The Elliot Caine Quintet – Furiositee! (FR review)

EJC Music – Street date : September 21, 2026
Jazz
The Elliot Caine Quintet - Furiositee!

Furiositee!, de l’Elliott Caine Quintet: un voyage maîtrisé entre hard bop et jazz latin.

Un dimanche ensoleillé, le Elliott Caine Quintet résonne dans mon casque avec son nouvel album, «Furiositee!». Entre bebop, boogaloo et jazz latin, Elliott Caine, à la trompette et au bugle, est entouré de Scott Gilman au saxophone, Michael Boito au piano, Bill Markus à la contrebasse et Don Littleton à la batterie. Le percussionniste Victor Baez rejoint la formation sur trois morceaux. À première écoute, le projet est séduisant: il s’inscrit dans cette longue tradition d’un jazz américain capable d’absorber les rythmes afro-cubains sans jamais renoncer à sa propre histoire.

L’album arrive à un moment où les productions mêlant jazz et traditions latines se multiplient. Le dernier album du pianiste et compositeur Donald Vega, «Play It Forward», en constitue un exemple particulièrement réussi. Avec «Furiositee!», Elliott Caine emprunte un chemin voisin, mais avec une ambition plus mesurée. Il ne cherche pas véritablement à renouveler le langage du jazz ni à imposer une nouvelle manière de faire dialoguer les cultures musicales. Il cherche plutôt à prolonger une tradition qu’il connaît bien, en réunissant autour de lui des musiciens capables d’en restituer les différentes nuances.

Elliott Caine n’est évidemment pas un nouveau venu. Installé à Los Angeles, il appartient à cette génération de musiciens pour lesquels les frontières entre les genres n’ont jamais été véritablement étanches. Son parcours traverse le jazz, le rhythm and blues, le latin jazz, le ska, le rock et les musiques de studio. Il a joué ou enregistré avec Teddy Edwards, Barbara Morrison, Larance Marable, Red Holloway, Al McKibbon, Justo Almario, le Bobby Matos Heritage Ensemble, les Estrada Brothers ou encore Jump With Joey. Il a également croisé des univers beaucoup plus éloignés du jazz, notamment auprès de Beck, des Beastie Boys et du groupe de rock Filter, avec lequel il a participé à un disque récompensé d’un disque de platine. Ses compositions ont par ailleurs trouvé leur place au cinéma, à la télévision et dans la publicité.

Cette trajectoire dit quelque chose d’essentiel sur la scène musicale de Los Angeles, où le jazz s’est toujours construit par rencontres successives plutôt que par frontières rigides. Le rock, le funk, la musique cubaine, le rhythm and blues, le ska et les musiques de studio y circulent depuis longtemps dans les mêmes espaces. Elliott Caine appartient pleinement à cette histoire, et «Furiositee!» apparaît davantage comme son prolongement que comme une rupture.

Dès le deuxième titre, «Permanent Revolution», le disque nous transporte dans une autre époque. Il y a quelque chose du thriller américain des années 1950 et 1960 dans cette manière de faire avancer les cuivres, de maintenir une tension rythmique et de laisser la batterie soutenir le mouvement sans jamais chercher à occuper tout l’espace. On pense naturellement aux productions de cette grande période du jazz américain, et plus particulièrement à l’univers sonore des formations associées à Blue Note et Prestige. Les références au jazz des années 1960, mais aussi aux musiques de Tito Puente et de Mongo Santamaria, sont suffisamment présentes pour inscrire clairement l’album dans cette filiation.

«Furiositee!» est ainsi contemporain dans son enregistrement, mais profondément classique dans sa conception. Les thèmes sont exposés, les solistes prennent leur espace, la section rythmique assure la circulation et les percussions viennent ponctuellement accentuer la dimension latine. Le jazz y apparaît moins comme une musique qu’il faudrait absolument réinventer que comme une langue que l’on continue de parler.

C’est là que se trouve à la fois l’intérêt et la limite du disque. À plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment d’écouter moins un album construit autour d’une idée forte qu’une carte de visite destinée à présenter les qualités des musiciens. Chacun dispose de son espace et chacun apporte son expérience. La trompette d’Elliott Caine possède l’autorité nécessaire, le saxophone de Scott Gilman lui répond avec efficacité, le piano trouve ses espaces et la section rythmique fournit une assise solide. Lorsque les percussions apparaissent, elles donnent davantage de relief à l’ensemble.

