Technocats – Passionata – The music of Gregg Hill (FR review)

Cold Plunge Records – Street date – august 31, 2026
Jazz

“Passionnata”: avec les Technocats, Greg Hill fait du jazz un voyage entre ombre et lumière

Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans la sortie de Passionata, le nouvel album des Technocats, qui paraîtra le 31 août dans une discrétion presque surprenante au regard de l’ambition de l’œuvre. Peut-être les disques ont-ils, eux aussi, leurs rendez-vous manqués avec ceux qui sont chargés de les écouter et d’en parler, ou peut-être faut-il simplement regretter que certaines musiques ne bénéficient pas toujours de la visibilité qu’elles méritent. Quoi qu’il en soit, Passionata arrive sans bruit particulier, et il serait dommage de laisser cet album passer inaperçu, car il appartient précisément à cette catégorie de réalisations qui demandent un peu de temps avant de révéler tout ce qu’elles contiennent. À la première écoute, on peut être sensible à la qualité des arrangements, à la richesse des sonorités ou encore à certaines influences latino-américaines qui apparaissent davantage comme une intention, une couleur ou une manière d’aborder la musique que comme une véritable volonté de s’inscrire dans un genre précis. Mais à mesure que l’on revient vers l’album, une autre dimension apparaît, plus profonde, qui donne à l’ensemble une cohérence particulière.

Cette dimension tient notamment à la manière dont Gregg Hill construit sa musique. Le compositeur semble particulièrement à l’aise dans cet espace situé entre le jazz et une forme de langage symphonique, où les instruments ne sont jamais réduits à leur seule fonction musicale. Les vents et les cordes dialoguent, se répondent, se succèdent et parfois semblent même se raconter quelque chose. Cette écriture donne à la musique une amplitude qui dépasse largement la simple succession de thèmes et de solos. Il y a dans les compositions de Gregg Hill une volonté manifeste de construire des atmosphères, de faire naître des situations et, surtout, de conduire l’auditeur quelque part.

C’est sans doute pour cette raison que les Technocats occupent une place aussi importante dans la réussite de Passionata. Leur rôle ne semble pas se limiter à celui d’un groupe chargé de jouer les compositions d’un auteur. D’album en album, on ressent chez ces musiciens une véritable affinité avec le travail de Gregg Hill, une compréhension suffisamment fine de son univers pour que les compositions puissent conserver leur personnalité tout en devenant, entre leurs mains, quelque chose de vivant et de profondément collectif. Il existe une différence considérable entre exécuter correctement une partition et comprendre ce qu’elle cherche à exprimer. Les Technocats semblent se situer du côté de la seconde démarche, ce qui explique probablement cette impression de cohésion qui traverse l’album.

Cette cohésion est particulièrement perceptible dans le traitement des instruments. À certains moments, le trombone semble presque prendre la parole, comme si l’instrument devenait une voix supplémentaire au sein d’un récit qui n’aurait pas besoin de paroles. À d’autres endroits, ce rôle semble passer à un autre instrument, donnant l’impression que les personnages d’une histoire changent de narrateur. Ce procédé pourrait sembler abstrait à celui qui n’est pas familier avec le langage du jazz, mais il suffit d’écouter attentivement pour comprendre ce qui se joue. Un instrument attire soudain l’attention, non parce qu’il cherche à dominer les autres, mais parce que son timbre semble porter à cet instant précis une émotion différente. La musique se met alors à dialoguer avec elle-même.

C’est ici que Passionata devient particulièrement intéressant. Derrière les compositions, il y a l’impression persistante d’un récit. Il ne s’agit pas nécessairement d’une histoire que l’on pourrait raconter avec des personnages, un début et une fin, mais plutôt d’un fil conducteur émotionnel et intellectuel. Chaque morceau semble constituer une étape, et l’ensemble donne progressivement le sentiment d’un parcours. Cette impression est importante, car elle permet à l’album de s’adresser aussi bien à celui qui connaît parfaitement le jazz qu’à celui qui l’aborde avec davantage de distance. On peut ne rien connaître à la composition musicale et néanmoins sentir qu’une transformation est en train de se produire.

