Steve Davis – Meets Hank Jones, Vol.2 (FR review)

SMOKE SESSIONS RECORDS – Street date : October 16, 2026 / Digital and LP only
Jazz
Steve Davis - Meets Hank Jones, Vol.2

Steve Davis retrouve Hank Jones, volume 2: une session oubliée refait surface

Il aura fallu dix-huit ans pour que cette musique sorte de l’ombre. En juin 2008, le tromboniste Steve Davis, le contrebassiste Peter Washington et le pianiste Hank Jones entraient en studio pour enregistrer une session qui, à l’époque, n’avait rien d’un événement historique. Ils étaient simplement là pour jouer, avec la complicité et la curiosité qui caractérisent les grandes rencontres musicales. Pourtant, les morceaux enregistrés ce jour là allaient connaître un destin singulier. Pendant plus d’une décennie, la session allait rester pratiquement inaccessible, conservée sur un simple CD dans la voiture de Steve Davis. Aujourd’hui, elle retrouve enfin le chemin du public.

La sortie de Steve Davis Meets Hank Jones, Volume 2, prévue le 16 octobre 2026 chez Smoke Sessions Records, constitue ainsi bien davantage qu’une publication d’archives. Elle permet de redécouvrir un moment particulier de l’histoire du jazz et, surtout, de retrouver Hank Jones dans l’une des dernières périodes de son existence. Le pianiste approche alors de son 90e anniversaire. Environ un an et demi auparavant, il a subi un quadruple pontage coronarien. Moins de deux ans après cette session, il disparaîtra. Ces circonstances pourraient donner à l’enregistrement une tonalité crépusculaire. Elles produisent au contraire un effet étonnant : la musique paraît extraordinairement vivante.

À l’écoute, rien ou presque ne laisse deviner l’âge du pianiste ni la fragilité que l’on pourrait associer à une telle période de sa vie. Hank Jones joue avec une liberté remarquable, une curiosité intacte et cette élégance qui avait fait de lui l’un des pianistes les plus respectés de sa génération. Son toucher conserve cette légèreté presque irréelle qui fut l’une de ses signatures. Les notes semblent apparaître dans l’espace avant de se poser avec une précision absolue. Rien n’est appuyé, rien n’est inutilement démonstratif. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache une autorité rythmique considérable. Jones n’a jamais eu besoin de forcer la musique pour la diriger. Une inflexion, un silence, une note légèrement déplacée suffisent souvent à modifier l’équilibre d’une phrase.

C’est peut-être ce qui frappe le plus dans cette session. Hank Jones ne joue pas comme un musicien qui chercherait à résumer une carrière exceptionnelle ou à laisser derrière lui un dernier témoignage. Il joue comme un artiste encore totalement absorbé par ce qui se passe devant lui. Il écoute ses partenaires, réagit à leurs propositions et leur laisse suffisamment d’espace pour que la musique puisse prendre des directions inattendues. Cette disponibilité, plus encore que la virtuosité, donne à l’enregistrement une grande partie de sa force.

Steve Davis et Peter Washington ne sont d’ailleurs jamais relégués au second plan. Le tromboniste possède une voix chaleureuse, souple et immédiatement identifiable, tandis que Washington est l’un des éléments essentiels de l’équilibre de la formation. L’absence de batteur aurait pu constituer une faiblesse pour un trio composé de piano, trombone et contrebasse. Elle devient au contraire l’une des caractéristiques les plus intéressantes de la session. Washington assume une partie des fonctions habituellement réparties entre la contrebasse et la batterie, mais sans jamais donner l’impression de chercher à remplacer un instrument absent.

Sa contrebasse apporte le mouvement, la pulsation et les ponctuations nécessaires. Elle peut se montrer puissante, mais aussi extrêmement discrète, laissant parfois le piano et le trombone respirer avant de revenir modifier subtilement la trajectoire du morceau. Le trio gagne ainsi une forme de souplesse particulière. Sans batterie pour imposer une pulsation évidente, les trois instruments disposent d’un espace plus large. Ils se répondent, se croisent et se relancent avec une liberté qui donne aux morceaux une atmosphère à la fois intime et ouverte.

Cette impression de dialogue apparaît dès les premières mesures de « Au Privave », de Charlie Parker. L’ouverture à l’unisson est vive, précise et pleine d’énergie. Elle annonce un album sensiblement différent du premier volume, publié en 2023. Celui ci accordait une place importante aux balades et à une certaine retenue contemplative. Le deuxième volet paraît plus lumineux, plus nerveux et surtout plus joueur. Les trois musiciens donnent le sentiment de prendre plaisir à être ensemble, sans jamais avoir besoin de le souligner.

