| Jazz |
La pluie ne semble pas vouloir s’arrêter. Comme si la quantité interminable de soleil accumulée durant l’été avait interdit à cet élément liquide de se répandre et qu’il lui fallait maintenant prendre sa revanche. Le café encore fumant est posé délicatement entre l’ordinateur et la table de mixage. À côté, la pochette d’une allumette qui se consume dans des couleurs d’arc-en-ciel semble annoncer quelque chose de ce qui va se produire lorsque j’appuierai sur la touche play du lecteur CD. Il y a des disques que l’on écoute et puis il y a ceux qui, avant même que la première note ne soit véritablement installée dans la pièce, réveillent en nous une autre musique, une autre époque, des souvenirs que l’on croyait rangés quelque part. Just A Thought, l’album de Thompson Egbo-Egbo, appartient à cette seconde catégorie. Dès Sing a Song of Song, quelque chose se met en place. Le titre me ramène inévitablement à Songbook de Kenny Garrett, un album dont j’ai tant abusé à l’époque de sa sortie, au point que certaines de ses mélodies semblent encore aujourd’hui habiter ma mémoire. Mais ici, la composition apparaît autrement, débarrassée de ce qui pourrait n’être qu’une citation ou une simple relecture. Elle devient une matière nouvelle, plus épurée, plus contemplative, et pourtant suffisamment familière pour provoquer cette sensation étrange qui accompagne les souvenirs musicaux : celle de reconnaître quelque chose sans savoir exactement où commence la mémoire et où s’arrête le présent. Puis arrive 50 Ways to Leave Your Lover, et une autre porte s’ouvre. Paul Simon entre dans la pièce, non pas comme une figure patrimoniale que l’on viendrait saluer poliment, mais comme un élément vivant d’une culture musicale qui continue de circuler d’un artiste à l’autre. Ce sont précisément ces déplacements qui m’intéressent chez Thompson Egbo-Egbo. Il ne semble jamais vouloir démontrer qu’il connaît ses classiques. Il les laisse plutôt entrer dans son univers, les débarrasse de leur évidence, les regarde autrement et leur offre une seconde vie.
À partir du troisième titre, pourtant, le disque cesse progressivement d’être une affaire de souvenirs personnels pour devenir le portrait d’un musicien. Je comprends alors que ce pianiste possède quelque chose de profondément romantique dans sa manière de concevoir la musique, non pas au sens sentimental du terme, mais dans cette capacité à faire de la mélodie un espace de projection, un lieu où l’auditeur peut déposer ses propres images. Il y a chez lui une éducation classique, une fréquentation profonde du jazz, mais aussi cette attention presque littéraire à la chanson, aux mots, à ce qu’ils racontent et à ce qu’ils laissent volontairement dans le silence. C’est probablement ce qui explique la cohérence de références aussi différentes que Kenny Garrett, Paul Simon, Bud Powell, Robert Glasper, Oscar Peterson ou Astor Piazzolla. À première vue, ces noms pourraient composer une liste disparate. Ils deviennent pourtant, dans l’univers d’Egbo-Egbo, les différentes pièces d’une même bibliothèque intérieure. Le jazz y est moins une orthodoxie qu’une manière de penser. La musique classique apporte la construction, la chanson la mémoire, le jazz l’improvisation, Piazzolla le déplacement des frontières, et la musique contemporaine la possibilité de faire dialoguer ces éléments sans avoir à choisir entre eux.
