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À l’heure du streaming sans friction et des playlists façonnées par les algorithmes, Ode To The Possible du guitariste Tom Lippincott arrive comme un objet résolument indocile, un album qui refuse l’écoute passive et exige, au contraire, une véritable immersion. Prévu pour le début du mois de mars, le projet ne se contente pas de revisiter le passé; il le confronte, l’absorbe et, par moments, semble même courir le risque de s’y dissoudre.
L’aimantation stylistique est évidente. Lippincott puise largement dans les productions jazz du début des années 1980, cette période où l’improvisation se faisait expansive, où les arrangements déployaient des espaces presque cosmiques, et où les musiciens exploraient sans retenue les nouvelles textures électroniques. Il ne s’agit pas ici de simple nostalgie. L’album apparaît plutôt comme un acte d’ingestion esthétique: il semble avoir assimilé les principaux langages musicaux de cette époque, de l’élasticité modale aux superpositions harmoniques héritées de la fusion, pour les restituer avec ambition et assurance.
Mais l’aisance n’est pas la distance critique. L’une des tensions les plus intéressantes de l’album réside précisément dans son rapport à ses sources. S’agit-il d’une résurgence, d’une réinterprétation, ou d’une forme de saturation stylistique? Par moments, le développement thématique épouse de si près ses modèles, motifs exposés, étirés, diffractés puis recomposés, que l’hommage frôle la sur-identification. La musique paraît immergée dans l’histoire, parfois presque submergée par elle.
Ode To The Possible se présente moins comme un album traditionnel que comme un véritable roman musical. Dix-neuf compositions, pour la plupart relativement brèves, s’enchaînent comme autant de chapitres: un thème, un interlude, un autre thème, jusqu’à un «Épilogue» qui vient clore le parcours. Les interludes jouent le rôle d’ellipses narratives, des respirations permettant des basculements de ton sans continuité conventionnelle. Plutôt que de tendre vers un climax unique, l’ensemble progresse par fragments, épisodes et pivots harmoniques.
Cette architecture rappelle certains films d’anthologie des années 1970 et 1980, composés de plusieurs courts récits unifiés par une thématique commune. Lippincott adopte une logique similaire, passant d’un style d’écriture à un autre sans chercher à se justifier. L’effet est volontairement instable. Sur certains morceaux, les lignes de guitare tourbillonnent en phrases serrées et articulées, portées par une rythmique nerveuse. Ailleurs, des textures analogiques surgissent en arrière-plan, évocations des sonorités Mini Moog des années 1970, brouillant les repères stylistiques. Ces clins d’œil électroniques apportent une couleur singulière, mais flirtent parfois avec une certaine démonstration.
La densité constitue à la fois la signature et le défi de l’album. Lippincott compose d’abord comme guitariste, et cela s’entend. Les structures privilégient le mouvement à la suspension, l’articulation à l’espace. Les silences sont rares; le champ harmonique demeure constamment activé. Pour les auditeurs sensibles à cette logique instrumentale, l’expérience peut se révéler stimulante, presque grisante. Pour d’autres, en quête de respiration ou de retenue rythmique, cette profusion pourra sembler exigeante, voire envahissante.
Cette tension, entre abondance et excès, hommage et autonomie, définit l’identité du disque. Lorsqu’il atteint son plein potentiel, Ode To The Possible se présente comme un dialogue à travers les décennies, un musicien conversant avec les langages qui l’ont façonné. Lorsqu’il vacille, c’est que ce dialogue devient si saturé de références que la voix singulière semble se fondre dans le chœur.
Reste une ambition indéniable. Lippincott ne recherche ni minimalisme ni musique d’arrière-plan. Il vise l’ampleur, une forme de maximalisme musical qui suppose un auditeur prêt à suivre ses détours. L’«Épilogue» ne résout pas tant qu’il ne s’efface, laissant ouverte la question suggérée par le titre: jusqu’où peut-on embrasser le champ des possibles sans s’y perdre?
Au fond, l’album apparaît moins comme un exercice nostalgique que comme une épreuve d’appétit artistique. Il interroge la capacité d’un musicien à digérer pleinement son héritage sans le reproduire, à faire de l’influence un moteur d’expansion plutôt qu’un carcan. Les amateurs de guitare et les passionnés de jazz y trouveront matière à admiration pour son ambition et sa maîtrise. D’autres pourront demeurer partagés face à sa densité.
Mais c’est peut-être là sa véritable cohérence. Le jazz a toujours prospéré dans la pluralité, dans la tension entre clarté et complexité, structure et improvisation. Ode To The Possible embrasse cette tension sans concession, revendiquant non pas la facilité, mais l’exploration.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 20th 2026
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To buy this album
Musicians:
David Fernandez: tenor and soprano sax
Tom Lippincott: 8-string guitar
Marty Quinn: bass
Lucas Apostoleris: drums
Camila Meza: voice
mixed and mastered by Eric England
Track listing :
Preface/Ouverture 25
Bell Tower
Interlude 1
An Inhabitant of Carcosa
Interlude 2
Sister & Brothers
Interlude 3
Stella by Searchlight
Interlude 4
Zakir
Interlude 5
Exit Strategy
Interlude 6
Trail of Tears
Interlude 7
Rationnal Peace
Interlude 8
Lynchian
Epilogue
