| Jazz, R&B, Soul |
April May Webb et Randall Haywood, les assiettes sales comme matière à jazz
Il suffit parfois d’une scène parfaitement ordinaire pour révéler quelque chose d’essentiel. Une cuisine, quelques assiettes qui attendent d’être lavées, une journée qui s’achève et cette petite pensée que chacun connaît : il faudra bien s’en occuper. Dans l’univers d’April May Webb et de Randall Haywood, cette banalité domestique est devenue le point de départ d’une réflexion sur l’image que nous donnons de nous-mêmes, sur ce que nous choisissons de montrer et, surtout, sur tout ce que nous préférons laisser hors champ. Avec Dishes Ain’t Clean, les deux musiciens transforment ce détail prosaïque en une matière musicale étonnamment riche, à la croisée du jazz, de la soul, du R&B, du gospel, de la pop et de plusieurs traditions musicales venues d’ailleurs.
La voix d’April May Webb constitue la première porte d’entrée dans cet univers. Elle possède cette chaleur particulière qui semble parvenir jusqu’à l’auditeur avant même que la chanson ait trouvé son plein équilibre. Lauréate en 2024 du concours international de chant jazz Sarah Vaughan, organisé au New Jersey Performing Arts Center, la chanteuse ne cherche pourtant jamais à exhiber ses capacités. Sa précision est réelle, sa technique parfaitement maîtrisée, mais elle demeure toujours au service de l’émotion. Webb sait donner de l’espace à une mélodie, laisser une respiration prolonger une phrase et suggérer davantage qu’elle ne cherche à imposer.
Cette qualité explique en partie la force de son interprétation. Dans «Cottonwood Tree», elle ne transforme pas la chanson en exercice de virtuosité. Elle l’aborde avec une intimité qui semble presque conversationnelle, comme si elle confiait un souvenir à quelqu’un assis à quelques mètres d’elle. Le résultat est d’autant plus convaincant que l’émotion n’est jamais surjouée. Webb semble avoir compris une règle essentielle du chant : il n’est pas nécessaire de hausser la voix pour augmenter la portée d’une histoire. «Cottonwood Tree» est d’ailleurs directement liée à l’histoire personnelle de la chanteuse. Elle a écrit le morceau alors qu’elle se trouvait sous le peuplier qui avait accompagné son enfance à Newton, dans le Kansas. À partir de ce souvenir très précis, elle parvient à construire une chanson dans laquelle chacun peut reconnaître quelque chose de son propre passé. Le lieu appartient à Webb, mais le sentiment qu’il provoque devient collectif. C’est probablement l’une des plus belles réussites de l’album, cette capacité à partir d’une expérience singulière pour atteindre quelque chose de beaucoup plus universel.
Cette démarche traverse les treize compositions originales de Dishes Ain’t Clean. Webb et Haywood parlent de souvenirs, d’amour, de relations, d’ambition, de déception, d’insatisfaction et de ces moments où l’on tente de comprendre qui l’on est alors même que la vie continue de modifier les règles du jeu. Ils ne racontent pas seulement des événements. Ils s’intéressent à ce que ces événements laissent derrière eux, à la manière dont ils transforment notre regard et à la façon dont la mémoire réorganise progressivement notre histoire.
Le titre de l’album résume à lui seul cette philosophie. Les assiettes sales sont bien réelles, mais elles deviennent rapidement autre chose. Elles représentent tout ce qui demeure imparfait dans une existence que l’on aimerait parfois présenter comme parfaitement ordonnée. Sur les réseaux sociaux, chacun peut désormais sélectionner ses images, corriger ses défauts, supprimer ce qui dérange et ne conserver que les fragments susceptibles de produire l’impression recherchée. Une photographie peut être recadrée. Une vie peut l’être également. Webb s’intéresse précisément à ce qui disparaît lorsque nous procédons à ce genre de sélection. Derrière les photographies impeccables restent les incertitudes, les erreurs, les tensions, les pièces mal rangées, les projets abandonnés et les journées pendant lesquelles rien ne semble vraiment fonctionner. Le paradoxe est que ces éléments, que nous considérons souvent comme embarrassants, sont aussi ceux qui permettent aux autres de nous reconnaître. L’imperfection n’est donc plus seulement une faiblesse à dissimuler. Elle devient une possibilité de rencontre.
