Tyreek McDole – Chroma (FR review)

Artwork Records – Street date : November 6, 2026
Jazz
Tyreek McDole – Chroma

En cette fin d’après-midi, balayée par ce soleil aux couleurs champagne, mais sans les bulles, bien entendu, je lançais cet album irrésistible, CHROMA, du chanteur Tyreek McDole. Je ne savais pas encore où cette première écoute allait me conduire. La lumière déclinait doucement, la pièce était calme, et les premières notes ont suffi à déplacer mon attention. Une voix, une intention, une manière d’installer le silence autant que le son. Le morceau d’ouverture, qui donne son titre à l’album, agit comme un réveil. Non pas une injonction à sortir de sa torpeur, mais une invitation à regarder autrement ce qui nous entoure. Quelque chose venait de s’ouvrir. J’ai immédiatement eu envie de poursuivre. Il m’a fallu plusieurs écoutes avant de trouver les mots justes. Je me méfie des enthousiasmes trop rapides, surtout lorsqu’un disque provoque cette sensation rare d’une évidence immédiate. Une voix peut séduire, un arrangement retenir l’attention, une atmosphère donner envie de revenir. Reste à savoir ce qui subsiste une fois dissipée la première émotion. Avec CHROMA, l’impression initiale s’est approfondie au fil des passages. De nouvelles nuances sont apparues, certains détails ont pris de l’importance, et l’ensemble a progressivement révélé une ambition qui dépasse largement la réussite d’un exercice de jazz vocal.

Tyreek McDole aborde ce nouvel album comme une étape importante de son parcours. Après Open Up Your Senses, il semble avoir ressenti le besoin de déplacer son centre de gravité, de revenir vers des questions plus intimes sans renoncer à la liberté qui caractérise son approche. Le projet s’enracine dans un cheminement personnel, nourri par les expériences, les rencontres et une réflexion sur la place que peut occuper un chanteur de jazz dans un paysage musical en constante transformation. Son travail auprès de Kenny Barron a manifestement contribué à cette évolution. Au contact de ce pianiste dont l’histoire traverse plusieurs générations du jazz, McDole a pu observer une qualité qui ne relève ni de la virtuosité démonstrative ni de la seule maîtrise du langage : cette capacité à demeurer profondément soi-même dans chaque note, à faire entendre une histoire personnelle sans avoir besoin de l’expliquer. Chez Barron, l’attachement aux racines n’a rien d’une nostalgie. Il constitue une force vivante, une présence qui accompagne le musicien dans le présent. Cette leçon semble avoir trouvé un écho chez le jeune chanteur.

Son retour aux sources passe par une confrontation avec ce qui l’a construit : l’histoire, la culture, les réalités politiques, les musiques qui ont façonné son imaginaire et celles qui nourrissent aujourd’hui sa sensibilité. L’identité n’est jamais ici une notion abstraite. Elle se manifeste dans le choix des morceaux, les inflexions de la voix, les arrangements et la façon d’aborder un héritage. McDole ne cherche pas à reproduire une tradition, encore moins à s’enfermer dans une définition rassurante du jazz. Il entend en comprendre les fondements pour mieux les faire évoluer.

Le titre CHROMA suggère une pluralité de couleurs et de sensibilités. L’album assume cette diversité sans chercher à la réduire à une formule. Les références au grand répertoire côtoient les musiques populaires afro-américaines et les courants contemporains qui ont renouvelé le rapport entre jazz, hip-hop et R&B. Nina Simone, Miles Davis, Kendrick Lamar ou André 3000 appartiennent à des univers différents, mais tous ont fait de leur art le prolongement d’une vision personnelle. McDole les fait entrer dans une conversation musicale dont il devient lui-même l’un des interlocuteurs.

La réussite du projet tient notamment à cette absence de hiérarchie artificielle entre les époques et les langages. Le passé n’est pas présenté comme un territoire intouchable, tandis que le présent ne bénéficie d’aucun privilège automatique au seul motif qu’il serait contemporain. Les deux se rencontrent, se frottent l’un à l’autre et trouvent parfois des équilibres inattendus. Cette circulation donne au disque son caractère vivant. Elle rappelle aussi que le jazz n’a jamais progressé en se tenant à distance des autres musiques. Sa vitalité s’est toujours nourrie des rencontres, des emprunts et des transformations.