La référence à Lee Morgan permet de mieux comprendre cette démarche. Elliott Caine privilégie une trompette mélodique, claire et chaleureuse, qui s’inscrit dans une conception du jazz où la personnalité du soliste compte autant que la virtuosité. La trompette reste au centre, le saxophone apporte une autre couleur et la section rythmique joue avec suffisamment de retenue pour laisser respirer les solistes. L’arrivée des percussions fonctionne également plutôt bien, en élargissant le vocabulaire rythmique sans transformer artificiellement le quintette en formation de musique latine. Le disque possède donc de véritables qualités d’exécution et une cohérence esthétique indéniable.

C’est précisément cette maîtrise qui finit pourtant par faire apparaître sa principale faiblesse. «Furiositee!» connaît parfaitement les codes du jazz qu’il revendique, mais les transforme rarement en langage véritablement personnel. Le groupe reste dans un territoire familier, entre hard bop, jazz latin et héritage Blue Note, sans chercher à déplacer réellement les frontières. Certaines compositions demeurent prévisibles et l’ensemble donne parfois le sentiment de revisiter un répertoire esthétique déjà largement exploré. Il y a davantage de maîtrise que de prise de risque, davantage de fidélité que de rupture, et cette retenue explique pourquoi le disque séduit plus facilement qu’il ne surprend.

Le titre «Furiositee!» lui-même prête presque à sourire lorsque l’on mesure à quel point cette fureur reste contrôlée. Le groupe connaît la tradition, la respecte et la joue avec application, parfois avec énergie, mais sans véritablement chercher à la mettre en danger. On aurait aimé davantage de ruptures, d’imprévu, peut-être cette part de danger qui permet à un album bien exécuté de devenir une œuvre marquante. La question n’est donc pas de reprocher à Elliott Caine de ne pas inventer un nouveau jazz, mais de se demander ce que son propre parcours pouvait apporter de singulier à une tradition aussi riche.

Au terme de l’écoute, je resterai donc plus réservé qu’enthousiaste, sans pour autant être sévère. «Furiositee!» n’est certainement pas un mauvais album et il serait injuste de réduire son intérêt à son manque d’innovation. Il témoigne d’un vrai savoir-faire, d’une connaissance profonde du jazz et d’un plaisir évident à faire vivre cette musique. Ses meilleurs moments sont convaincants et l’ensemble possède une cohérence qui devrait trouver son public auprès des amateurs de jazz acoustique, de hard bop et de traditions latines.

Je le vois davantage comme une étape dans le parcours d’Elliott Caine que comme une œuvre majeure. Le disque entretient avec sérieux une conversation avec l’histoire du jazz, de Blue Note aux traditions afro-cubaines, et cette fidélité possède sa propre légitimité. À défaut de renouveler véritablement le genre, il en préserve certains codes avec suffisamment de conviction pour que l’écoute reste plaisante et, par moments, réellement inspirée.

C’est finalement cette position intermédiaire qui me semble la plus juste pour qualifier « Furiositee! » : une proposition solide, respectable et bien exécutée, parfois séduisante, mais dont la personnalité aurait gagné à s’affirmer davantage. Le disque ne bouleversera probablement pas le paysage du jazz contemporain, mais il n’a pas besoin de le faire pour être intéressant. Il rappelle simplement qu’une tradition peut continuer à vivre sans nécessairement se réinventer à chaque album. Pour Elliott Caine, le prochain pas pourrait justement consister à transformer cette solide connaissance du passé en une voix plus personnelle, en prenant davantage de risques et en laissant davantage entrer l’imprévu dans une musique qui, ici, reste toujours très maîtrisée.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 14th, 2026

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To buy this album (September 21, 2026)

Website

Musicians :
Elliott Caine, trumpet & Flugelhorn
Scott Gilman, saxophone,
Michael Boito, piano
Bill Markus, contrebasse
Don Littleton, drums.

Guest :
Victor Baez, percussions.

Track Listing :
Furiositee!
Permanent Revolution
Bossa for Kenny
East Of The Sun
Song for Carolina
No Jive Boogaloo
Blue Reflection
Soul Reflection