La force de Dishes Ain’t Clean est de développer cette idée sans jamais transformer l’album en manifeste. Webb et Haywood ne donnent pas de leçon sur les réseaux sociaux et ne prétendent pas résoudre la question de l’authenticité. Ils préfèrent raconter des histoires, jouer avec les situations et laisser la musique faire le reste. L’humour occupe une place importante dans cette démarche, ce qui empêche les chansons de devenir pesantes ou démonstratives.
L’image des assiettes sales possède d’ailleurs une dimension presque comique qui convient parfaitement à leur approche. Dans certaines expositions d’art contemporain, un objet banal peut être déplacé de son environnement habituel et acquérir soudain une importance disproportionnée. Une simple pile d’assiettes pourrait ainsi être éclairée avec tant de solennité qu’elle finirait par ressembler aux vestiges d’un château après le passage d’une bande de pirates particulièrement motivée. Webb et Haywood évitent heureusement ce piège. Ils ne demandent pas au public de considérer la vaisselle comme une œuvre d’art. Ils montrent simplement comment un détail quotidien peut devenir une métaphore lorsque l’on prend le temps de l’écouter.
Cette simplicité apparente contraste avec le soin apporté à la construction musicale de l’album. Rien n’est véritablement laissé au hasard. Les arrangements sont travaillés, les rythmes précisément construits et la production suffisamment riche pour permettre aux différentes influences de cohabiter sans se transformer en catalogue de références. Le disque peut passer du jazz à la soul, de la pop à la country, du R&B aux musiques du monde, mais il ne donne jamais l’impression de chercher désespérément une nouvelle identité à chaque morceau.
Cette cohérence doit beaucoup à Randall Haywood. Sa trompette apporte au disque une présence profondément ancrée dans le jazz, mais son rôle dépasse largement celui d’un instrumentiste. Compositeur, arrangeur, chef d’orchestre et directeur musical, il possède une connaissance suffisamment solide de la tradition pour pouvoir s’en éloigner sans perdre ses repères. Son expérience avec le T.S. Monk Band, sa formation à la Juilliard School et les distinctions qui lui ont été attribuées par Hot House Jazz Magazine et Jazzmobile témoignent d’un parcours construit dans le respect du jazz, mais jamais enfermé dans une conception figée du genre.
Cette liberté est au cœur de la production de Dishes Ain’t Clean. Les musiciens ont d’abord travaillé ensemble en formation live afin d’établir la relation indispensable entre les interprètes. Le studio est ensuite devenu un espace d’élargissement, permettant d’ajouter progressivement des textures et des couleurs. Piano, guitares électriques et guitares à cordes nylon, cordes, percussions et éléments électroniques viennent enrichir les compositions sans jamais étouffer les voix principales.
Cette méthode permet surtout à chaque morceau de conserver sa propre personnalité. «I’m Never Satisfied» s’appuie sur une énergie lumineuse où le jazz rencontre la pop et des rythmes inspirés de traditions africaines et latines. Derrière cette apparente légèreté se cache une observation familière de la psychologie humaine. Nous sommes souvent plus attentifs à ce qui nous manque qu’à ce que nous possédons déjà. Le titre de la chanson suffit à résumer cette contradiction, mais la musique lui donne une dimension moins moralisatrice et plus souriante.
Haywood décrit l’album comme un parcours allant de l’agitation intérieure et des difficultés personnelles vers une forme de conscience plus apaisée. Cette trajectoire n’est jamais présentée comme une résolution définitive. La vie ne fonctionne pas de cette manière, et les chansons ont l’intelligence de ne pas prétendre le contraire. Il s’agit plutôt d’apprendre à regarder différemment ce qui nous arrive.