Thompson Egbo-Egbo est né au Nigeria et a grandi au Canada à partir de l’âge de quatre ans. Il commence le piano à six ans, puis poursuit une formation musicale qui va nourrir une trajectoire où se croisent le jazz, la composition, la musique contemporaine, la production et le travail auprès d’autres artistes. Cette histoire compte, non parce qu’elle fournirait une clé biographique permettant d’expliquer mécaniquement sa musique, mais parce qu’elle permet de comprendre une certaine conception de la circulation des cultures. Il y a dans son parcours plusieurs géographies, plusieurs mémoires, plusieurs façons d’habiter la musique. On retrouve aussi dans son activité une attention particulière à la transmission et à l’expérience humaine. Cela s’entend dans Just A Thought. L’album n’est jamais complètement fermé sur lui-même. Il donne le sentiment qu’une musique n’existe véritablement que lorsqu’elle peut être partagée, transformée, reprise, déplacée. C’est peut-être aussi pour cette raison que son piano semble constamment chercher l’espace plutôt que l’effet. Il ne joue pas pour occuper toute la pièce. Il laisse de la place à ce qui va venir, à ce qui vient de disparaître et, surtout, à celui qui écoute. À vrai dire, certaines séquences donnent même le sentiment que ce compositeur possède les qualités nécessaires pour écrire un jour une musique de film importante, tant son écriture sait installer une atmosphère sans jamais imposer l’image.
C’est ici que Just A Thought prend une dimension plus intéressante encore. Le disque repose sur le trio formé autour du piano, de la contrebasse et de la batterie, une formation qui constitue le cœur de son langage musical, mais à laquelle vient se joindre le quatuor Odin. Cette association aurait pu transformer la musique en exercice de sophistication, voire la faire basculer vers une forme de jazz de chambre trop soigneusement policée. Il n’en est rien. Les cordes élargissent le champ sonore sans effacer l’intimité du trio. Elles introduisent une autre profondeur de champ, comme si soudain la musique se mettait à regarder derrière elle. Le piano demeure au centre, mais il n’est plus seul à raconter. Cette rencontre est particulièrement habile parce qu’elle ne repose jamais sur la volonté de juxtaposer deux mondes pour produire un effet. Elle crée plutôt une continuité. Les cordes prolongent certaines phrases, en déplacent la lumière, donnent parfois à une mélodie une gravité inattendue. Le trio, lui, conserve sa mobilité et son sens du dialogue. Il y a là une forme d’architecture discrète, suffisamment élaborée pour retenir l’attention, mais suffisamment naturelle pour que l’auditeur ne pense jamais au dispositif avant de penser à la musique.
Cette présence du quatuor Odin permet surtout à Egbo-Egbo de pousser plus loin ce qui constitue peut-être l’une des caractéristiques essentielles de Just A Thought : son rapport au cinéma. Il y a chez ce compositeur une façon de construire des atmosphères, de suggérer des lieux et des situations sans jamais les décrire. La musique accompagne ici un film dont les images n’existent pas encore, ou plutôt dont chacun de nous pourrait fabriquer les images. C’est une qualité rare. La musique de film véritablement réussie n’explique pas ce que l’on doit ressentir ; elle crée les conditions pour que quelque chose apparaisse. Egbo-Egbo possède cette capacité. Mais il ne s’agit pas de réduire son travail à une éventuelle vocation de compositeur pour l’image. Ce qui compte, c’est cette manière de penser la musique comme un espace narratif. Ses compositions racontent sans paroles. Elles donnent des indications sans fournir de mode d’emploi. Elles laissent l’auditeur libre d’y projeter ses propres lieux, ses propres visages, ses propres histoires. C’est peut-être là que se rejoint son éducation classique, sa passion du jazz et cette certaine idée de la chanson dans laquelle les mots et les sens ont une importance déterminante : même lorsque les mots ont disparu, la musique continue de parler.
Le titre de l’album, Just A Thought, pourrait presque sembler trop modeste pour un projet aussi construit. Mais cette modestie est précisément intéressante. Une pensée n’est jamais définitive. Elle apparaît, se transforme, disparaît, revient parfois des années plus tard avec une signification différente. La musique d’Egbo-Egbo fonctionne de cette manière. Elle ne cherche pas constamment à conclure. Elle préfère laisser les choses ouvertes. Time and Space installe cette réflexion sur le temps et la distance qui traversent le disque. Sing a Song of Song et 50 Ways to Leave Your Lover déplacent ensuite l’auditeur vers des territoires connus pour mieux les réinventer. Just A Thought, qui donne son titre à l’ensemble, semble presque commenter ce qui précède : tout cela pourrait n’être qu’une pensée, une idée musicale, une réminiscence, mais cette idée devient suffisamment précise pour construire un monde. D’autres compositions prolongent ce mouvement en faisant cohabiter différentes temporalités et différentes intensités. L’album ressemble moins à une démonstration de références qu’à une conversation entre elles, une conversation où chacun des interlocuteurs conserve sa voix sans chercher à dominer les autres.
