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Avec Legacy Dances, Stefon Harris fait de la mémoire du jazz une matière à réinventer
Le jazz est une musique qui porte son histoire en elle, mais qui ne cesse de la déplacer. Avec Legacy Dances, attendu le 28 août chez Motéma, le vibraphoniste Stefon Harris revient sur cette mémoire avec une formation nourrie par plusieurs générations de musiciens et par une conviction qui traverse son parcours: une tradition ne reste vivante qu’à condition d’accepter de se transformer. Le disque est à la fois une réflexion sur les héritages du jazz, une nouvelle étape dans la recherche musicale de Harris et un hommage devenu, avec la disparition de Casey Benjamin en 2024, beaucoup plus intime qu’il ne devait l’être.
Cette dimension donne au projet une gravité particulière. Benjamin, saxophoniste et multi instrumentiste, avait été l’un des compagnons essentiels de Harris depuis la création de Blackout en 2004. Leur collaboration avait accompagné une partie importante de l’évolution artistique du vibraphoniste, à un moment où le jazz cherchait de nouvelles manières de faire dialoguer l’improvisation, les instruments acoustiques et les technologies électroniques. La disparition soudaine de Benjamin, alors que le groupe s’apprêtait à célébrer ses vingt ans, a interrompu cette perspective. Legacy Dances en conserve néanmoins quelque chose de plus précieux qu’un simple souvenir: la trace d’une relation musicale construite au fil des années.
Casey Benjamin occupait une place singulière dans le paysage du jazz contemporain. Saxophoniste virtuose, capable de passer de l’alto au ténor et au soprano, il était également claviériste, utilisateur du vocoder et de l’aerophone, compositeur, arrangeur, producteur et DJ. Cette accumulation de compétences pourrait donner l’impression d’un parcours marqué par la dispersion. C’était exactement l’inverse. Chez Benjamin, les instruments et les technologies répondaient à une même recherche, celle d’un langage dans lequel le son électronique ne soit pas un effet ajouté à la musique, mais une composante de son écriture.
Cette approche explique en partie ce qui rendait son association avec Harris si féconde. Le vibraphone appartient à l’histoire la plus ancienne du jazz, mais Harris n’a jamais cherché à le traiter comme une relique. Son jeu lui permet d’explorer les possibilités harmoniques et rythmiques de l’instrument tout en lui donnant une fonction presque orchestrale. Benjamin, de son côté, élargissait l’espace sonore par son travail sur les timbres, les claviers et les dispositifs électroniques. Leur dialogue ne reposait donc pas sur l’opposition entre tradition et modernité, mais sur la possibilité de les faire fonctionner ensemble.
C’est cette tension que Legacy Dances met en jeu. L’album ne cherche pas à présenter une vision nostalgique du jazz. Il s’intéresse plutôt à ce qui subsiste lorsque les formes musicales changent. Les influences ancestrales ne sont pas utilisées comme des signes de reconnaissance. Elles deviennent des matériaux à partir desquels Harris construit une musique qui regarde autant vers le passé que vers ce qui pourrait lui succéder.
La reprise de «What a Wonderful World» en donne une première indication. La chanson, devenue au fil des décennies l’une des mélodies les plus immédiatement identifiables du répertoire populaire américain, pourrait facilement conduire à une lecture sentimentale. Harris et Benjamin prennent au contraire suffisamment de liberté pour en déplacer les contours. La mélodie reste présente, mais elle devient un point de départ pour l’improvisation et pour une recherche sur les textures. Le morceau ne cherche pas à reproduire une émotion connue. Il tente de découvrir ce qu’elle peut encore signifier dans un autre environnement musical.
Cette manière de travailler traverse l’album. La musique avance par contrastes, par superpositions et par changements de densité. Les passages les plus écrits côtoient des moments où l’improvisation semble reprendre le dessus. Certaines séquences donnent au vibraphone et aux percussions une dimension presque symphonique, tandis que d’autres réduisent l’ensemble à quelques lignes mélodiques et à un dialogue plus direct entre les instruments. Cette architecture demande une écoute attentive, parce qu’elle ne cherche pas constamment à guider l’auditeur vers un point culminant.
C’est peut être ce refus de la facilité qui caractérise le mieux le projet. Harris ne semble pas vouloir démontrer que le jazz peut encore être moderne. Il considère cette modernité comme une donnée de départ. La question devient alors celle de la direction à prendre. Jusqu’où peut on transformer une tradition sans perdre ce qui en constitue la substance? Que reste t il du jazz lorsque ses instruments, ses techniques et ses références entrent en contact avec d’autres univers?
Le parcours de Stefon Harris permet de comprendre pourquoi ces interrogations occupent une place aussi importante dans son travail. Le musicien avait d’abord envisagé une carrière dans la musique classique et nourri l’ambition de rejoindre le New York Philharmonic. La découverte de Charlie Parker l’a finalement conduit vers le jazz. Ce changement de trajectoire n’a jamais signifié pour autant un abandon de la discipline acquise dans la formation classique. On retrouve chez Harris une attention particulière à la construction, aux équilibres entre les voix et à la manière dont un ensemble peut être pensé comme une architecture sonore.
Cette expérience éclaire également son rapport à l’improvisation. Elle n’est pas chez lui synonyme d’absence de règles. Elle s’inscrit au contraire dans une structure suffisamment précise pour permettre aux musiciens de prendre des risques. C’est dans cet espace, entre composition et liberté, que la collaboration avec Benjamin a pu se développer.
Leur histoire commune remonte à Blackout, formation créée en 2004 et devenue l’un des lieux importants de leur exploration musicale. Le groupe appartenait à une génération de jazzmen pour lesquels les catégories traditionnelles avaient perdu une partie de leur pertinence. Le funk, la soul, le hip hop, les musiques électroniques et les formes plus expérimentales pouvaient y entrer sans qu’il soit nécessaire de les présenter comme des ruptures avec le jazz.