Cette sensation m’a naturellement conduit à chercher des correspondances littéraires. Le titre Passionata pourrait faire penser à certains thèmes développés par David Noxx dans Passionata, Hysteria, Eros et Thanatos, notamment autour de la passion, du désir, de la violence des sentiments et de ces forces contradictoires qui traversent les œuvres de Charles Baudelaire et de Victor Hugo. Le rapprochement est tentant, mais il convient de rester prudent. Rien ne permet d’affirmer que Greggg Hill a voulu transposer directement ces références dans sa musique, et ce serait finalement réduire l’album que de chercher à lui imposer une seule clé d’interprétation.

Car il y a beaucoup trop de lumière et de joie dans les compositions de Greggg Hill pour que Passionata puisse être considéré comme une œuvre exclusivement tournée vers les thèmes sombres de la passion ou de la fatalité. C’est précisément cette coexistence de sentiments parfois contradictoires qui rend l’album intéressant. La musique peut être lumineuse sans être légère, grave sans devenir pesante, mélancolique sans sombrer dans la tristesse. Elle avance constamment entre plusieurs états, comme si Gregg Hill cherchait moins à choisir entre l’ombre et la lumière qu’à montrer que l’une n’existe jamais très loin de l’autre.

C’est à cet endroit que la référence à Dante devient, à mes oreilles, particulièrement intéressante. Il ne s’agit pas de prétendre que Passionata serait une illustration musicale de La Divine Comédie, encore moins d’affirmer que Gregg Hill se serait directement inspiré de Dante. Il s’agit plutôt d’une possibilité de lecture qui apparaît progressivement lorsque l’on considère l’album comme un voyage. Dans La Divine Comédie, et plus particulièrement dans sa première partie, L’Enfer, Dante ne se contente pas de décrire un lieu de damnation. Il construit un parcours, rencontre des personnages, traverse des situations et utilise ce voyage pour interroger l’être humain, ses passions, ses faiblesses, ses contradictions et sa condition.

Cette idée du parcours me semble particulièrement adaptée à Passionata. L’album ne paraît pas vouloir rester immobile. Il évolue. Les titres passent d’une période relativement joyeuse à des moments plus interrogatifs, plus intérieurs, parfois plus profonds. Le changement ne s’effectue pas nécessairement par de grandes ruptures, mais plutôt par une transformation progressive des atmosphères. C’est une musique qui demande à être suivie, comme on suit un récit dont on ne connaît pas encore la destination.

Cette manière de construire un album est aujourd’hui presque devenue une curiosité. Nous avons pris l’habitude d’écouter la musique morceau par morceau, souvent dans un ordre qui n’est plus celui imaginé par les artistes, parfois même au milieu d’une liste de lecture qui mélange plusieurs interprètes et plusieurs époques. Dans ce contexte, Passionata rappelle qu’un album peut encore être pensé comme un ensemble. Les compositions peuvent exister séparément, mais elles prennent une autre dimension lorsqu’on accepte de les écouter les unes après les autres, en prêtant attention aux transitions, aux atmosphères et aux changements de perspective.

La présence de Double Play, proposé en bonus final, participe elle aussi à cette impression. Ce morceau m’a particulièrement ramené vers l’idée de La Divine Comédie, non seulement parce qu’il semble offrir une conclusion au parcours, mais aussi parce qu’il laisse apparaître une forme d’humour et de légèreté que l’on pourrait ne pas attendre après les passages les plus intenses de l’album. Il y a chez Dante lui-même cette capacité à introduire de l’ironie et même une forme d’humour au milieu d’une œuvre consacrée à des questions aussi graves que la mort, le péché, la destinée ou la condition humaine. L’humour n’annule pas la gravité, il permet parfois de la regarder autrement.

Cette observation me paraît importante pour comprendre la musique de Gregg Hill. Son écriture semble suffisamment sérieuse pour être intellectuellement stimulante, mais elle ne cherche jamais à enfermer l’auditeur dans une démonstration de gravité. Il reste toujours une possibilité de mouvement, une respiration, une lumière qui empêche l’œuvre de devenir uniforme. Cette liberté est également perceptible dans le travail des Technocats, qui semblent comprendre que la meilleure manière de servir une composition complexe n’est pas de la rendre plus compliquée encore, mais de lui permettre de respirer.

