Shawn Lovato – Biotic (FR review)

Endectromorph – Street date: February 6, 2025
Jazz
Shawn Lovato – Biotic

À un moment où le jazz contemporain continue de se débattre avec ses propres définitions, tiraillé entre reconnaissance institutionnelle et réinvention underground, cet album s’impose à la fois comme une provocation et comme une véritable déclaration d’intention. Dans le flot continu de CD reçus ces dernières semaines, une pochette a immédiatement retenu mon attention. Son graphisme, volontairement ou non, évoque le langage visuel longtemps associé au label allemand ACT. Cette seule analogie a suffi à le faire remonter en tête de ma pile d’écoutes, non sans une légère gêne: comment avais-je pu passer à côté de ce musicien, alors qu’il a déjà publié plusieurs albums?

Dès les premières minutes, il apparaît clairement que Shawn Lovato possède une voie compositionnelle pleinement affirmée. Il s’engage sans détour dans des architectures musicales d’une grande complexité, sans chercher ni à rassurer ni à séduire immédiatement. Cet album n’est pas conçu pour une écoute confortable, ni pour un plaisir instantané. Ses richesses se dévoilent progressivement, non par la facilité mélodique, mais par une attention soutenue. Pour celles et ceux qui recherchent des musiciens dotés d’une identité forte et d’un goût assumé pour des formes d’expression résolument modernes, l’expérience se révèle profondément stimulante.

Ayant grandi en périphérie de New York, Lovato a été durablement marqué par les scènes underground de la ville, notamment le hip-hop, le metal et le punk rock. Ces influences marginales mais fondatrices continuent de nourrir son ouverture à un large éventail d’approches musicales, traçant un parcours qui l’a mené du CBGB au Stone, puis jusqu’au Lincoln Center. Ici, la ville n’est pas un simple décor: elle devient une force active, presque un instrument à part entière. Lovato en extrait une forme de poésie urbaine, issue du flux rythmique des passants, des frottements et des tensions de l’espace public, transformant le mouvement métropolitain en architecture sonore.

Le trio fonctionne ainsi comme un véritable laboratoire, où les hiérarchies traditionnelles sont volontairement brouillées. Les rôles se déplacent, les attentes sont contournées, et l’écoute devient une responsabilité collective. Impossible, dans ce contexte, de ne pas souligner une fois encore le travail d’Ingrid Laubrock. Écrivant en août dernier dans DownBeat à propos de son album Purposing the Air, je notais: «Le résultat est un album d’une rare cohérence, porté par l’émotion et exécuté avec grâce.» Cette appréciation s’applique ici avec la même justesse. Toujours plus inventive et imprévisible, Laubrock s’impose comme la voix la plus immédiatement identifiable de l’ensemble, tout en s’intégrant avec une remarquable fluidité à l’univers compositionnel de Lovato, qu’elle façonne autant qu’elle s’y laisse modeler.

Le jeu de Lovato à la contrebasse se distingue par une puissance affirmée, ancrant la musique dans une présence physique et une autorité sonore indéniables. Le batteur Henry Memmer lui répond avec une intensité comparable, adoptant parfois une approche qui évoque davantage le travail d’un percussionniste que celui d’un batteur de jazz traditionnel. Cette puissance, toutefois, ne devient jamais écrasante. Memmer introduit une souplesse essentielle, une élasticité salvatrice qui permet à la musique de respirer et empêche la densité de se figer.

J’ai une affection particulière pour ce type de projets: ceux qui sollicitent l’intellect tout en faisant ressentir, avant tout, la force et la clarté d’une intention artistique. Ici, cette intention s’exprime avec une grande liberté, portée par une conscience aiguë de ce que l’écriture permet lorsqu’elle laisse de l’espace à des arrangements où le moindre détail compte. Rien ne semble laissé au hasard. Chaque geste paraît pensé, sans jamais tomber dans la surcharge ou la démonstration.

Une part essentielle de cette ambition créative tient sans doute à la manière dont Lovato conçoit son travail. Il n’hésite pas à s’immerger dans les univers d’autres artistes majeurs — parmi lesquels Ingrid Laubrock, Tony Malaby, Tom Rainey, Anna Webber, Jacob Sacks, DoYeon Kim, Brandon Seabrook, et bien d’autres encore. Ces expériences nourrissent inévitablement son écriture, élargissant son vocabulaire et l’amenant à repousser ses propres limites.

Ingrid Laubrock, telle une actrice à la manière d’Helen Mirren, se révèle ici plus royale que jamais dans ses interprétations, imposant le respect et l’admiration sans jamais verser dans l’emphase. Une fois encore, elle confirme son statut d’artiste majeure de notre époque, la constance et la qualité de son travail parlant d’elles-mêmes. Dans ce projet, le contrebassiste-compositeur pose les fondations d’un univers sonore fondé sur la tension : entre structure et spontanéité, densité et ouverture, expression individuelle et dynamique collective. Il en résulte un paysage immersif, exigeant et rigoureux, mais profondément gratifiant pour celles et ceux qui acceptent de le rencontrer selon ses propres règles.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 15th 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
Shawn Lovato – bass
Ingrid Laubrock – tenor saxophone
Henry Mermer – drums

Track Listing:
Spling
Frequent Flyer
One Step From Anything Easy
Patience And Hydration
Inexorable
Dirt Doesn’t Burn
Parachute Bloom

Produced by Shawn Lovato
Recorded by Ryan Streber at Oktaven Audio, Mt. Vernon, NY, November 2024
Mixed and edited by Ryan Streber at Oktaven Audio, May 2025
Mastered by Scott Hull at Masterdisk, Peekskill, NY
Artwork and Design by Shrenik Ganatra
All Compositions by Shawn Lovato ©2025 BMI
Thank you to Kevin Sun, Ryan Streber, and Shakira Croce, and immeasurable gratitude to Henry and Ingrid for their dedication to the music and inspired playing.
The realization of this work was made possible in part by a generous grant from Hofstra University for faculty research and development.