Dès le morceau-titre, McDole installe une atmosphère qui invite à ralentir et à reprendre possession de son attention. La construction, les changements de couleurs et la façon dont la voix se glisse dans les différentes textures donnent à cette ouverture une véritable fonction dramaturgique. Le chanteur ne cherche pas à impressionner immédiatement. Il préfère dessiner un espace, laisser respirer les arrangements et permettre aux détails de prendre leur place. Cette entrée en matière annonce une œuvre attentive à la qualité des interactions, dans laquelle chaque élément contribue à l’équilibre général. La voix reste naturellement au centre de cette architecture. Son amplitude est remarquable, mais l’étendue du registre ne constitue pas son principal atout. McDole possède surtout une souplesse expressive qui lui permet de passer d’une retenue presque confidentielle à une intensité beaucoup plus affirmée. Il sait faire monter la tension sans forcer le trait, donner du poids à une phrase sans l’alourdir. Certaines inflexions semblent porter plusieurs générations de chanteurs ; d’autres sont résolument ancrées dans le présent, avec une liberté rythmique qui échappe aux conventions du jazz vocal traditionnel. ” She’s Alive ” m’a particulièrement retenu. Le morceau révèle une autre dimension de son expression. La voix atteint les hauteurs du registre, mais conserve une proximité émotionnelle qui empêche toute démonstration gratuite. L’aisance technique est évidente ; elle ne prend pourtant jamais le pas sur le sentiment. McDole élargit son espace vocal, joue avec les tensions et les nuances, sans perdre le contact avec la chanson. C’est cette alliance entre maîtrise et vulnérabilité qui rend l’interprétation si touchante. Les chanteurs capables d’impressionner sont nombreux. Ceux qui parviennent à émouvoir sans chercher à provoquer l’émotion à tout prix le sont beaucoup moins.

L’interprétation de ” Wild Is the Wind “, associée à l’univers de Nina Simone, impose un autre défi. Reprendre une chanson aussi chargée d’histoire expose inévitablement à la comparaison. La mémoire de Simone demeure trop puissante pour que l’on puisse aborder ce répertoire avec désinvolture. McDole évite le piège de l’imitation. Il ne cherche ni à reproduire une intensité devenue légendaire, ni à installer sa propre lecture dans l’ombre de celle qui l’a précédé. L’arrangement, attentif aux respirations du piano, lui permet de trouver une voie personnelle. L’histoire du morceau reste présente, mais sa mélodie retrouve une respiration nouvelle.

” Blue in Green “, composition associée à Miles Davis et Bill Evans, appartient à cette catégorie d’œuvres dont la beauté semble presque interdire toute intervention superflue. McDole en saisit la dimension contemplative. Sa voix apporte une densité différente, une couleur parfois plus sombre, qui accentue la mélancolie de la mélodie. Il ne cherche pas à faire oublier les interprétations antérieures. Son approche consiste plutôt à habiter cette musique avec sa propre sensibilité, en faisant confiance à la force du matériau et à la finesse de son phrasé.

Avec ” Confession “, le climat change sensiblement. L’énergie prend le dessus et les références circulent avec une liberté qui va de Michael Jackson à Prince, de George Benson à Bobby McFerrin. Le mouvement dansant n’est pas plaqué sur une structure de jazz pour lui donner une apparence moderne : il constitue le moteur même de la pièce. La section rythmique avance avec assurance, tandis que McDole multiplie les échappées vocales, les improvisations et les jeux de scat. Cette séquence rappelle combien le jazz peut accueillir les formes populaires sans renoncer à sa complexité. Le groove n’est pas un décor, mais une manière de penser la musique. Le choix de ” Untitled 05 “, de Kendrick Lamar, ouvre une autre perspective. McDole s’aventure dans un répertoire qui appartient à une génération ayant profondément renouvelé les relations entre le jazz, le hip-hop et la parole. La pièce met en jeu une conception différente du rythme et de la narration. Le groupe s’y montre particulièrement engagé : la batterie et la basse propulsent l’ensemble, les accents se resserrent et les lignes instrumentales se croisent. Le chanteur trouve sa place dans cette dynamique sans chercher à transformer le morceau en exercice de virtuosité vocale. Il comprend que l’essentiel réside dans l’énergie collective et dans la façon dont chacun prolonge l’idée initiale.

Le travail de Theo Croker mérite ici une attention particulière. Producteur, trompettiste et compositeur, il accompagne McDole dans la construction d’un album où le traitement du son possède autant d’importance que le choix du répertoire. Leur affinité repose sur une recherche commune de vérité et une curiosité pour les textures. Croker ne se contente pas de disposer les instruments autour de la voix. Il façonne les espaces, travaille les contrastes et fait dialoguer les timbres acoustiques avec les éléments électroniques. La production ne cherche pas à dissimuler le groupe derrière une finition brillante. Elle donne à chaque morceau sa propre personnalité.

