Jazz moderne |
Je vous invite cette fois à découvrir un musicien véritablement hors du commun. Disons-le d’emblée: ce n’est pas un album conçu pour plaire à tout le monde. Radical dans sa conception, imprévisible dans son ampleur et ouvert dans ses frontières stylistiques, il puise librement dans le jazz, la pop, le rock et bien au-delà.
Le contrebassiste au cœur de ce projet, Vincenzo Virgillito, est un artiste nourri par une multitude d’influences culturelles, à l’aise aussi bien dans le contrepoint de la musique classique que dans les langages improvisés les plus modernes.
Ce qui distingue cet album, ce n’est pas seulement son éclectisme, mais son univers éminemment personnel. C’est un disque qui revendique son identité propre.
Bien que résolument contemporain, il évite le piège du hasard qui guette parfois les projets trop dépendants de l’improvisation. Ici, chaque son semble soigneusement pensé, chaque phrase fait partie d’un dessein plus vaste. La musique atteint un équilibre remarquable entre réflexion et instinct, entre structure et liberté. Un exemple révélateur se situe au cœur même de l’enregistrement : une interprétation bouleversante de «Danny Boy», jouée entièrement à la contrebasse et conçue comme un hommage subtil à Bill Evans. La version de Virgillito est émouvante, lyrique, un moment de clarté profonde avant que l’album ne bascule dans sa seconde moitié, une suite de cinq pièces intitulées «Reset», chacune comme un voyage sonore évoquant des paysages d’un autre monde et contraignant l’imaginaire de l’auditeur à se concentrer sur l’essentiel.
Ce que propose Virgillito, c’est en somme une invitation à le suivre dans son propre voyage sonore. Le disque se déploie comme une succession d’images, chacune vive, picturale, résonnante. Parfois, nous évoluons dans un environnement poétique, presque onirique; parfois, dans des espaces urbains, semi-industriels, habités d’une autre énergie. C’est un artiste sans filtre, sans concessions, et le résultat est une œuvre à la fois intransigeante et magistralement réalisée.
En fouillant ma mémoire, il m’est difficile de trouver un parallèle exact pour Virgillito. Il est, au sens le plus fort du terme, un intellectuel de la musique, quelqu’un qui semble penser intensément en composant, pour qui les arrangements s’imposent comme une évidence, se fondant naturellement dans l’arc global de chaque pièce. Son ADN musical est complexe: une constellation d’influences allant de Pink Floyd à Peter Gabriel, de Radiohead à David Bowie, des Talking Heads à Weather Report, de Brian Eno à David Sylvian, de Wayne Shorter à John Coltrane, de Caetano Veloso à Jaco Pastorius, et l’on pourrait sans doute prolonger encore la liste.
Italien de naissance et de formation, Virgillito s’est depuis installé à Londres, une ville qui le relie plus directement à bien des courants qui nourrissent son art. En réalité, certains passages de cet album rappellent More, le disque des Pink Floyd paru en 1969, traversé par le même esprit d’exploration, bien que l’œuvre de Virgillito s’en distingue sur bien des points. Ailleurs, dans le phrasé de certaines séquences, on croit percevoir un écho de Philip Glass.
En définitive, ce que l’on découvre ici, c’est un artiste qui invente autant qu’il se réinvente, qui façonne le son avec le sens de la forme et de la texture d’un sculpteur. Vincenzo Virgillito n’est pas seulement un contrebassiste, mais une voix singulière dont l’œuvre réclame l’attention, et la récompense par la découverte de quelque chose de réellement nouveau.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 31st 2025
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Musician: Vincenzo Virgillito
Track Listing :
Through Windows
Word Drops
Stars in the Mirror
Goodbye Pork Hat
Segment
Danny Boy (remembering Bill Evans)
Reset
Reset II
Reset III Of The Time
Reset IV Disc-on-net Space
Reset V Transiens
… and Then Stop and Go