Cette complicité est probablement l’une des grandes réussites de l’album. Aucun des trois ne cherche à monopoliser l’espace. Chacun semble attentif aux possibilités offertes par les autres. Une phrase du trombone appelle une réponse du piano, une ligne de basse modifie imperceptiblement le mouvement d’un morceau et Hank Jones saisit parfois une idée pour la transformer avant de la renvoyer à Steve Davis. La musique possède une grande sophistication, mais elle ne devient jamais académique. La virtuosité est présente à chaque instant, mais elle reste au service de la conversation.

Pour comprendre ce que représente la présence de Hank Jones, il faut mesurer le chemin parcouru par le pianiste. Bien avant cette session, il avait déjà inscrit son nom parmi les grandes figures du jazz américain. Entre 1947 et 1952, il travaille notamment avec Ella Fitzgerald, qui reconnaît rapidement les qualités exceptionnelles du jeune pianiste. Au fil des décennies, Jones collaborera avec une impressionnante succession de musiciens et de chanteurs, tout en développant une personnalité musicale qui ne ressemblait à aucune autre. Son parcours traverse ainsi plusieurs générations du jazz et témoigne d’une capacité rare à évoluer sans jamais perdre son identité.

Réduire Hank Jones à la liste prestigieuse de ses collaborations serait cependant passer à côté de l’essentiel. Sa véritable singularité réside dans sa manière de comprendre la musique de l’intérieur. Son jeu n’a jamais été une démonstration de connaissances ou de virtuosité. Jones savait quand intervenir, quand attendre, quand soutenir un soliste et quand lui ouvrir un nouvel espace. Cette intelligence du dialogue explique en grande partie pourquoi sa présence pouvait modifier aussi profondément la manière de jouer de ceux qui l’entouraient.

Sur « I Could Write a Book », le standard de Richard Rodgers et Lorenz Hart, cette qualité apparaît avec une particulière évidence. La prise alternative, notamment, possède une décontraction qui témoigne de la confiance des trois musiciens. Ils jouent comme des artistes qui n’ont plus rien à prouver, mais qui ont encore beaucoup à partager. Ils ne se disputent pas l’espace. Ils le créent ensemble. C’est cette attitude qui donne à l’album sa chaleur et empêche même les passages les plus virtuoses de devenir froids ou démonstratifs.

« Nardis », la composition de Miles Davis, constitue un autre moment révélateur. Hank Jones y montre une facette plus incisive, parfois presque féroce. Son jeu rappelle que l’âge n’a nullement diminué son imagination musicale. Mais Steve Davis offre ici l’une des surprises les plus intéressantes de l’album. Son solo de trombone s’éloigne des chemins familiers associés à cette composition et lui donne une couleur très personnelle. Il ne cherche pas à reproduire une tradition d’interprétation déjà établie. Il trouve son propre chemin à travers le morceau et démontre, une nouvelle fois, la richesse expressive que le trombone peut apporter à ce répertoire.

Ce qui rend cette session particulièrement attachante est donc moins la présence d’une légende que la qualité de la rencontre. Il existe des musiciens dont la personnalité domine tout ce qu’ils touchent. Hank Jones appartenait à une autre catégorie. Sa présence changeait la manière dont les autres musiciens jouaient. Son autorité ne passait ni par la domination ni par la démonstration, mais par une forme d’évidence. Davis et Washington semblent immédiatement comprendre son langage et lui répondre avec le même naturel.

Il faut également connaître l’histoire du disque pour mesurer ce que représente sa publication aujourd’hui. Pendant des années, Steve Davis n’avait aucune certitude que cette musique serait un jour entendue par le public. Pour différentes raisons, la session risquait de rester enfermée dans les archives. Davis avait pourtant conservé une copie sur CD et la gardait dans sa voiture depuis plus d’une décennie, notamment lors de ses déplacements entre Hartford et New York. Le disque l’accompagnait ainsi sur les routes, comme un souvenir dont il connaissait la valeur sans savoir s’il pourrait un jour le partager.

L’image est presque romanesque. Une session réunissant un pianiste légendaire et deux musiciens de premier plan repose pendant des années dans une boîte à gants, tandis que son propriétaire parcourt les routes du Connecticut et de l’État de New York. Davis ressort parfois le disque et écoute cette musique, avec la conscience étrange que le monde pourrait ne jamais la découvrir. L’enregistrement devient alors plus qu’un document sonore. Il représente la trace d’une rencontre que le temps aurait pu effacer.

La sortie du premier volume, en 2023, a changé cette situation. Les auditeurs ont enfin pu découvrir une partie de ce qui était resté inédit pendant des années et l’accueil s’est révélé enthousiaste. Le Times de Londres avait salué une heureuse surprise et compté l’enregistrement parmi les belles réalisations d’une carrière déjà exceptionnelle. Le deuxième volume permet aujourd’hui d’aller plus loin et de découvrir une autre facette de cette même journée.