«I’d Spend It With You» déplace le disque vers la country et l’Americana, tandis que «The Way Life Used to Be» s’intéresse à ces expériences ordinaires qui ne prennent toute leur valeur qu’une fois disparues. «Life’s Continuum» poursuit cette réflexion en observant le rôle de la mémoire et la manière dont notre passé se transforme avec nous. Ce qui nous semblait évident à vingt ans peut devenir précieux à quarante ans, non parce que l’événement a changé, mais parce que celui qui le regarde n’est plus tout à fait la même personne. Cette dimension temporelle donne au disque une profondeur particulière. Webb et Haywood ne semblent pas chercher à raconter leur vie comme une succession d’événements remarquables. Ils s’intéressent plutôt aux petits moments qui finissent par prendre de l’importance. Un arbre, une rencontre, une conversation, une dispute, une assiette oubliée peuvent devenir les fragments d’une histoire plus vaste.
La chanson titre pousse cette logique jusqu’à son point le plus évident. «Dishes Ain’t Clean» s’installe dans un univers plus marqué par le R&B et la neo soul, avec des éléments de hip hop qui élargissent encore la palette sonore. Pourtant, la présence de Haywood et son approche harmonique maintiennent le morceau dans une conversation permanente avec le jazz.
La réussite du titre tient surtout au fait que son langage musical reste cohérent avec son sujet. La chanson parle d’un désordre domestique, mais ce désordre devient progressivement une manière de parler de nous. Les assiettes ne sont pas propres parce que la journée n’est pas parfaite. La cuisine n’est pas rangée parce que la vie ne l’est pas davantage. Il reste toujours quelque chose à faire, quelque chose à réparer ou quelque chose que l’on remet au lendemain. April May Webb donne à cette idée une tendresse inattendue. Elle ne présente jamais l’imperfection comme une tragédie. Elle en perçoit plutôt le caractère familier et parfois amusant. La chanson devient alors moins une critique de notre époque qu’une invitation à accepter une réalité simple : personne ne vit dans le décor parfaitement organisé que certaines images peuvent donner à voir.
Cette approche pourrait sembler modeste, mais elle possède une portée plus importante qu’il n’y paraît. Dans une société où l’image publique est devenue une partie essentielle de la manière dont les artistes construisent leur carrière, il est presque subversif de rappeler que la réalité comporte nécessairement des zones qui ne sont ni photogéniques ni immédiatement présentables. Webb et Haywood semblent dire que ces zones ne doivent pas forcément être éliminées. Elles peuvent devenir une matière créative.
L’histoire personnelle des deux artistes renforce cette impression. Leur collaboration remonte à environ dix ans et s’est développée parallèlement à leur parcours sur la scène jazz américaine. Ils se sont rencontrés lors d’une jam session au Moore’s Lounge, à Jersey City. La musique a d’abord établi le contact avant que la conversation ne prenne le relais. Ce qui aurait pu rester une rencontre entre musiciens est devenu une collaboration professionnelle, puis une relation amoureuse et finalement un mariage.
Dans ce contexte, certaines chansons prennent nécessairement une résonance différente. «He Fell in Love» ne peut être séparée de cette histoire, mais le morceau évite justement le piège du sentimentalisme. L’expérience personnelle nourrit la musique sans l’enfermer dans l’intimité du couple. Ce qui appartient à Webb et Haywood devient accessible à ceux qui écoutent parce que l’émotion ne dépend pas de la connaissance de leur histoire.
Le parcours d’April May Webb mérite lui aussi d’être replacé dans la durée. Sa victoire au concours international de chant jazz Sarah Vaughan en 2024 a représenté une reconnaissance importante, mais elle ne constitue pas une découverte soudaine. La chanteuse avait participé plusieurs fois à cette compétition tout en poursuivant son propre travail et en développant progressivement son répertoire. Cette persévérance s’entend dans sa voix. Il n’y a rien de précipité dans son interprétation. Elle ne donne jamais le sentiment d’avoir besoin de prouver qu’elle mérite sa place. La maîtrise semble devenue suffisamment naturelle pour qu’elle puisse désormais consacrer son attention à ce qui compte réellement : la narration, la nuance et la relation avec l’auditeur.
