| Folk-Blues |
“First Light” de Sean Taylor: le folk à l’ère de l’incertitude politique et morale.
À un moment où l’Europe semble de plus en plus incertaine quant à son avenir, l’auteur-compositeur folk-blues britannique Sean Taylor a choisi de ne pas détourner le regard. Son nouvel album, First Light, propose une méditation sobre et profondément personnelle sur l’effondrement climatique, la montée des extrémismes politiques et la dignité fragile des classes populaires, le plaçant parmi les voix les plus convaincantes de la musique roots européenne contemporaine.
L’album se lit comme un portrait gravé dans la désillusion. L’Europe traverse une période de tensions politiques, économiques et environnementales marquées: l’ascension des mouvements extrémistes, l’échec de politiques économiques cohérentes à l’échelle du continent et l’abandon progressif, pays après pays, des engagements écologiques ont installé un climat d’incertitude et de désenchantement feutré. Dans un tel contexte, il n’est guère surprenant que de nombreux artistes peinent à imaginer l’avenir autrement qu’en demi-teinte.
Sean Taylor ne se dérobe pas à ce constat sombre. «Dans ma musique, je témoigne de l’apocalypse en cours du changement climatique, de l’escalade des guerres et de la domination de l’extrême droite. Ce sont des temps dangereux. Mon nouvel album, First Light, se compose de onze chansons qui reflètent ma vision du monde en 2025», explique-t-il. Une déclaration qui inscrit clairement le disque dans la grande tradition britannique de la musique folk engagée, sans nostalgie ni excès rhétorique.
Le tissu social de l’Angleterre a longtemps été façonné par une vaste classe ouvrière marquée par une pauvreté persistante, et Taylor ancre ses inquiétudes globales dans cette réalité vécue. Dans «Artificial Intelligence», il dresse un tableau dur et sans concession d’une société fracturée, où le progrès technologique ne parvient pas à masquer la précarité humaine. «Britain’s Got Talent», précise-t-il, est sa vision de la petite île qu’il appelle son foyer, un titre volontairement ironique pour une chanson qui interroge le spectacle, les inégalités et l’image que le pays se donne de lui-même. Quant à «Poverty», elle est explicitement dédiée à la classe ouvrière, écrite par un troubadour issu de ce même milieu, qui s’exprime sans condescendance ni abstraction.
Pourtant, First Light n’est pas un album de désespoir. Sean Taylor est, par tempérament, un optimiste. «Je crois à l’espoir de l’amour et à la bonté fondamentale des gens», affirme-t-il. Cette conviction structure l’album lui-même. La chanson-titre, «First Light», ouvre le disque, tandis que «Murmurations» le referme, deux pièces qui agissent comme de discrètes célébrations de la nature et de sa résilience. Entre les deux, «Everything» se distingue comme une chanson d’amour tendre et dépouillée, offrant l’intimité comme une forme de résistance au chaos ambiant.
Cet équilibre entre gravité et espoir n’a rien d’un hasard. Toujours sur les routes, Sean Taylor puise autant dans ses voyages que dans l’introspection. Son regard sur le monde se construit dans le mouvement, à travers les frontières, les langues et les traditions musicales. Cette ouverture se reflète dans sa reprise d’un texte révolutionnaire espagnol, «Manifesto», ainsi que dans les influences multiples qui traversent l’album. Folk, blues, jazz et musiques du monde y cohabitent sans jamais sembler forcés, renforçant la réputation de Taylor comme auteur-compositeur dont la profondeur intellectuelle ne sonne jamais creux.
À une époque où la chanson politique se réduit souvent au slogan, Sean Taylor appartient à une catégorie plus rare d’artistes: ceux pour qui la réflexion et l’honnêteté émotionnelle sont indissociables. Album après album, il poursuit une vision créative cohérente, décrivant le monde tel qu’il le perçoit, sans fard ni posture morale artificielle. À ce titre, il mérite une place à part parmi les auteurs-compositeurs contemporains, non pour la nouveauté, mais pour l’intégrité et la constance de son travail.
Sur le plan musical, First Light privilégie une approche presque entièrement acoustique, un choix qui confère aux chansons une immédiateté profondément humaine et les rend faciles à imaginer sur scène. À mesure que sa carrière avance, Sean Taylor évoque de plus en plus la stature d’un conteur dans la lignée de Paul Simon, transportant ses récits de scène en scène et laissant les chansons évoluer au fil des concerts. Avec des projets toujours plus écrits, intimistes et responsables, il peut aussi bien investir de petites salles que de grandes scènes. Dans tous les cas, il trouve des oreilles attentives, et des spectateurs prêts à reprendre certains refrains en chœur.
À bien y réfléchir, la proximité que l’on peut ressentir avec l’univers de Sean Taylor tient autant à ses textes qu’à son langage musical, rétif à toute forme d’enfermement. Oscillant sans cesse entre folk, blues, jazz et influences venues d’ailleurs, son œuvre s’adresse à celles et ceux qui recherchent du sens plutôt que de l’évasion. Pour les auditeurs attirés par des artistes dont la conscience est plus humaniste que strictement politique, et pour qui la musique demeure une aventure plutôt qu’un produit, First Light est un album qui s’inscrit dans la durée.
À l’heure où l’espace culturel est saturé de réactions instantanées et de bruit, First Light se distingue par sa patience. Sean Taylor n’apporte pas de solutions, et ne prétend pas le faire. Ce qu’il exige, en revanche, c’est de l’attention, à l’injustice, à la beauté, et à la persistance silencieuse de l’espoir. Dans le paysage musical et politique actuel, cette exigence est peut-être l’un des gestes artistiques les plus responsables qui soient.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 12th 2026
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To buy this album (February 6)
Musicians :
Sean Taylor – Vocals, Piano and Electric Guitar
Mike Seal – Double Bass
Paulina Szczepaniak – Drums and Percussion
Justin Carroll – Hammond Organ
Michael Buckley adding Saxophones
Richard Moore – Violin
Track Listing :
First Light
Artificial Intelligence
Britain’s Got Talent
Manifiesto
Little Donny Returns
Seeds
Everything
The Shield
Poverty
All Along The Watchtower
Murmurations