Les claviers de Micheal King participent largement à cette palette. Le piano acoustique, le Fender Rhodes et le Prophet permettent de modifier les couleurs sans rompre la continuité de l’ensemble. La basse de Brandon Rose apporte une assise solide, parfois incisive, tandis que la trompette d’Akili Bradley et la batterie de Joe Dyson entretiennent cette circulation entre jazz, musiques afro-américaines contemporaines et rythmes populaires. La guitare d’Emmanuel Michael complète le paysage avec une présence qui varie selon les besoins des compositions. Aucun musicien ne semble enfermé dans une fonction unique. Chacun contribue à l’identité des morceaux. Cette qualité d’interaction explique pourquoi l’album échappe à certaines habitudes du jazz vocal. La voix n’est pas constamment placée au premier plan, comme si tout devait s’organiser autour d’elle. Elle dialogue, se retire, revient autrement. Elle appartient à un ensemble qui respire et avance collectivement. La contribution de McDole aux percussions rappelle d’ailleurs que son rapport à la musique ne se limite pas au chant. Il pense le rythme de l’intérieur, avec une conscience du mouvement qui se retrouve dans son phrasé. Le chanteur est aussi un musicien attentif à la manière dont les différentes composantes d’un morceau peuvent se répondre.

La production de Croker renforce cette liberté. Les échantillonnages, les éléments de studio et les combinaisons instrumentales ne servent pas de simples signes de modernité. Ils participent à la dramaturgie musicale. Un projet aussi riche en références aurait facilement pu se transformer en assemblage disparate, une succession de clins d’œil destinés à montrer l’étendue des goûts de son auteur. Il conserve pourtant une direction claire. La voix, la mémoire et le désir de faire dialoguer des histoires musicales constituent son véritable fil conducteur. Je retrouve dans cette recherche une sensibilité déjà perceptible dans le travail de Theo Croker, notamment dans Duo Play, paru chez ACT. Il manifeste un intérêt constant pour les associations inattendues et les espaces dans lesquels la musique peut se révéler sans être constamment sollicitée. Avec McDole, cette attention prend une dimension particulière. Le producteur semble avoir compris que la force du chanteur réside autant dans ce qu’il choisit de donner que dans ce qu’il accepte de retenir. Il lui offre un cadre ouvert, sans lui imposer une signature sonore uniforme.

Les compositions originales jouent un rôle essentiel dans cette construction. Elles ne sont pas de simples contrepoints aux reprises, mais des espaces où McDole peut affirmer son propre langage. ” Wonderchild “, ” Sunday “, ” Think of You ” et ” Go Home ” prolongent les différentes pistes du disque. Le dernier morceau ramène l’auditeur à l’idée de retour qui traverse le projet. Le chemin parcouru ne conduit pas vers un ailleurs abstrait. Il invite à retrouver un équilibre avec soi-même, ses origines et les choses auxquelles on ne prête pas toujours suffisamment attention. Cette conclusion donne rétrospectivement un autre relief à l’ouverture. ” CHROMA ” appelait à interrompre le tumulte quotidien ; ” Go Home ” reprend cette nécessité sous une forme plus apaisée. Entre les deux, l’album aura traversé plusieurs générations, différents langages et plusieurs façons de raconter le monde. Le retour aux sources dont parle McDole n’est donc pas un mouvement en arrière. C’est une manière de retrouver son point d’appui pour continuer d’avancer.

La question de la filiation est particulièrement importante pour les jeunes chanteurs de jazz. Le poids de l’histoire peut devenir considérable lorsqu’on doit trouver une identité propre dans un univers où les grandes voix du passé occupent une place immense. La tentation est parfois forte de chercher sa légitimité dans la proximité avec ses prédécesseurs, en reprenant leurs codes, leurs phrasés ou leurs répertoires. McDole connaît cet héritage, le respecte et s’en nourrit, mais il ne paraît jamais prisonnier de cette relation. Il écoute aussi son époque, ses rythmes, ses contradictions et ses formes nouvelles. Sa démarche rappelle que le jazz n’a jamais été une musique immobile : il vit de sa capacité à accueillir les transformations du monde. L’une des grandes réussites de CHROMA tient à l’équilibre entre ambition et simplicité. Le disque est dense, parfois foisonnant, mais il ne cherche pas à tout montrer simultanément. Il ménage des moments de retenue, laisse une mélodie s’installer et fait confiance à une nuance ou à une inflexion. La virtuosité de McDole ne devient jamais une fin en soi. Elle sert une intention expressive, et cette discipline donne à son chant une véritable maturité. Il sait quand s’élever, quand retenir son souffle et quand laisser la musique parler à sa place.