Haywood suit une trajectoire comparable. Son travail avec le T.S. Monk Band l’inscrit dans une histoire prestigieuse du jazz, mais ses propres compositions témoignent d’un désir constant d’élargir cette tradition. Les distinctions obtenues au cours de sa carrière confirment la reconnaissance dont il bénéficie, mais elles ne semblent pas avoir modifié son désir d’expérimenter. Cette volonté apparaît clairement dans «The Sunken Place», l’un des morceaux les plus sombres de l’album. Inspirée par l’univers psychologique de Get Out de Jordan Peele, la chanson explore la sensation d’être enfermé dans un espace intérieur que les autres ne peuvent pas percevoir. L’arrangement introduit des cordes et des textures plus aventureuses, créant une atmosphère qui s’éloigne des morceaux les plus accessibles du disque.
Cette rupture est bienvenue. Elle rappelle que Dishes Ain’t Clean ne repose pas uniquement sur le charme de la voix de Webb. L’album possède une véritable ambition musicale et accepte de prendre des risques lorsque le sujet l’exige.
«Learning the Hard Way» poursuit cette volonté d’exploration en intégrant des instruments électroniques, des rythmes issus de la dance pop, des percussions moyennes-orientales et différentes influences de la musique mondiale. Le mélange aurait pu paraître artificiel. Il fonctionne parce que chaque élément contribue à modifier l’atmosphère de la chanson. Le sujet, là encore, est universel. Il s’agit de l’échec, de la croissance et de cette nécessité parfois douloureuse d’accepter que certaines erreurs constituent une partie de notre apprentissage. Le thème est ancien, mais la production lui donne une énergie contemporaine qui évite à la chanson de tomber dans la banalité.
C’est peut-être ici que se trouve la qualité la plus intéressante de Dishes Ain’t Clean. L’album est ambitieux sans avoir besoin de proclamer son ambition. Les musiciens savent qu’une chanson peut porter une idée sans devenir un discours. Ils font confiance à l’intelligence de leur public et lui laissent la possibilité de trouver ses propres réponses.
Cette confiance pourrait également devenir un atout majeur sur scène. Les histoires qui se cachent derrière les compositions, l’humour de certains textes et la complicité évidente entre Webb et Haywood offrent un matériau particulièrement favorable au spectacle vivant. Leur musique semble conçue pour pouvoir respirer différemment selon les salles, les publics et les soirées. Une tournée qui accorderait davantage de place à cette dimension narrative serait particulièrement intéressante. Les deux artistes pourraient raconter l’origine de certaines chansons, évoquer leur rencontre et montrer comment une situation aussi simple qu’une pile d’assiettes sales peut devenir une composition. Cette proximité permettrait probablement de prolonger l’une des grandes qualités du disque, qui est de ne jamais placer les musiciens au-dessus de leur public.
Pour les auditeurs habitués au jazz traditionnel, Dishes Ain’t Clean offre une entrée accessible vers une conception plus ouverte du genre. Pour ceux qui suivent déjà le jazz contemporain, l’intérêt réside dans la liberté avec laquelle Webb et Haywood passent d’un univers à l’autre sans perdre leur identité. Pour un public plus jeune, les réflexions sur l’image de soi, les réseaux sociaux et la pression de paraître parfait peuvent constituer un point d’identification immédiat.
L’album mérite cependant d’être écouté dans son intégralité. Pris séparément, certains morceaux peuvent sembler appartenir à des univers très différents. Placés les uns à la suite des autres, ils révèlent une trajectoire beaucoup plus cohérente. «Cottonwood Tree» permet de mesurer la finesse de la chanteuse, «Dishes Ain’t Clean» expose la métaphore centrale du projet et les compositions plus aventureuses montrent progressivement jusqu’où les deux artistes sont prêts à aller. Cette construction est importante parce qu’elle empêche le disque de se réduire à une simple démonstration de polyvalence. Webb et Haywood ne cherchent pas à prouver qu’ils peuvent jouer du jazz, de la soul, de la pop ou du R&B. Ils montrent plutôt que ces frontières sont devenues moins pertinentes pour des artistes qui ont grandi avec plusieurs cultures musicales à portée de main.
