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Skinny Hightower, un jazz nourri de mémoire qui cherche encore son propre langage
Les lundis matin se suivent, mais ils ne se ressemblent jamais vraiment lorsque l’on travaille au milieu d’un flot presque ininterrompu de nouveautés musicales. En août, les arrivées de CD de jazz se multiplient dans toutes les directions, tandis que septembre et octobre commencent déjà à se faire sentir, avec des albums qui arrivent bien avant leur véritable saison. Il faut alors gérer les sorties du mois en cours tout en découvrant celles qui s’annoncent, avec cette impression permanente de courir après une actualité musicale qui ne laisse guère le temps de reprendre son souffle.
Dans cette accumulation, il arrive pourtant qu’un disque parvienne à suspendre quelques instants cette mécanique. Une pochette attire le regard, avant même que la musique ne soit entendue. Celle de Skinny Hightower, avec son fond brun et le musicien photographié dans une attitude presque dansante, une jambe levée comme s’il avait été surpris en plein mouvement, provoque immédiatement une association d’idées. Elle rappelle certaines pochettes d’Isaac Hayes et, avec elles, tout un univers où le jazz n’a jamais vraiment accepté de rester enfermé dans ses propres frontières.
Je pense à Isaac Hayes avant même d’avoir entendu la première note. Puis vient « Devotion », le premier titre, et cette première impression trouve rapidement une confirmation musicale. Il y a dans cette ouverture une chaleur, une densité et une forme de ferveur qui renvoient à une époque où la soul, le funk, le jazz et la spiritualité pouvaient encore se rencontrer sans avoir besoin de justifier leur présence dans un même espace musical.
La comparaison avec Hayes ne suffit évidemment pas à définir Skinny Hightower, mais elle constitue une bonne porte d’entrée pour comprendre ce nouvel album. Car Hightower est un musicien difficile à enfermer dans une seule catégorie. Compositeur, multi instrumentiste, producteur, il joue lui-même une grande partie des instruments présents sur le disque, notamment les claviers, la basse, la batterie, les percussions et la guitare. À certains moments, cette dernière, fait surgir des riffs qui évoquent Santana, tandis que la construction rythmique s’oriente vers quelque chose de plus psychédélique, presque hypnotique.
À force de vouloir dresser l’inventaire de ses talents, on finit d’ailleurs par se demander ce qu’il reste à confier aux autres musiciens. Deux flûtistes viennent ici renforcer l’ensemble, ce qui permet heureusement de rappeler que Hightower n’a pas encore décidé de jouer absolument de tout. S’il avait également pris en charge les flûtes, il aurait fallu commencer à chercher d’autres références pour parvenir à le situer, ce qui aurait probablement rendu la tâche du chroniqueur encore plus compliquée.
Cette plaisanterie n’est pas totalement anodine, car cette dimension de musicien homme-orchestre pourrait être perçue comme une simple démonstration de virtuosité. Elle est pourtant beaucoup plus intéressante que cela. Hightower ne semble pas vouloir multiplier les instruments pour montrer qu’il en est capable. Il les utilise pour contrôler la couleur, le rythme et l’architecture de sa musique, avec une conception de la production qui rappelle davantage certains albums construits comme des univers complets que des enregistrements destinés à mettre en avant un seul instrumentiste.
C’est aussi ce qui explique la place importante du funk dans son travail. Depuis quelque temps, de nombreux musiciens de jazz semblent revenir vers les sonorités des années 1970, comme si cette période constituait désormais une sorte de réservoir dans lequel une nouvelle génération pouvait librement puiser. Il ne s’agit toutefois pas nécessairement d’un retour nostalgique. Les musiciens d’aujourd’hui n’ont pas vécu cette époque de la même manière que ceux qui l’ont créée, et leur rapport à cette musique est forcément différent.
Chez Hightower, le funk, la fusion, la soul et le jazz moderne se rencontrent avec une certaine évidence. Les références sont nombreuses, mais elles ne fonctionnent pas uniquement comme des citations. Elles forment plutôt une mémoire musicale à partir de laquelle le compositeur tente de construire quelque chose qui lui appartient.
