Tia Fuller, Shamie Royston & Fuller Sound – Dynasty, Vol.2 (FR review)

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Jazz
Tia Fuller, Shamie Royston & Fuller Sound - Dynasty, Vol. 2

Résumé: La saxophoniste Tia Fuller et la pianiste Shamie Fuller-Royston se retrouvent pour un album d’une grande intimité, où jazz et héritage classique s’entrelacent en un dialogue musical d’une rare finesse, appelé à durer.

Dynasty, Vol.2: les sœurs Fuller transforment l’héritage familial en jazz intemporel

Deux sœurs, l’une saxophoniste, l’autre pianiste, ont suivi des trajectoires artistiques distinctes avant de se rejoindre, le temps d’un enregistrement, pour tresser leurs voix en une entité supérieure à chacune prise isolément. Avec Dynasty, Vol.2, elles ne se contentent pas de collaborer: elles donnent forme à une lignée commune, à un héritage esthétique façonné par la rigueur, l’intimité et le temps. L’album ne s’impose pas par l’esbroufe, mais par une autorité discrète, déjà chargé de la résonance d’un classique à venir. Il serait vain, au demeurant, de chercher à déterminer laquelle des deux impressionne davantage: la force du projet réside précisément dans l’entrelacement de deux identités artistiques affirmées, dont le dialogue se déploie avec une intelligence rare sur l’ensemble du disque.

L’histoire prend racine dans le Fuller Sound, ensemble familial dirigé par leurs parents: la chanteuse Elthopia Fuller et le contrebassiste Fred Fuller. Bien plus qu’un simple groupe, il s’agissait d’un véritable creuset, fondé sur un répertoire partagé, une discipline de répétition exigeante et une pratique quotidienne de la musique comme expérience vécue plutôt que comme produit. Le premier volet de cette mémoire enregistrée, Dynasty, Vol.1, paru au début des années 2020, posait les bases de la transposition de ce dialogue musical dans le cadre du studio. Avec Dynasty, Vol.2, cette histoire est revisitée et approfondie: la filiation musicale s’inscrit dans le présent sans rien perdre de sa vitalité organique.

De cette immersion précoce, Tia Fuller et Shamie Fuller-Royston ont élaboré un langage exigeant, résolument contemporain. Il ne cherche pas la séduction immédiate ; il récompense, au contraire, une écoute attentive, puisant autant dans les architectures complexes du répertoire classique que dans les libertés de l’improvisation jazz. On croit percevoir, presque en filigrane, les ombres de Mozart et de Bach en marge de la partition : jamais ostentatoires, mais perceptibles dans la clarté des structures et l’ambition harmonique. Par moments, la musique se déploie en longues phrases dialoguées, où saxophone et piano échangent des motifs avec une sensibilité quasi télépathique; ailleurs, elle se resserre en passages plus denses, où décalages rythmiques et superpositions harmoniques sollicitent une écoute soutenue.

Pour les auditeurs familiers des productions scéniques de Beyoncé, la présence de Tia Fuller au saxophone n’est plus à démontrer. Ici, affranchie des contraintes de l’esthétique pop, elle joue avec une liberté et une jubilation manifeste, oscillant entre retenue lyrique et éclats de virtuosité. Son intervention vocale dans «Momma Said», hommage à leur mère, révèle une autre facette: une voix intime, dépouillée de tout artifice, porteuse d’une émotion sans emphase. Shamie Fuller-Royston, de son côté, n’est pas en reste. Collaboratrice de The New Standard de Terri Lyne Carrington, album couronné d’un Grammy Award en février 2023, elle apporte ici un jeu pianistique à la fois maîtrisé et sensible dans sa narration. Son interprétation alterne entre précision cristalline et densité harmonique, structurant et élevant le dialogue avec une égale intensité.

Enregistré en formation duo au Klavierhaus, à New York, le 21 mars 2025, Dynasty, Vol.2 réduit son instrumentation à l’essentiel: saxophone alto et voix d’un côté, piano de l’autre. Ce dépouillement fait écho à la musique que la famille interprétait autrefois, tout en intégrant de nouvelles compositions nourries par ces expériences fondatrices. Les tempos évoluent avec fluidité, passant de climats méditatifs à des échanges plus animés, tandis que les structures s’affranchissent souvent des schémas traditionnels pour adopter des formes plus libres, proches de la suite.

La disparition d’Elthopia Fuller en 2022 projette une ombre discrète mais persistante sur l’ensemble, marquant un tournant à la fois personnel et artistique. Le choix de Tia Fuller d’intégrer le chant peut se lire comme un geste d’hommage autant que de continuité, inscrivant l’héritage vocal maternel dans l’évolution du Fuller Sound.

Pour un auditeur peu familier du jazz contemporain, Dynasty, Vol.2 pourra d’abord paraître dense, voire insaisissable. Mais il offre de multiples points d’entrée: la clarté émotionnelle de ses thèmes, l’intimité de sa formation, la cohérence narrative de ses compositions. À mesure des écoutes, ce qui semblait complexe se révèle profondément expressif, chaque motif participant à une architecture d’ensemble cohérente.

Il en résulte bien davantage qu’un objet de curiosité ou une production confidentielle. Dynasty, Vol.2 appartient à ces œuvres qui appellent et supportent la réécoute, chaque retour en dévoilant de nouvelles strates. Sa poésie échappe à l’usure du temps; son écriture musicale semble détachée de toute époque précise. Les pièces finales, «Summer in Central Park» et «Descend to Barbados (Postlude)», en offrent une synthèse éloquente: sans céder à la nostalgie, elles esquissent des paysages d’une grande richesse, portés par une sensibilité à la fois profonde et dépouillée. Rien ici n’est superflu, rien n’est ornemental; tout concourt à inscrire l’album dans une temporalité durable. Son principe directeur, simple et rare, tient en ceci: la primauté de la beauté.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, April 6th 2026

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To buy this album

Tia Fuller’s website

Shamie Royston’s website

Musicians :
Shamiee Royston, piamo
Tia Fuller, saxophone, vocals

Track Listing :
Windsoar (Shamie Fuller-Royston)
Dooty Baby (Tia Fuller)
Ode to Bach (Shamie Fuller-Royston)
Momma Said (Tia Fuller)
Beatrice (Sam Rivers)
In This Quiet Place (Shamie Fuller-Royston)
Dear John (Freddie Hubbard)
Black Viking (Tia Fuller)
Summer in Central Park (Horace Silver)
Descend to Barbados (Postlude) (Tia Fuller)