Il existe aujourd’hui une tentation permanente de définir les artistes par une catégorie immédiatement identifiable. Le marché aime les étiquettes parce qu’elles facilitent la promotion et la consommation. La musique, elle, résiste souvent à cette logique. Dishes Ain’t Clean appartient au jazz, mais cette réponse ne suffit pas à décrire ce que l’album cherche à accomplir.
Il serait plus juste de parler d’une œuvre de jazz contemporain qui accepte pleinement les influences de son époque. Cette distinction est importante. Webb et Haywood ne semblent pas vouloir moderniser artificiellement le jazz. Ils le considèrent simplement comme une langue suffisamment vivante pour continuer à absorber ce qui se passe autour d’elle. Cette attitude donne au disque une forme de liberté qui mérite d’être encouragée. La suite pourrait consister à pousser encore plus loin cette exploration, notamment en développant les possibilités électroniques, les dialogues avec les musiques populaires et la dimension narrative déjà présente dans plusieurs compositions. Leur prochain projet pourrait également approfondir la relation entre intimité et création, en s’appuyant davantage sur ces petites scènes du quotidien qui constituent l’une des matières les plus originales de leur univers.
Car c’est finalement dans ces scènes que Dishes Ain’t Clean trouve sa plus grande force. Il ne cherche pas des symboles extraordinaires. Il regarde les choses ordinaires avec suffisamment d’attention pour découvrir ce qu’elles contiennent. Le peuplier de Newton, une rencontre dans une jam session, une relation amoureuse, le sentiment de ne jamais être satisfait, le souvenir d’une période révolue et quelques assiettes sales suffisent à construire un album qui parle de mémoire, de désir, de fragilité et de transformation.
Cette simplicité est peut être la meilleure réponse aux excès de notre époque. Alors que tant d’images sont désormais fabriquées pour paraître parfaites, Webb et Haywood rappellent que les histoires les plus intéressantes commencent souvent précisément là où quelque chose ne fonctionne pas comme prévu. Il y a quelque chose de profondément humain dans cette idée. Une existence parfaitement rangée serait probablement une existence sans beaucoup d’histoires à raconter. Les erreurs, les retards, les souvenirs qui reviennent sans prévenir, les relations qui changent et même les tâches domestiques que l’on repousse au lendemain constituent la matière réelle de nos vies. C’est cette matière que les deux artistes ont choisie pour construire leur musique. Ils ne la transforment ni en confession permanente ni en manifeste. Ils la travaillent avec le sérieux de musiciens accomplis, mais avec suffisamment d’humour pour ne jamais oublier l’absurdité de l’existence.
La réussite de Dishes Ain’t Clean tient alors à un équilibre assez rare. L’album est sophistiqué sans devenir froid, contemporain sans chercher à être à la mode, personnel sans se transformer en exercice narcissique. Il possède une vraie richesse musicale, mais cette richesse reste toujours reliée à des histoires que l’auditeur peut comprendre.
La voix d’April May Webb constitue évidemment l’un des principaux atouts du disque. Elle possède la technique qui a conduit à sa reconnaissance dans le concours Sarah Vaughan, mais elle possède surtout quelque chose de plus difficile à acquérir: une personnalité. Sa voix ne cherche pas seulement à produire de belles notes. Elle raconte.
Randall Haywood, de son côté, apporte la structure, l’ouverture et cette capacité à faire dialoguer plusieurs traditions sans donner le sentiment d’un collage. Leur association fonctionne précisément parce que leurs rôles ne sont jamais figés. Webb n’est pas simplement la chanteuse et Haywood n’est pas simplement le trompettiste. Ils composent, arrangent, interprètent et construisent ensemble un univers dans lequel la frontière entre les fonctions devient secondaire.