Cette abondance constitue également la principale question que l’on peut poser à son travail. Lorsque les références à Stevie Wonder, Steely Dan, Herbie Hancock, George Benson, Billy Cobham ou Brad Mehldau deviennent aussi nombreuses, le risque existe de voir apparaître davantage une cartographie des admirations qu’une identité immédiatement reconnaissable. La frontière entre hommage et langage personnel peut parfois être ténue.
Mais Hightower possède une qualité essentielle pour éviter ce piège, celle d’un véritable sens de la construction musicale. Il ne juxtapose pas simplement ses influences. Il les fait circuler à l’intérieur d’une production cohérente, souvent très travaillée, où le groove joue un rôle aussi important que l’harmonie.
Son parcours permet de comprendre cette richesse. Né et élevé à Wichita, dans le Kansas, il a grandi dans un environnement musical où le gospel, le jazz, le R&B et les traditions populaires américaines ont contribué à former son oreille. Cette origine explique en partie la dimension spirituelle de sa musique, mais aussi cette volonté de ne jamais séparer complètement la sophistication musicale du plaisir physique du rythme.
Son apprentissage ne s’est cependant pas limité à une tradition régionale. Hightower a étudié les grands musiciens qui ont transformé la musique américaine au cours des dernières décennies, notamment Stevie Wonder dans sa période la plus créative des années 1970, Steely Dan pour son perfectionnisme, Herbie Hancock pour son approche de l’harmonie, George Benson pour son élégance instrumentale, Billy Cobham pour son énergie rythmique et Brad Mehldau pour sa manière plus contemporaine de dialoguer avec l’histoire du jazz.
Cette liste pourrait donner l’impression d’un héritage difficile à porter. Pourtant, lorsqu’on écoute l’album dans son ensemble, elle devient plutôt une série de points de repère. Hightower connaît cette histoire, mais il ne semble pas chercher à la reproduire à l’identique. Il en récupère les outils.
La maîtrise des grands mouvements culturels et musicaux des années 1970 et 1980 est particulièrement perceptible dans les arrangements. On retrouve des couleurs qui auraient parfaitement pu appartenir à cette époque, mais qui sont traitées avec une production contemporaine, parfois plus sèche et plus directe. Le résultat n’est donc pas exactement un disque rétro, même si sa mémoire musicale est profondément ancrée dans cette période.
À plusieurs reprises, on se prend néanmoins à imaginer ce que donnerait cet univers avec des choristes. Certains passages semblent presque appeler une présence vocale, et l’on pourrait même souhaiter entendre Hightower prendre lui-même le micro, que ce soit sous la forme d’un véritable chant ou d’un spoken word. Cette envie ne vient pas d’un manque dans l’album, mais plutôt de l’impression que le musicien possède encore une quantité importante de choses à exprimer.
Cette question de la voix devient particulièrement intéressante lorsque l’on arrive au dernier titre, « Deeper Than You Think ». Le titre semble presque fournir lui-même une clé de lecture pour l’ensemble du disque. Il invite à ne pas s’arrêter aux influences immédiatement reconnaissables, aux performances instrumentales ou aux arrangements sophistiqués, mais à chercher ce qui se trouve derrière cette accumulation de formes musicales. Et peut-être est ce précisément ce que Hightower cherche à faire entendre.
L’album a été enregistré presque entièrement par lui-même, des claviers à la basse, de la batterie aux percussions, de la guitare jusqu’à la production. Cette concentration des rôles pourrait produire une musique trop contrôlée, mais elle donne ici au disque une unité particulière. Chaque élément semble avoir été pensé pour participer à une même trajectoire.
On peut ainsi entendre l’album comme une forme de pèlerinage musical, même si le mot peut sembler ambitieux. «Devotion» ouvre le disque avec cette chaleur presque spirituelle qui rappelle immédiatement les racines gospel du musicien. «Chain Reaction» fait ensuite monter la tension et déplace l’ensemble vers une forme de jazz fusion beaucoup plus explosive. «Strides» poursuit cette recherche autour du mouvement et du groove, tandis que «Hypnotic», porté par sa batterie, donne au disque une dimension plus physique, presque obsessionnelle.