Benjamin représentait particulièrement bien cette ouverture. Sa maîtrise des technologies lui permettait de travailler la matière sonore avec la même liberté qu’un improvisateur travaille une phrase. Mais cette sophistication technique n’avait d’intérêt que lorsqu’elle servait une idée musicale. C’est probablement là que se trouvait l’un de ses traits les plus distinctifs : la technologie ne prenait jamais le pas sur l’écoute.
Cette qualité explique aussi pourquoi son absence pèse autant sur Legacy Dances. Il ne s’agit pas simplement de rendre hommage à un musicien disparu. Harris se retrouve confronté à la disparition d’un interlocuteur artistique avec lequel il avait développé un langage commun. Certaines collaborations finissent par produire une forme de mémoire partagée. Les musiciens savent comment l’autre va répondre, où il va retenir une phrase, quand il va laisser un silence ou au contraire pousser une idée plus loin. Lorsque l’un disparaît, cette connaissance ne disparaît pas entièrement. Elle continue d’habiter la musique de celui qui reste.
Le disque peut ainsi être entendu comme une tentative de poursuivre cette conversation. La présence de Benjamin y acquiert une dimension particulière parce qu’elle n’est jamais complètement dissociée de l’écriture. Il est à la fois l’un des protagonistes du projet et la personne dont l’absence en modifie aujourd’hui la portée.
Cette situation pourrait facilement conduire à un album dominé par la nostalgie. Ce n’est pas ce qui semble intéresser Harris. La mémoire n’est jamais figée. Elle évolue avec celui qui la porte. Le souvenir d’un musicien se transforme au contact des œuvres qu’il a laissées, mais aussi au contact des musiciens qui continuent à travailler après lui. C’est cette transformation que le titre Legacy Dances suggère, sans enfermer l’héritage dans une définition définitive.
Il faut également y voir une réflexion sur la transmission. Le jazz s’est toujours construit par la circulation des idées, des gestes et des sonorités. Charlie Parker a transformé ce qu’il avait reçu de ses prédécesseurs. Les générations suivantes ont à leur tour déplacé son héritage. Harris appartient à cette même chaîne. Benjamin aussi, avec une approche qui a contribué à rapprocher le jazz de la culture numérique sans lui faire perdre sa dimension humaine.
Cette notion de communauté est essentielle dans l’univers de Harris. La musique n’est pas conçue comme une succession de performances individuelles, mais comme un espace dans lequel les personnalités doivent pouvoir se rencontrer. Le vibraphone, les saxophones, les percussions et les éléments électroniques ne sont intéressants que lorsqu’ils parviennent à créer un ensemble cohérent. La virtuosité n’est jamais une fin en soi. Elle devient une manière d’écouter davantage et de répondre plus précisément aux autres.
Legacy Dances se situe ainsi à la rencontre de plusieurs temporalités. Celle du jazz historique, dont Harris connaît les fondations. Celle d’un jazz contemporain qui a grandi avec les musiques populaires et les technologies numériques. Et celle, plus intime, d’une collaboration interrompue par la mort de Casey Benjamin. Ces trois dimensions ne s’opposent pas. Elles se superposent et donnent au disque son caractère particulier.
L’album prend alors une signification qui dépasse celle d’un hommage posthume. Il rappelle que le véritable héritage d’un musicien ne réside pas seulement dans les enregistrements qu’il laisse derrière lui. Il se mesure aussi à la manière dont sa façon de penser la musique continue d’influencer ceux qui l’ont connu et ceux qui l’écoutent après sa disparition.
Pour Stefon Harris, cette transmission passe par le mouvement. Il ne s’agit pas de conserver intacte une certaine idée du jazz, mais de poursuivre la recherche, avec ses incertitudes et ses découvertes. La musique de Legacy Dances semble précisément se construire dans cet intervalle, entre ce qui a déjà été entendu et ce qui reste encore à inventer.
C’est ce qui donne à l’album sa portée la plus intéressante. En faisant dialoguer son propre parcours avec celui de Casey Benjamin, Harris ne transforme pas la mémoire en monument. Il en fait une matière musicale. Et dans cette capacité à faire du souvenir un espace de création plutôt qu’un lieu de nostalgie se trouve peut être l’une des réponses les plus justes à la question que pose tout héritage artistique: que faire de ce qui nous a été transmis lorsque l’on décide à son tour de prendre la parole?
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 14th, 2026
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Musicians:
Stefon Harris (vibraphone, marimba)
Christian Sands (piano & keyboards)
Dezron Douglas (bass)
Terreon Gully (drums)
Casey Benjamin (sax, aerophone, vocoder)
Special guests:
Braimah “Weedie” Morris – djembe (1,4,9,10)
Anne Drummond – flute (3,6,8,11)
Oran Etkin – clarinets (3,6,8,11)
Eric Eaton – cello (3,11)
Dwayne Clark – spoken word (10)
Orchestrations for tracks 3, 6, 8 & 11 by Scott Arcangel
Track Listing:
Legacy Dances
Wonderful World (Intro)
What a Wonderful World
Echoes of the Lion
West End Blues
I Know Love
Ell’s Boogie
A Radical’s Love
Libation
We Are an African People
I Know Love [Extended Version]
On Tour :
Sep (18-21 – Date Tbc) – Jazz By The River, PA
Oct 5, 6 – Blue Note, NY, NY
Oct 13,14 – Jazz Alley, Seattle, WA
Oct 23-25 (Date Tbc) – Exit Zero Jazz Fest, Cape May, NJ