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont les reprises sont envisagées. Dans beaucoup de productions contemporaines, reprendre un standard ou une chanson connue revient à chercher un angle immédiatement identifiable : accélérer, ralentir, électrifier, déconstruire, ajouter des effets. Egbo-Egbo semble suivre un chemin inverse. Il ne cherche pas nécessairement à rendre la musique étrangère pour prouver qu’elle lui appartient. Il cherche plutôt à comprendre ce qu’elle peut encore dire. Cette attitude est particulièrement sensible dans ses relectures de Kenny Garrett et de Paul Simon, mais également dans son rapport à Oscar Peterson, figure majeure de l’histoire musicale canadienne et référence particulièrement significative pour un pianiste ayant grandi dans ce pays. Egbo-Egbo a d’ailleurs eu l’occasion d’incarner un jeune Peterson dans une production consacrée à cette histoire. Le détail pourrait facilement être réduit à une anecdote biographique. Il prend ici un autre sens : la transmission n’est pas seulement une affaire de filiation, elle devient une responsabilité artistique. Ce que l’on reçoit, il faut pouvoir le transformer sans le détruire. C’est précisément ce qui se passe dans Just A Thought. Les influences ne sont pas exposées comme des trophées. Elles sont absorbées, digérées, puis rendues à l’auditeur sous une autre forme.
C’est probablement pour cette raison que je me méfie, en écoutant Just A Thought, de la tentation de chercher trop vite des comparaisons. On pourrait parler de Glasper, de Peterson, de Powell, de Garrett, de Piazzolla ou de tant d’autres. On pourrait évoquer le jazz de chambre, le post-bop, la musique contemporaine, les formes de fusion entre écriture classique et improvisation. Toutes ces références sont pertinentes, mais elles deviennent progressivement insuffisantes. Elles expliquent d’où vient Egbo-Egbo, elles ne disent pas encore où il va. Et c’est précisément là que ce disque devient intéressant. Il ne s’agit plus seulement d’identifier ses influences, mais d’observer le moment où celles-ci cessent d’être des influences pour devenir une matière personnelle. Son identité artistique ne repose pas sur le rejet des héritages, mais sur leur coexistence. Il n’oppose pas le classique au jazz, l’Afrique à l’Amérique du Nord, la composition à l’improvisation, l’écriture à la liberté. Il semble considérer que ces frontières appartiennent surtout à ceux qui ont besoin de classer la musique après l’avoir écoutée.
Il existe dans cette musique une forme de liberté qui n’a rien de spectaculaire. Elle ne passe ni par la rupture ni par la volonté de tout réinventer. Elle passe par l’acceptation de plusieurs héritages à la fois. Être né au Nigeria, avoir grandi au Canada, avoir appris le piano très jeune, avoir étudié la musique et fréquenté le jazz, la composition contemporaine et l’univers de l’image : tout cela pourrait produire un catalogue de références. Chez Egbo-Egbo, cela produit plutôt une manière de regarder le monde. Son piano paraît savoir que les identités artistiques ne sont jamais parfaitement étanches. Elles se construisent dans les déplacements, dans les rencontres, dans ce que l’on conserve et dans ce que l’on abandonne. Just A Thought est ainsi moins un disque sur les influences qu’un disque sur ce que nous faisons de nos influences. Il y a quelque chose de profondément humain dans cette démarche, parce qu’elle ne prétend jamais atteindre une pureté artistique impossible. Elle accepte au contraire la contradiction, la mémoire, les emprunts, les rencontres et les transformations successives qui constituent toute véritable histoire musicale.