Il serait toutefois réducteur de considérer l’album uniquement à travers son propos identitaire ou la richesse de ses références. CHROMA fonctionne d’abord comme une œuvre musicale, avec ses mélodies, ses rythmes, ses surprises et ses plaisirs d’écoute. On peut y revenir pour une phrase chantée, la souplesse d’un arrangement, la manière dont la basse entraîne un morceau ou dont le piano modifie soudain la couleur d’une séquence. On peut aussi se laisser porter par cette liberté qui fait cohabiter le jazz et les musiques populaires sans demander à l’un de légitimer l’autre. L’intelligence du projet n’écrase jamais le plaisir. C’est une qualité qui mérite d’être soulignée. Au terme de ces écoutes, je garde le sentiment d’avoir rencontré un album profondément généreux. Il ne prétend pas apporter une réponse définitive sur le jazz, ni proposer une nouvelle définition de la musique afro-américaine. Il avance avec ses interrogations, ses admirations et ses convictions, tout en laissant à l’auditeur la liberté de construire son propre parcours. Cette générosité se retrouve dans le chant de McDole, dans la production de Croker et dans le jeu des musiciens. Elle donne à l’ensemble une cohérence qui dépasse la seule réussite des arrangements.

Tyreek McDole possède aujourd’hui l’une des voix les plus intéressantes de sa génération. Je serais même tenté de le considérer comme l’un des chanteurs les plus remarquables que la scène américaine puisse nous offrir actuellement. Ce jugement ne repose pas uniquement sur ses qualités vocales, aussi impressionnantes soient-elles. Il tient à sa curiosité, à son intelligence musicale et à sa faculté de faire dialoguer les héritages avec les formes contemporaines sans perdre de vue l’essentiel : raconter quelque chose qui lui appartient.

Il m’arrive de refermer un album avec le sentiment d’avoir entendu une réalisation parfaitement maîtrisée, mais dont l’émotion s’éloigne assez vite. CHROMA m’a laissé une impression différente. Il continue de travailler l’écoute après que la musique s’est arrêtée. Certains passages reviennent sans prévenir, une inflexion vocale, une couleur de clavier, un mouvement rythmique. Le disque conserve une présence qui ne dépend plus de la première séduction. Il révèle progressivement son propos et donne envie de retourner vers lui. Je le considère comme l’un des albums les plus humanistes que j’aie entendus depuis longtemps. Non parce qu’il délivrerait un message édifiant, mais parce qu’il rappelle que la musique est une affaire de liens : entre les générations, les cultures, les individus, entre ce que nous avons reçu et ce que nous souhaitons transmettre. Dans un monde qui nous pousse sans cesse à accélérer, à réagir et à consommer, McDole propose de prendre le temps d’écouter. Il nous invite à reconnaître les voix qui nous ont précédés, à entendre celles qui nous entourent et à trouver la nôtre.

Lorsque je repense à cette première écoute, dans la lumière champagne de cette fin d’après-midi, je retrouve la sensation qui m’avait donné envie de poursuivre : quelque chose venait de s’ouvrir. Les écoutes suivantes n’ont pas dissipé cette impression ; elles lui ont donné de la profondeur. CHROMA est un disque de rencontres et de retours, mais aussi une œuvre tournée vers l’avenir. Tyreek McDole y affirme une personnalité singulière, avec la liberté de ceux qui savent d’où ils viennent sans ressentir le besoin de s’y enfermer. Sa voix mérite que l’on s’y attarde. Son album, lui, mérite largement que l’on y revienne.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, November 4th, 2026

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To buy this album

 

Musicians :
Tyreek McDole: vocals, percussion
Akili Bradley: trumpet
Michael King: keyboards
Emmanuel Michael: guitar
Brandon Rose: bass
Joe Dyson: drums

Theo Croker – producer

Track Listing:
Chroma
Wild Is the Wind
She’s Alive
Confession
Blue in Green
Wonderchild
Untitled 05
Sunday
Think of You
Go Home

2026 Tour Dates:
November 5, 2026: New Morning, Paris, France
November 6, 2026: Théâtre de Caen, Caen, France
November 7, 2026: Théâtre de Poissy, Poissy, France
November 10, 2026: La Coopérative de Mai, Clermont-Ferrand, France
November 12, 2026: Espace Culturel Alain-Poher, Ablon-sur-Seine, France
November 13, 2026: La Coursive, La Rochelle, France
November 14, 2026: Auditorium de Bordeaux, Bordeaux, France
November 16, 2026: The Lower Third, London, England
November 17, 2026: Centre d’Art et de Culture, Meudon, France
November 19, 2026: Le Scarron, Le Mans, France
November 21, 2026: Éclats d’Email Jazz Festival, Limoges, France
November 25, 2026: Monte-Carlo Jazz Festival, Monte Carlo, Monaco
November 26, 2026: L’Archipel, Fouesnant, France
November 28, 2026: Municipal Theater of Fontainebleau, Fontainebleau, France