Il existe d’ailleurs plusieurs façons d’écouter Passionata. La première serait de l’aborder simplement comme une œuvre musicale agréable, en laissant les sonorités venir à soi sans chercher à les analyser. Cette écoute est parfaitement légitime, et il n’est évidemment pas nécessaire de connaître Dante, Baudelaire, Hugo ou l’histoire du jazz pour apprécier un disque. La musique possède cette capacité rare de toucher directement celui qui l’écoute, parfois avant même qu’il sache pourquoi.

Une deuxième manière consiste à écouter plus attentivement les arrangements, les dialogues entre les instruments, la manière dont les thèmes apparaissent et se transforment. Le trombone, les vents, les cordes et les autres voix instrumentales deviennent alors les éléments d’un langage plus complexe. L’auditeur commence à comprendre que ce qu’il prenait pour une simple couleur sonore participe en réalité à la construction d’un ensemble.

Il existe enfin une troisième manière d’écouter, qui est peut-être celle qui m’a le plus marqué avec cet album. Elle consiste à accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Il faut parfois laisser une œuvre agir sur soi avant de chercher à lui donner un sens. Certaines musiques peuvent être analysées, décrites et commentées pendant des pages sans que ces explications ne disent réellement ce que l’on ressent au moment où elles sont entendues. Passionata appartient, à mon sens, à cette catégorie. Il y a ce que l’on peut expliquer, ce que l’on peut rapprocher d’une œuvre littéraire, ce que l’on peut observer dans les arrangements, et puis il y a ce qui reste plus mystérieux, cette impression que quelque chose s’est produit pendant l’écoute.

C’est précisément cette part de mystère qui rend le disque intéressant pour un public de tous les âges. Un jeune auditeur qui découvrirait le jazz avec les Technocats pourrait simplement être attiré par les sonorités et les mouvements de la musique. Un auditeur plus expérimenté pourrait s’intéresser à la construction des compositions et aux choix d’orchestration. Un lecteur passionné de littérature pourrait, de son côté, s’amuser à rechercher les possibles échos de Dante ou des écrivains français évoqués plus haut. Aucun de ces auditeurs n’aurait nécessairement raison davantage que les autres, car une œuvre véritablement ouverte permet précisément plusieurs niveaux de lecture.

C’est également ce qui me semble caractériser le travail de Greggg Hill. Il ne donne pas l’impression de vouloir enfermer son expression dans une définition. Le jazz lui sert plutôt de moyen d’expression, un langage capable d’accueillir des influences, des émotions, des structures et des références différentes. Il peut ainsi écrire pour les instruments à vent avec la même assurance que pour les instruments à cordes, construire des passages lumineux puis les conduire vers des atmosphères plus sombres, et laisser aux musiciens suffisamment d’espace pour que la partition devienne véritablement une interprétation.

Il faut ici revenir aux Technocats, car sans leur travail, cette ambition pourrait rester théorique. Une composition peut être remarquable sur le papier et perdre une partie de sa force lorsqu’elle est interprétée. L’inverse est également possible : des musiciens peuvent révéler dans une partition des dimensions que l’on n’aurait pas nécessairement perçues autrement. C’est cette seconde impression qui domine à l’écoute de Passionata. Le groupe semble avoir trouvé la juste distance avec les compositions de Gregg Hill, suffisamment proche pour respecter leur intention, mais suffisamment libre pour leur donner une véritable existence.

On pourrait souhaiter que l’album bénéficie d’un accompagnement critique plus important au moment de sa sortie. Sa discrétion initiale est peut-être le fruit du hasard, peut-être le résultat d’une diffusion encore trop limitée auprès des journalistes spécialisés, mais elle ne devrait pas empêcher les curieux de s’y intéresser. Dans un univers musical où les sorties sont nombreuses et où l’attention du public se concentre souvent sur les artistes bénéficiant de la plus forte visibilité, les albums qui demandent du temps risquent parfois de disparaître avant même d’avoir rencontré leur public.