Puis vient «Deeper Than You Think», qui ralentit le mouvement et permet à l’album de trouver une autre forme d’équilibre. Cette réinterprétation d’un titre de George Benson apporte une douceur particulière, mais elle ne ressemble pas à une simple conclusion. Elle donne plutôt l’impression que Hightower accepte enfin de laisser la musique respirer après avoir passé une grande partie du disque à la pousser vers l’avant.
Le titre s’est imposé naturellement, explique le musicien, sans qu’il soit nécessaire de passer par un long processus de réflexion. Une fois la musique terminée, il ne semblait plus y avoir d’autre nom possible. Cette évidence correspond assez bien à l’impression générale laissée par le disque, même si elle n’empêche pas quelques interrogations sur la manière dont Hightower fera évoluer ce langage dans ses prochains travaux.
Car il s’agit déjà de son septième album. Son premier disque, «Cloud Nine», paru en 2016, annonçait déjà certaines des directions que l’on retrouve aujourd’hui. Entre temps, Hightower a également accompagné de nombreux artistes, accumulant une expérience qui dépasse largement le cadre de sa propre discographie et qui semble avoir nourri cette conception très complète de la production musicale.
Il serait d’ailleurs dommage de s’arrêter à l’album lui-même. Son site internet mérite véritablement une visite, notamment parce qu’il est particulièrement bien documenté et permet de mieux comprendre son parcours, ses collaborations, ses influences et le travail esthétique qui accompagne sa musique. Dans un univers où la présentation des artistes se réduit souvent à quelques lignes biographiques et à une photographie destinée aux plateformes de streaming, cette documentation permet au contraire de replacer l’œuvre dans un contexte plus large.
Elle donne aussi une autre dimension à l’écoute. On comprend mieux que Hightower ne cherche pas seulement à être un instrumentiste capable de jouer de plusieurs instruments, mais qu’il travaille à construire une vision d’ensemble dans laquelle composition, interprétation, production et esthétique participent du même projet.
C’est peut-être là que se situe l’intérêt principal de ce nouvel album. Il ne prétend pas réinventer le jazz, et il serait inutile de lui demander une rupture radicale avec les traditions qui l’ont nourri. Sa démarche est différente. Hightower prend une histoire musicale extrêmement riche, celle du gospel, du funk, de la soul, du jazz fusion et du jazz moderne, et tente de la faire passer par sa propre sensibilité.
Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément américain, au sens musical du terme, cette capacité à faire dialoguer des traditions différentes sans nécessairement chercher à les hiérarchiser. Il y a aussi une forme de générosité, car Hightower ne semble jamais vouloir choisir entre la sophistication et le plaisir immédiat du groove.
Dans le flot presque continu des nouveautés qui arrivent chaque semaine, c’est peut-être finalement ce que l’on attend encore d’un disque, qu’il parvienne à interrompre le mouvement pendant quelques instants et à provoquer une véritable écoute. La pochette de Skinny Hightower avait attiré mon attention un lundi matin, parmi des dizaines d’autres albums. Quelques heures plus tard, la curiosité avait laissé place à une autre impression, plus difficile à formuler, celle d’avoir découvert un musicien qui connaît parfaitement la musique qu’il aime, mais qui cherche encore à comprendre jusqu’où il peut emmener la sienne.
Et c’est probablement dans cette recherche que se trouve la partie la plus intéressante de son travail. Derrière les claviers, les guitares, les rythmes funk, les références aux grandes figures du jazz et cette impression permanente de mouvement, Skinny Hightower semble poursuivre quelque chose de plus intime, que le titre «Deeper Than You Think» résume finalement assez bien. Il ne suffit pas d’entendre les influences. Il faut encore écouter ce que le musicien tente d’en faire.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 11th, 2026
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Musicians :
SKINNY HIGHTOWER – Drums, Bass, Rhodes, Vibraphone, Piano, Clavinet, Wurlitzer, Guitar, Hammond B3 Organ, Synthesizers, Percussion, Moog Bass, String Arrangements, Horn Arrangements
ALTHEA RENE – Flute (”Devotion”)
CHARLOTTE GLASSON – Flute
Track listing :
Devotion
Chain Reaction
Between the Lines
Nimbus
Velour
The Fifth Floor
Strides
Hypnotic
Ridin’ High
Deeper Than You Think
