Tigran Hamasyan – Manifeste (FR review)

Naïve Records – Street date : Avalable
World Jazz
Tigran Hamasyan – Manifeste

L’histoire arménienne n’est pas simplement complexe; elle est marquée par les cicatrices, stratifiée, inquiète. De ce territoire intérieur émerge Tigran Hamasyan, compositeur et pianiste dont la musique peut sembler énigmatique à ceux qui ne maîtrisent pas les codes culturels qu’elle convoque. Un parallèle s’impose pourtant avec Ryuichi Sakamoto: tous deux tissent la mémoire populaire de leur pays dans des formes contemporaines, mêlant langage mélodique autochtone, architecture rock progressif et une veine jazz souple et exploratoire.

«Se chercher et travailler sur soi pour découvrir qui l’on est… trouver quelque chose qui a peut-être toujours été là, mais qu’il faut déterrer pour qu’il se manifeste et prenne vie dans ce monde», écrit Hamasyan dans ses notes de pochette. «Ce moment où une œuvre musicale naît et où la joie emplit mon cœur est le plus précieux pour moi, en tant que musicien.»

Dans Manifeste, le folklore arménien constitue la matrice. Les lignes mélodiques évoquent fréquemment les danses villageoises, métriques asymétriques, phrases modales en spirale, brusques variations dynamiques, tandis que le langage harmonique oscille entre austérité liturgique et chromatismes hérités du jazz. Par endroits, la main gauche martèle des ostinatos d’une violence quasi percussive, poussant l’ensemble aux confins du métal. Puis, soudain, la musique se rétracte: une voix solitaire suspendue au-dessus d’un minimalisme électronique, comme surgie de la pierre d’un monastère ancestral.

Un morceau s’ouvre comme une invocation rituelle, voix superposées, subtilement traitées par le numérique, avant de basculer dans un groove anguleux en 7/8 rappelant le jazz-fusion. Un autre s’articule autour d’un motif de piano austère qui accumule progressivement distorsion et densité rythmique, jusqu’à un climax cathartique où acoustique et électronique se heurtent. Ces procédés ne relèvent pas de l’ornement: ils fonctionnent comme des métaphores structurelles, traduisant en sons la rupture et la résilience.

Pour mesurer l’enjeu d’une telle musique, il faut évoquer, ne serait-ce brièvement, le traumatisme du génocide arménien de 1915, qui a profondément bouleversé la démographie et la culture du pays. La mémoire de cette fracture, tout comme celle d’une précarité géopolitique persistante, affleure sous la surface de l’œuvre de Hamasyan. Pays montagneux du Caucase, enclavé entre la Turquie, l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, l’Arménie se tient depuis des siècles au carrefour des empires. Ses monastères millénaires témoignent d’une civilisation qui a survécu aux conquêtes, à l’exil et à la fragmentation.

Pour un aperçu historique synthétique, on pourra consulter l’article de Britannica consacré à l’Arménie.

«Nous nous cristallisons à travers la souffrance», écrit Hamasyan. «Le rôle de l’artiste est de permettre à l’auditeur de vivre une catharsis, de renouer avec l’éternel mystère de la naissance de l’existence, d’où nous venons et où nous retournons.» Cette philosophie irrigue Manifeste, qui unit l’humain, le numérique et le sacré dans une déclaration sonore où la technologie la plus avancée rencontre une résonance ancestrale.

La production elle-même est révélatrice. Hamasyan associe piano acoustique, voix, synthétiseurs et programmations rythmiques complexes sans qu’aucun élément ne domine. L’électronique ne stérilise pas le folklore: elle le diffracte. Les strates percussives, tantôt proches du rock progressif, tantôt du jazz contemporain, apportent propulsion et tension, tandis que les textures chorales rappellent le chant liturgique.

Le résultat n’est ni un revivalisme nostalgique ni une dilution cosmopolite, mais une démonstration: la tradition peut s’élargir sans s’effacer.

Il aurait été plus simple, pour un musicien de la virtuosité de Hamasyan, d’épouser les courants dominants d’un jazz européen policé, sans aspérités. Il choisit au contraire la densité plutôt que l’accessibilité, la singularité plutôt que l’abstraction lissée. Manifeste propose non seulement une musique, mais un contexte: une excavation des origines et de l’identité à l’heure où la mondialisation tend à homogénéiser les cultures.

L’album soulève des questions silencieuses mais insistantes: quelle place l’Arménie occupe-t-elle dans l’imaginaire culturel européen? Un petit pays, numériquement modeste et géopolitiquement contraint, peut-il affirmer sa voix sans compromis? Sera-t-il enfin reconnu non seulement comme le théâtre d’une tragédie historique, mais comme un joyau culturel vivant, riche de sa gastronomie, de son architecture et de sa vitalité artistique?

En ce sens, Manifeste porte une urgence. Les sons et les voix y deviennent à la fois messages et pages d’histoire que l’on tourne. Chaque fracture rythmique, chaque suspension harmonique rappelle que la mémoire n’est pas inerte: elle est active, disputée, vivante. Le message de Hamasyan est limpide: voici d’où nous venons; voici qui nous sommes aujourd’hui.

Pour les auditeurs sensibles aux questions d’humanisme et de continuité culturelle, l’album pourra susciter un frisson, esthétique, mais aussi éthique. Il invite à écouter au-delà du confort, à entendre dans la complexité des rythmes la persistance d’un peuple dont l’histoire continue de s’écrire.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 24th 2026

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Musicians :

Tigran Hamasyan – piano, synths, bass synth, vocals, whistling, production, post production, drum programming
Marc Karapetian – bass
Matt Garstka – drums
Arman Mnatsakanyan – drums
Arthur Hnatek – drums, electronics, drum programming
Nate Wood – drums
Evan Marien – bass
Daniel Melkonyan – trumpet
Nick Llerandi – guitar, guitars
Artyom Manukyan – cello
Asta Mamikonyan – vocals
Hamin Honari – daf
Yessai Karapetian – blul
Yerevan State Chamber Choir conducted by Kristina Voskanyan

Track Listing :

  1. Prelude For All Seekers
  2. Yerevan Sunrise
  3. Manifeste
  4. One Body, One Blood
  5. Seven Sorrows
  6. Years Passing (For Akram)
  7. Dardahan
  8. War Time Poem
  9. The Fire Child (Vahagn Is Born)
  10. Ultradance
  11. E Flat Venice – Per Mané
  12. A Window From One Heart To Another (For Rumi)
  13. A Eye (The Digital Leviathan)
  14. National Repentance Anthem

Tour Dates: 

27 Feb 2026 – Ithaca, NY, Cornell University – Bailey Hall
28 Feb 2026 – New York, NY, Irving Plaza
1 Mar 2026 – Cincinnati, OH, Ludlow Garage
4 Mar 2026 – Seattle, WA, Neptune
5 Mar 2026 – San Francisco, CA, Great American Music Hall
6 Mar 2026 – San Francisco, CA, Great American Music Hall
7 Mar 2026 – Northridge, CA, The Soraya
8 Mar 2026 – Portland, OR, PDX Jazz Festival – Alberta Rose Theater
11 Mar 2026 – Cleveland, OH, Cleveland Museum of Art
13 Mar 2026 – Chicago, IL, UChicago – Logan Center for the Arts
14 Mar 2026 – Boston, MA, Berklee Performance Center
15 Mar 2026 – South Orange, NJ, South Orange Performing Arts Center