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Résumé: Sonny Troupé, percussionniste originaire de Guadeloupe et fils de la légende du jazz Georges Troupé, mêle les rythmes caribéens du gwo ka à une formation classique européenne dans son album le plus personnel à ce jour, un voyage jazz expressif et politiquement résonant qui célèbre la tradition, la culture et la connexion humaine.
Sonny Troupé : le battement de cœur du jazz caribéen moderne
Dans un studio parisien silencieux, le rythme commence. Pas avec un piano ou un saxophone, mais avec des mains frappant un tambour, un battement de cœur, régulier et insistant, comme le rythme d’une île lointaine de l’autre côté de l’Atlantique. Sonny Troupé, percussionniste guadeloupéen, est assis, les yeux fermés, convoquant des siècles de musique en une seule mesure. «Il s’agit de gens qui s’aiment», dit-il d’une voix basse mais pleine de conviction. «Le Quartet est avant tout une histoire de moun ki enmé yo, des personnes liées par l’amour, le respect et une histoire commune.»
La Guadeloupe, l’un des soi-disant «territoires d’outre-mer» français, occupe un espace liminal, géographiquement caribéen, politiquement français, économiquement quelque part entre les deux. La qualifier modestement d’«outre-mer» voile un passé colonial qui continue de façonner vies et culture. Pourtant, de cette liminalité jaillit une source de créativité. La musique de Sonny Troupé, comme celle de nombreux musiciens de ces îles, porte à la fois le poids de l’histoire et l’exubérance de la survie.
Le dernier album du percussionniste, son plus personnel à ce jour, vibre de cette dualité. Il possède une résonance politique volontaire mais discrète, une insistance subtile sur le fait que culture et résistance sont indissociables. Né dans une famille de musiciens, son père, Georges Troupé, saxophoniste vénéré comme héros national guadeloupéen, Sonny a grandi imprégné des rythmes et des histoires du gwo ka modèn, une évolution moderne du tambour traditionnel gwo ka. «J’ai grandi avec les tambours entre les mains», se souvient-il. «Ils parlaient avant que je sache parler. Ils posaient des questions: comment honorer les anciennes traditions tout en explorant de nouvelles voix ? Comment rester fidèle à ses ancêtres tout en vivant dans le monde d’aujourd’hui?»
Sur le morceau d’ouverture, «SAN MÉLÉ», le rythme fonctionne presque comme une respiration. Les mains frappent les tambours avec précision et abandon, des tambours qui semblent contenir à la fois un battement de cœur et le pouls même de l’île. La musique évoque la vision de la Négritude d’Aimé Césaire: une fierté de l’identité noire, une reconnaissance de l’histoire, de la culture et du destin face à l’oppression coloniale. C’est une musique de résurrection, de révolte, de dignité sonore.
À Paris, Troupé collabore avec une constellation de musiciens partageant sa vision. Le pianiste Grégory Privat, les batteurs Arnaud Dolmen et Olivier Juste, le bassiste Mike Armoogum, et plus tard Jonathan Jurion et Andy Berald, participent tous à une conversation qui traverse océans et générations. «La musique est un dialogue», dit Troupé. «Elle porte les voix de mes ancêtres mais aussi les questions d’aujourd’hui. Je veux que les gens ressentent ce battement de cœur, qu’ils fassent partie de ce dialogue.»
Formé au conservatoire de Toulouse, Troupé habite à la fois la tradition classique européenne et l’esprit improvisé des Caraïbes. Cette dualité se manifeste sur l’album par des sections d’une richesse harmonique complexe, subtilement agrémentées de touches tropicales, l’arôme des îles distillé en notes, rythmes et silences. Le résultat est un jazz à la fois cérébral et profondément humain, une musique intelligente et stratifiée qui invite à la réflexion tout en faisant bouger le corps.
Critiques et auditeurs peuvent retrouver des échos de Maria Schneider dans les compositions de Troupé, non pas par origine mais par profondeur expressive, rigueur intellectuelle et ouverture offerte à chaque auditeur. Pour ceux qui connaissent son œuvre, cet album est une révélation : il creuse jusqu’au cœur de son être musical et personnel, exposant beauté et vulnérabilité. Il exige d’être vécu différemment, avec patience et attention, révélant de nouvelles couches à chaque écoute.
En concert, Troupé est tout aussi magnétique. Ses baguettes frappent avec précision, son corps se balance comme un pendule, guidant le quartet à travers des passages de pure virtuosité technique et des moments d’intimité fragile. Le public n’a pas besoin de connaissances préalables; la musique parle simplement, directement, comme le battement de cœur d’une île qui a connu à la fois oppression et joie.
Le travail de Sonny Troupé dépasse la musique. C’est la culture, la politique, l’histoire et la poésie, le tout enveloppé dans une forme moderne, intelligente et profondément enracinée. Il nous rappelle que le rythme d’un peuple peut se faire entendre à travers les océans, et que l’amour, l’amour de la tradition, des musiciens, de sa propre histoire, peut être la forme d’expression la plus radicale.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 21st 2026
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Musicians :
Sonny Troupé Quartet
Jonathan Jurion – piano, rhodes, chœurs
Sonny Troupé – batterie, percussions, sampler, création samples, choeurs
Mike Armoogum – basse, chœurs
Andy Bérald – tambour ka, choeurs
Add 4
Violon 1 – Verena Ruiling Chen,
Violon 2 – Pauline Denize
Violon alto – Valentine Garilli
Violoncelle – Guillaume Latil
Artistes invités
Lucien Troupé – chant sur 5/ voix sur 2
Lou Tavano – chant sur 8
Laurent Lalsingué – steel pan sur 3
Christian Laviso – guitare sur 10
Raphaël Philibert – sax alto sur 2, 10
Track Listing :
LIMYÈ
Une Etoile Toujours Sera la bienvenue
AN BWA MATOUBA
DANS É VI
LÉÒNO
SANTIMAN DÉMÉLÉ
KA SANKA
SAN MÉLÉ
EVY DANSE
LEWÒZ N°3