Sa publication ressemble dès lors à un véritable travail de préservation. Steve Davis n’a pas simplement conservé un enregistrement. Il a conservé un moment. Smoke Sessions Records lui permet désormais de retrouver une seconde vie et d’échapper définitivement au destin des bandes oubliées. Une musique qui aurait pu rester confinée au souvenir personnel de quelques musiciens devient enfin accessible à tous.

Ce qui frappe surtout, à l’écoute, c’est l’absence de nostalgie. On pourrait facilement être tenté d’entendre cette session comme un document testamentaire, compte tenu de l’âge de Hank Jones et de sa disparition prochaine. Ce serait pourtant une lecture trop facile. La musique résiste précisément à cette interprétation. Elle ne regarde pas vers le passé. Elle avance. Jones ne semble pas chercher à résumer ce qu’il a accompli. Il continue simplement à jouer, à écouter, à répondre et à prendre des risques. Cette vitalité donne au disque une émotion particulière. Nous savons ce qui va arriver, mais les musiciens, eux, semblent entièrement concentrés sur ce qui se passe dans le studio. C’est cette contradiction qui rend l’écoute si troublante. Le contexte biographique donne à chaque morceau une profondeur supplémentaire, mais il ne prend jamais le dessus sur la musique elle même.

Steve Davis apporte au trombone une voix chaleureuse et personnelle, Peter Washington donne à la formation une assise rythmique d’une grande intelligence et Hank Jones évolue avec cette économie de moyens qui fut l’une de ses marques de fabrique. Ensemble, ils construisent une musique qui semble à la fois maîtrisée et spontanée. On entend l’expérience de plusieurs décennies, mais aussi quelque chose de très simple et de très humain : trois musiciens heureux de jouer ensemble.

Steve Davis Meets Hank Jones, Volume 2 est ainsi bien plus qu’une curiosité réservée aux amateurs d’archives. C’est un véritable album de jazz, avec sa personnalité propre, son énergie et ses moments de grâce. Son intérêt tient évidemment à la présence de Hank Jones, mais aussi à l’alchimie entre les trois instruments, à cette formation sans batterie qui crée un espace singulier et à la manière dont Davis et Washington parviennent à dialoguer avec un musicien de cette stature sans jamais s’effacer derrière lui.

Il y a enfin le destin improbable de cette musique. Une session enregistrée en 2008, un CD conservé dans une voiture pendant plus de dix ans, un premier volume publié en 2023 et, maintenant, un deuxième chapitre qui doit paraître en octobre 2026. Dix-huit années auront été nécessaires pour que cette rencontre parvienne jusqu’à nous. Dans une époque où la musique est souvent immédiatement enregistrée, publiée et remplacée par la suivante, cette histoire rappelle qu’il existe encore des enregistrements capables de patienter dans l’ombre avant de retrouver leur public.

Lorsque Volume 2 paraîtra, l’auditeur n’aura plus besoin d’imaginer ce qui dormait dans cette boîte à gants. Il pourra enfin entendre ce que Steve Davis, Peter Washington et Hank Jones ont créé ensemble ce jour de juin 2008. Et c’est certainement là que réside la véritable beauté de cette histoire. Malgré les années, malgré l’incertitude et malgré la disparition de Hank Jones, la musique a conservé sa fraîcheur. Elle n’arrive pas jusqu’à nous comme un souvenir poussiéreux, mais comme une conversation encore vivante.

À près de 90 ans, Hank Jones y joue avec une liberté, une élégance et une vitalité qui rendent presque abstraite la notion de fin de carrière. Il ne semble pas faire ses adieux. Il est simplement encore là, attentif à ses partenaires, curieux de leurs idées et désireux de voir jusqu’où la musique peut les conduire. C’est précisément ce qui fait de cet album un document si précieux : il ne nous montre pas seulement un grand musicien à la fin de son parcours, il nous permet de l’entendre continuer à vivre dans la musique.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 28th, 2026

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To buy this album (october 16)

Steve Davis’ website

Hank Jones on Concord’s website

Peter Wshington on Wikipedia

Musicians :
Steve Wilson, trombone
Hank Jones, piano
Peter Washington, double bass

Track Listing :

  1. Au Privave (Charlie Parker) 3:44
  2. My Heart Stood Still (Richard Rodgers / Lorenz Hart) 5:10
  3. I Could Write a Book (Richard Rodgers / Lorenz Hart) 4:34
  4. Nardis (Miles Davis) 5:27
  5. Invitation (Bronisław Kaper / Paul Francis Webster) 5:50
  6. The Nearness of You (Carl T. Fischer / Frankie Laine) 5:50
  7. Nardis (alternate take) (Miles Davis) 5:19
  8. I Could Write a Book (alternate take) (Richard Rodgers / Lorenz Hart) 4:38