SHEMEKIA COPELAND – Uncivil War

Alligator / Socadisc
Rhythm 'n' Blues
SHEMEKIA COPELAND - Uncivil War

Après avoir franchi les caps successifs de la maternité et de la quarantaine, l’éternelle enfant prodige du rhythm n’ blues aborde celui du dixième album. Son prédécesseur, “America’s Child”, avait encore élargi le spectre de son registre, y incluant sans complexe le rock et l’Americana (depuis les Kinks jusqu’à John Prine et Mary Gauthier). Interprète avant tout, Shemekia Copeland a cette fois encore confié l’essentiel de l’écriture à ses deux co-producteurs, son lead guitarist Will Kimbrough et John Hahn, avec cependant trois covers notoires: “Under My Thumb” des Stones et “In The Dark” de Don Robey, sans omettre la désormais traditionnelle reprise de son défunt papa, Johnny Copeland. Au registre des invités de marque, on remarque la présence des géants Steve Cropper et Duane Eddy, ainsi que celle du Nashville rocker Webb Wilder, du jeune guitariste qui monte, Christone Ingram (alias Kingfish) et de la star actuelle de l’alternative country Jason Isbell, qui tient la lead guitar sur le furieux “Clotilda’s On Fire” introductif. Shemekia pose ensuite le pied dans le gospel avec un “Walk Until I Ride” bénéficiant de l’apport décisif de choristes inspirés et de la lap-steel du grand Jerry Douglas (solo d’anthologie). La plage titulaire synthétise les thêmes de ce LP: sans le nommer, Hahn et Kimbrough dressent un inventaire funeste de l’Amérique de Trump. Capté à Nashville (comme les onze autres plages), ce fervent manifeste patriotique (présentant cette fois Douglas au banjo) est à la fois un réquisitoire et un appel au sursaut démocratique, à la veille d’élections présidentielles décisives. Stonien en diable, “Money Makes You Ugly” s’avère un brûlot dont on doute qu’il atteigne jamais les ondes de Wall Street (“nous buvons de l’eau polluée tandis que tu sabres le champagne, mais il faudra qu’un jour tu en paies le prix: l’argent rend moche, et tu en es la preuve vivante”), et sur un rythme néo-orléanais, “Dirty Saint” est un hommage au regretté Dr. John (qui produisit son troisième album, “Talking To Strangers”). Le gang transpose ensuite en swamp-soul l’immarescible “Under My Thumb” de Jagger-Richards (imaginez Creedence backant Tina Turner sur un medley entre “I Heard It Through The Grapevine” et “Suzie Q”, et vous en approcherez l’idée). La folie meurtrière des armes à feu que défend âprement la NRA est battue en brêche par l’acerbe “Apple Pie And A .45”, Kimbrough poussant la félonie jusqu’à s’y fendre d’un solo à la Lynyrd Skynyrd! “Give God The Blues” est un vibrant plaidoyer pour la tolérance et le vivre-ensemble (autant dire l’équivalent d’ “Imagine” et de l’ “Internationale” aux oreilles des occupants actuels de l’opportunément nommée Maison Blanche): “Dieu ne déteste ni les Mususulmans, ni les Juifs, ni les Chrétiens non plus que les Bouddhistes, les Républicains ou les Démocrates, mais nous lui collons tous le cafard”! Tant qu’elle y est, Shemekia Copeland emprunte à J.J. Cale sa trame sonore pour le plaidoyer LBGTQ “She Don’t Wear Pink”, proposant rien moins que la rencontre confraternelle de Duane Eddy et Webb Wilder. Autre crachat sur le plastron des Big Boss Men s’imaginant diriger la marche du monde, le musclé et funky “No Heart At All” brandit le scalpel d’une slide fumante (usual suspect: Jerry Douglas): “tu n’as même pas le cœur froid, tu n’as pas de cœur du tout”. On souhaite que ce soit effectif, car sinon, ça doit faire mal! “In The Dark” est traité à la manière des premiers slow-blues d’Otis Rush, avec un Steve “The Colonel” Cropper impérial en ce registre, avant que l’émouvant “Love Song” de Johnny Clyde Copeland ne ferme le ban sur un solo ravageur de Kimbrough. Sans parler encore d’album de la maturité, cette suite d’ “America’s Child” constitue sans doute la livraison la plus cohérente à ce jour d’une Shemekia Copeland désormais fermement installée au firmament des artistes ayant quelque chose entre les oreilles (et la voix pour le dire). Daddy would be proud, baby!

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

PARIS-MOVE, October 10th 2020