Il faut également souligner la place du silence et de la retenue. Dans une époque où la virtuosité demeure souvent confondue avec la densité, où chaque seconde semble devoir être remplie, Egbo-Egbo sait laisser respirer une phrase. Cette économie donne aux partenaires du trio une importance particulière. La contrebasse ne sert pas simplement de fondation harmonique et la batterie ne se contente pas de marquer le temps : tous deux participent à cette construction mouvante dans laquelle le piano peut avancer, reculer, suspendre une idée ou la reprendre autrement. Lorsque les cordes apparaissent, elles ne viennent pas recouvrir cette dynamique mais l’étendre. L’album acquiert alors une amplitude presque orchestrale tout en conservant la fragilité d’une conversation. C’est sans doute dans cette capacité à maîtriser les proportions que réside l’une des réussites de Just A Thought. Rien n’est véritablement laissé au hasard, mais rien ne donne non plus l’impression d’être enfermé dans une mécanique trop parfaite. La musique respire.
Et puis il y a cette sensation, difficile à expliquer, que certains albums nous renvoient à nous-mêmes. Je l’ai ressentie dès les premières mesures de Sing a Song of Song, puis en retrouvant 50 Ways to Leave Your Lover. Ce ne sont pourtant pas mes souvenirs que Thompson Egbo-Egbo raconte. C’est bien là tout le paradoxe de la musique : il peut raconter son histoire, ses influences, son rapport au temps et à la transmission, et pourtant l’auditeur finit par entendre quelque chose de la sienne. Une chanson de Kenny Garrett peut ramener une époque. Une phrase de Paul Simon peut réveiller un visage. Une progression harmonique peut faire surgir un lieu dont on avait oublié jusqu’à l’existence. La musique ne conserve pas seulement le passé ; elle le recompose. Elle permet à ce qui a été vécu de revenir sous une forme nouvelle. Peut-être est-ce pour cela que cette écoute me touche autant. Parce que derrière la maîtrise du pianiste, derrière la construction du compositeur, derrière l’intelligence des arrangements, il reste quelque chose qui ne s’explique pas : cette capacité qu’a la musique de s’installer dans nos propres vies sans jamais nous demander la permission.
Just A Thought est finalement un album qui refuse de choisir entre l’intime et l’ambition. Il est sophistiqué sans être démonstratif, accessible sans devenir prévisible, cinématographique sans avoir besoin d’images, profondément inscrit dans le jazz tout en refusant de se laisser enfermer dans une définition unique du genre. Thompson Egbo-Egbo y affirme une voix qui semble désormais moins préoccupée par la recherche d’une identité que par la possibilité de l’élargir. Le trio lui offre une base souple et profondément musicale ; le quatuor Odin ouvre des perspectives nouvelles ; les reprises dialoguent avec les compositions originales ; les influences deviennent matière et non décor. Et peut-être est-ce finalement cela qui distingue cet album : il ne cherche pas à nous convaincre que son auteur possède une histoire singulière. Il nous la fait entendre. Alors la pluie continue de tomber derrière la fenêtre. Le café a refroidi. L’allumette, elle, a depuis longtemps cessé de brûler. Le disque, lui, continue de tourner. Je repense à Kenny Garrett, à Paul Simon, à toutes ces musiques qui ont accompagné d’autres moments de ma vie, et je comprends que Thompson Egbo-Egbo vient à son tour d’entrer dans cette mémoire. Il devient alors difficile de continuer à parler de lui uniquement à travers les artistes qui l’ont précédé. Il faut désormais écouter ce qu’il fait de tout ce qu’il a reçu. C’est dans cet espace, entre héritage et liberté, entre mémoire et création, que commence véritablement son propre langage.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 3rd, 2026
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Musicians :
Thompson Egbo-Egbo – Piano
Randall Hall – Bass
Jeff Halischuk – Drums
Featuring the Odin Quartet (on tracks 4, 5, 8):
Alex Toskov, Tanya Charles – Violin
Matthew Antal – Viola
Samuel Bisson – Cello
Track Listing :
1 Time and Space
2 Sing a Song of Song
3 50 Ways to Leave Your Lover
4 Just a Thought
5 Out of Nowhere
6 Tempus Fugit
7 Chant
8 Requiem
9 Libertango
