle de faire confiance à l’intelligence de son public. À aucun moment Visions of Nar ne cherche à expliquer son propos ou à guider l’émotion de manière insistante. Les compositions demeurent ouvertes. Elles laissent chacun construire son propre chemin à travers les images qu’elles suggèrent. Cette liberté d’interprétation rappelle certaines œuvres du répertoire ancien. À plusieurs reprises, l’écoute fait naître des résonances inattendues avec les madrigaux de Claudio Monteverdi. Non parce que l’écriture emprunterait directement leurs procédés, mais parce qu’elle partage cette même attention portée à la respiration du discours musical et à la valeur expressive du silence.
D’autres passages évoquent davantage Henry Purcell, notamment dans la manière dont certaines harmonies suspendent le temps avant de trouver leur résolution. Là encore, il ne s’agit nullement d’une citation ou d’un hommage explicite. Ces rapprochements tiennent plutôt à une sensibilité commune : celle qui considère que l’émotion naît autant des espaces laissés entre les notes que des notes elles-mêmes. Cette réflexion sur le silence constitue sans doute l’un des aspects les plus fascinants d’Awakening. Dans un environnement sonore souvent saturé, où la virtuosité s’exprime volontiers par l’abondance, Visions of Nar rappelle qu’une pause, un souffle ou une résonance peuvent parfois porter davantage de sens qu’une démonstration technique.
L’album s’inscrit ainsi dans une tradition du jazz qui privilégie la qualité de l’écoute collective. Il renoue avec cette idée selon laquelle l’improvisation n’est pas une succession de prises de parole individuelles mais un dialogue permanent où chacun accepte d’être tour à tour guide, accompagnateur et témoin. Cette dimension collective explique en grande partie la profondeur émotionnelle qui se dégage de l’ensemble. Rien ne semble destiné à mettre en valeur un soliste. Chaque intervention existe parce qu’elle participe à une architecture plus vaste. Cette conception de la musique, fondée sur la confiance et le partage, confère au disque une remarquable unité.
Dans le paysage actuel du jazz australien, déjà particulièrement dynamique, Visions of Nar occupe désormais une place singulière. Le collectif démontre qu’il est possible de conjuguer exigence artistique, ouverture culturelle et accessibilité sans céder aux facilités du spectaculaire. Cette position mérite d’être soulignée, tant elle contraste avec certaines productions où la sophistication technique tend parfois à prendre le pas sur la nécessité du propos.
Au-delà de ses qualités musicales, Awakening interroge également notre rapport au patrimoine. Les traditions qui nourrissent l’album ne sont jamais présentées comme des vestiges à préserver sous une cloche. Elles apparaissent au contraire comme des matières vivantes, capables de dialoguer avec le présent et d’engendrer des formes nouvelles. Cette vision dynamique de l’héritage constitue sans doute l’un des messages les plus stimulants portés par le disque.
Dans une période où les identités culturelles sont souvent réduites à des catégories figées, Visions of Nar propose une lecture plus nuancée. L’identité n’y est jamais pensée comme une frontière, mais comme un mouvement permanent, un espace de rencontres, de transmissions et de métamorphoses successives. C’est peut-être cette humanité qui demeure longtemps après la dernière écoute. Lorsque le silence revient, il ne marque pas une fin. Il prolonge la musique dans la mémoire de l’auditeur. Les thèmes continuent d’affleurer, parfois plusieurs heures plus tard, comme ces souvenirs dont on ignore l’origine exacte mais qui nous accompagnent durablement.
Plus qu’une réussite discographique, Visions of Nar signe ici une proposition artistique d’une remarquable cohérence. Sans jamais renier les fondements du jazz, le collectif en élargit le langage en y intégrant des héritages culturels multiples avec une rare justesse. Loin des effets de mode, Awakening s’impose comme une œuvre de maturité, où chaque choix d’écriture, chaque respiration et chaque silence participent à une vision d’ensemble profondément réfléchie.
Dans quelques années, il ne serait pas surprenant que cet enregistrement soit regardé comme une étape importante de l’évolution du jazz contemporain australien. Non parce qu’il cherche à révolutionner le genre, mais parce qu’il rappelle avec une élégance remarquable qu’une musique peut être ambitieuse sans être démonstrative, savante sans devenir hermétique et profondément universelle tout en demeurant fidèle à ses racines. C’est peut-être là la marque des albums appelés à durer.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 6th, 2026
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Musicians :
Zela Margossian | Piano
Jeremy Rose | Saxophones
Featuring:
Hilary Geddes | Guitar
Bobby Singh | Tabla
Tracklist:
- Cri de Cour (Rose)
- The Little Things (Margossian)
- Gorgeous Nothings (Rose)
- Sweet Sorrow (Margossian)
- Let’s Play in the Fields (Margossian)
- Eat Chaos (Rose)
- Blessings (Margossian)
- Don’t Wait to be Introduced (Rose)
- In Times Like These (Margossian)
- Awakening (Rose)
Recorded at ACO Studios, Pier 2-3, Sydney, 23-24 August 2025, by Bob Scott
Mixed and mastered by Bob Scott
Artwork by Ara Gharakhanian