Une autre manière de faire connaître Passionata serait peut-être de donner davantage de contexte autour de l’œuvre. Des entretiens avec Gregg Hill et les Technocats, des présentations des différents mouvements, ou encore des échanges autour des influences littéraires et musicales qui peuvent être associées au disque permettraient sans doute à un public plus large d’entrer dans cet univers. Ce serait particulièrement utile pour ceux qui pensent ne pas comprendre le jazz. Il n’est pas nécessaire de connaître son vocabulaire technique pour ressentir une musique, mais quelques clés peuvent parfois ouvrir une porte.

Et c’est peut-être finalement ce que réussit le mieux Passionata : ouvrir des portes plutôt que fournir des réponses. L’album ne semble pas demander à l’auditeur de parvenir à une conclusion précise. Il lui propose plutôt de circuler entre différentes impressions, de revenir sur certains passages, de chercher des correspondances et, pourquoi pas, de se tromper dans ses interprétations. Cette liberté est précieuse, car elle permet à chacun de faire de l’œuvre une expérience différente.

Après plusieurs écoutes, ce qui reste n’est donc pas seulement la qualité des compositions ou la maîtrise des musiciens. Il reste une impression de voyage, avec ses moments de lumière, ses interrogations, ses passages plus sombres et ses respirations. C’est probablement à ce moment-là que la comparaison avec Dante devient la plus intéressante, non parce que Gregg Hill aurait nécessairement voulu raconter La Divine Comédie, mais parce que sa musique nous donne cette même sensation de déplacement intérieur. On entre quelque part, on traverse plusieurs états et l’on ressort avec l’impression d’avoir parcouru davantage qu’une simple succession de morceaux.

Pour ma part, c’est finalement cette dimension qui m’a retenu dans Passionata. Au début, j’ai cherché à comprendre les références, à identifier un éventuel fil conducteur et à rapprocher certaines atmosphères de la littérature. Puis, progressivement, j’ai cessé de vouloir tout expliquer. J’ai simplement laissé la musique se développer, portée par les Technocats et par cette écriture de Gregg Hill qui semble constamment chercher une nouvelle manière de faire dialoguer les instruments. C’est probablement à ce moment que l’album a véritablement commencé à me toucher.

Il serait donc dommage de réduire Passionata à un simple nouvel album de jazz, aussi bien interprété soit-il. Il y a ici une ambition plus large, celle de construire une musique qui puisse être écoutée avec les oreilles, mais aussi avec l’imagination et, dans une certaine mesure, avec l’intellect. Chacun pourra y entrer par la porte qui lui convient, qu’il s’agisse du plaisir immédiat des sonorités, de la curiosité pour les arrangements, de l’intérêt pour les références littéraires ou simplement de l’envie de se laisser transporter.

Il reste enfin une question très simple, celle qui devrait peut-être être posée à propos de toute œuvre musicale : avons-nous envie d’y retourner après l’avoir écoutée ? Dans le cas de Passionata, la réponse me paraît être oui, précisément parce que le disque ne donne pas tout dès la première rencontre. Il conserve des zones à découvrir, des détails auxquels on ne prête pas attention immédiatement et des émotions qui évoluent avec l’écoute.

Alors, plus simplement, si vous aimez les belles compositions, les musiciens passionnés et les albums qui ne se contentent pas de remplir quelques dizaines de minutes mais cherchent véritablement à construire un univers, Passionata mérite de trouver une place dans votre curiosité musicale. Peut-être même dans votre collection de CD. Il ne s’agit pas nécessairement d’un disque que l’on écoutera une seule fois avant de passer au suivant, mais plutôt d’une œuvre vers laquelle on peut revenir, à différents moments de sa vie, avec l’espoir que la musique nous révèle alors quelque chose que nous n’avions pas entendu auparavant. C’est peut-être, après tout, l’une des définitions les plus simples d’un album réussi : celui qui continue à nous parler lorsque la première écoute est déjà loin derrière nous.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 13th, 2026

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To buy this album 

Website

Musicians :
CHRIS GLASSMAN: bass trombone
NATHAN BORTON: guitar
MICHAEL J. REED: drums
XAVIER DAVIS: piano
JAVIER ENRIQUE: bass

Track Listing :
Normality
Traffic Jam
Not Van Morrisson
Horse Feathers
Dancing Light
Technocats
The Race Is On
Passionata
Nostalgia
Double Play (Bonus Track)