Après plusieurs écoutes, le titre de l’album finit donc par prendre une signification beaucoup plus vaste que son origine domestique. Les assiettes sales représentent les choses que nous remettons à plus tard, les défauts que nous cachons, les moments qui ne correspondent pas à l’image que nous aimerions donner de nous mêmes. Elles représentent aussi tout ce qui demeure inachevé parce qu’une vie humaine ne peut jamais être parfaitement rangée. Webb et Haywood ont trouvé dans cette idée une métaphore suffisamment simple pour être immédiatement comprise et suffisamment profonde pour supporter treize chansons. Ils en font quelque chose de musical, parfois drôle, parfois tendre, parfois mélancolique et parfois aventureux, mais toujours relié à une même conviction: ce que nous cherchons à cacher peut aussi être ce qui nous rend reconnaissables.
C’est pourquoi Dishes Ain’t Clean mérite d’être découvert au delà de la seule performance vocale d’April May Webb. L’album révèle deux artistes qui connaissent parfaitement la tradition dont ils sont issus tout en refusant de la considérer comme une frontière. Leur jazz regarde vers la soul, le R&B, la pop, le gospel, la country et les musiques du monde sans perdre son accent propre.
Le disque possède surtout cette qualité devenue rare: il donne envie de revenir vers lui. Certaines chansons attirent immédiatement l’attention, d’autres révèlent leurs détails plus lentement. La voix de Webb peut séduire dès la première écoute, tandis que les arrangements de Haywood prennent davantage de relief au fil des passages. Il serait donc réducteur de considérer Dishes Ain’t Clean comme un simple album consacré à l’authenticité ou comme une réflexion musicale sur les réseaux sociaux. Le sujet est beaucoup plus ancien et beaucoup plus vaste. Il concerne notre difficulté à accepter que nos vies ne correspondent jamais exactement à l’image que nous en avions imaginée.
Les assiettes resteront sales, les projets resteront parfois inachevés et certaines journées ne ressembleront jamais aux photographies que nous aurions aimé publier. Webb et Haywood ne proposent pas de solution miracle à cette réalité. Ils font quelque chose de plus intéressant: ils en font une chanson. Et c’est peut être là que réside la véritable réussite de l’album. Prendre ce que nous considérons comme insignifiant, imparfait ou embarrassant, puis lui donner suffisamment de temps, de musique et d’attention pour révéler une beauté inattendue.
Dans un monde qui nous pousse constamment à corriger notre image, à effacer les défauts et à présenter une existence parfaitement maîtrisée, Dishes Ain’t Clean rappelle avec une élégance désarmante que la vie réelle est ailleurs. Elle se trouve dans les souvenirs qui reviennent, dans les relations qui nous transforment, dans les erreurs qui nous apprennent quelque chose et, parfois, dans une cuisine où la vaisselle attend encore. April May Webb et Randall Haywood n’ont pas besoin de nettoyer cette cuisine pour en faire une histoire. Ils ont compris qu’elle était déjà une chanson.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 19th, 2026
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Musicians:
April May Webb: vocals
Randall Haywood: trumpet, flughorn, keyboards, vocals, percussions
Dr Ryan Tomsky: Piano, Rhodes (1, 11, 13)
Dr Nathan Webb: bass (1, 11, 13)
Charlie Sigler: Electric guitar (2, 4, 7, 11, 13)
Drew Cooper: nylon guitar (1, 10)
Gabe Valle: Violin, Viola, Cello (7, 8, 10, 11)
Track Listing :
I’m Never Satisfied
Everybody Ain’t Gonna Like You (Prelude)
Everybody Ain’t Gonna Like You
I’d Spend It With You
Cottonwood Tree (Prelude)
Cottonwood Tree
The Way Life Used to Be
Life’s Continuum
Dishes Ain’t Clean
He Fell in Love
The Sunken Place
Learning the Hard Way
You Are Everything
