| Jazz |
Pour une fois, un mot à l’attention des amateurs de jazz straight-ahead: cet album est pour vous.
Two Nights, un programme qui mêle compositions originales et standards choisis avec soin, ne séduit pas par la perfection de sa prise de son. Selon les critères contemporains, l’enregistrement ne possède pas l’éclat lisse et sophistiqué qui caractérise souvent les productions actuelles. Le mix privilégie les médiums, avec une profondeur dynamique limitée et une légère compression qui, par moments, émousse la brillance des cymbales et la résonance de la contrebasse. Les auditeurs habitués à une clarté audiophile pourront trouver le rendu un peu resserré, presque daté. Et pourtant, ce manque apparent finit par devenir une composante du langage même de l’album. Ce qui demeure, c’est la solidité de l’écriture et la sincérité des interprétations.
Après quelques morceaux, l’oreille s’adapte. Le son évoque l’intimité tactile d’un vinyle usé, celui qui tournait dans les salons et les petits appartements, lorsque le jazz était moins un spectacle qu’un compagnon. Pour ma part, cela a réveillé des souvenirs très précis d’adolescence: ces soirées passées à poser délicatement le diamant sur des disques dont la texture sonore ressemblait à celle-ci, quand la musique arrivait avec ses imperfections et son atmosphère.
Le défi était clair: produire un album live sans en lisser les aspérités. Le contrebassiste et compositeur Steven Husted semble moins préoccupé par l’idée de livrer un objet de studio impeccablement poli que par celle de capturer une forme de vérité. L’authenticité, plutôt que le brillant, guide le projet.
Le parcours de Husted inclut des collaborations avec des figures marquantes telles que Kenny Burrell, Billy Higgins et Vince Wallace. Originaire du Connecticut, il a passé des années formatrices à San Francisco, avant de s’installer à Austin, où il fait aujourd’hui partie du paysage musical local.
L’album capture deux soirées dans un club intimiste d’Austin, une salle suffisamment petite pour que le public devienne presque un instrument supplémentaire. On entend le cliquetis des verres, les murmures discrets entre les phrases musicales. Même si le lieu n’est pas mis en avant dans les notes, sa présence est palpable. L’espace restreint façonne le son: il le comprime, mais l’intensifie aussi. On aurait parfois aimé entendre plus clairement les réactions du public en fin de morceau, cette explosion d’applaudissements qui scelle une performance, mais cette retenue contribue également à l’impression de proximité, comme si l’on était assis à quelques mètres de la scène.
Au fil de l’album, la cohésion de l’ensemble devient évidente. Sur ses compositions originales, Husted ne cherche pas à moderniser la tradition par des détours harmoniques spectaculaires. Il travaille au sein de formes établies, structures blues, cadences familières, et laisse les nuances faire la différence. Un morceau swing en tempo medium se distingue par son introduction à la contrebasse, au timbre rond et chaleureux, avant que les cuivres n’entrent à l’unisson. Plus loin, une ballade standard est interprétée avec une retenue admirable: le thème exposé simplement, presque en conversation, avant des solos qui restent fidèles à la mélodie. Le travail aux balais du batteur mérite une mention particulière: discret, attentif, toujours au service de l’ensemble.
Cet album ne cherche pas la réinvention. Il va à contre-courant d’une partie du jazz contemporain, souvent dominé par les formes hybrides et les arrangements complexes. Ici, les structures sont classiques, le phrasé ancré, les improvisations lyriques plutôt que démonstratives. L’effet est salutaire. Dépouillé d’artifice, l’auditeur est invité à se concentrer sur l’interaction, à savourer la propulsion subtile de la section rythmique, la patience des développements, l’écoute mutuelle des musiciens.
Dans ma jeunesse, en région parisienne, je fréquentais des clubs où l’on cultivait ce même attachement au jazz le plus classique. C’était une musique qui faisait sourire les salles pleines. Elle demeure l’une des meilleures portes d’entrée pour qui découvre le jazz: complexe à jouer, mais d’une écoute immédiate. Nul besoin de connaissances techniques pour en saisir la conversation.
Par moments, comme ici, cette forme de jazz offre aussi une poésie douce, une nostalgie apaisante plutôt que mélancolique. Elle rappelle qu’avant d’être un laboratoire d’expérimentations, le jazz est d’abord un langage de mélodie, de swing et de partage.
Two Nights évoque exactement ce que son titre suggère: deux soirées d’une folie maîtrisée dans un club de jazz que l’on pourrait trouver presque partout dans le monde. Il y a quelque chose de rassurant dans cette universalité. Ce n’est pas un album destiné à impressionner un système haute-fidélité dernier cri; c’est un disque à habiter, à écouter attentivement, peut-être même en vinyle pour la cohérence du geste. Il ne convertira sans doute pas les amateurs d’avant-garde radicale, mais pour ceux qui recherchent un hommage fidèle et vivant au vocabulaire fondamental du jazz, il propose quelque chose de plus en plus rare: la continuité.
À une époque qui valorise l’innovation à tout prix, Two Nights plaide avec douceur pour la préservation, non comme repli nostalgique, mais comme pratique vivante.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 24th 2026
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Musicians :
Steven Husted, double bass
Israel Yanez, drums,
Milo Hemsoth, keys
Grant Temple, saxophone
Matt Berger, guitar
Track Listing :
This I Dig Of You
Sandu
Existential Changes
Bop Top
Against The Grain
How Deep Is The Ocean
When We Were Young
Mooncake
Will I Ever See You Again
Angel In The Flowers
Nonagon Funkola
