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Résumé: Entouré de Tim Lefebvre, Corey Fonville, Sam Yahel et Dawn Pemberton, Seamus Blake rend hommage à Eddie Harris avec un album qui réinvente ce répertoire sous un jour résolument contemporain. Entre funk, soul et jazz moderne, cette relecture inspirée conjugue énergie, élégance et vision.
Seamus Blake réinvente Eddie Harris pour le XXIe siècle dans un hommage vibrant et habité
Il est des pochettes d’albums qui arrivent au bon moment. Alors qu’une semaine entière de pluie s’annonce et que le ciel gris semble avoir décidé de s’installer durablement, les teintes vertes et chaleureuses de celle-ci apportent une lumière inattendue avant même que la musique ne commence. Puis le regard s’attarde sur les noms réunis pour ce projet et l’impatience se transforme rapidement en enthousiasme. Avec Seamus Blake, Tim Lefebvre, Corey Fonville et Sam Yahel, les attentes sont naturellement élevées.
L’album ne tarde pas à les satisfaire. Dès les premières mesures de «Compared to What», l’auditeur est happé par une interprétation d’une énergie communicative où la précision instrumentale rencontre une présence vocale affirmée et un groove funk irrésistible. Cette intensité ne quittera pratiquement plus le disque, qui avance avec une cohérence remarquable et un véritable sentiment d’évidence.
Pour ceux qui auraient perdu de vue la figure d’Eddie Harris, un rappel s’impose. Né à Chicago, le saxophoniste ténor et compositeur fut l’une des personnalités les plus novatrices du jazz de la fin des années 1960. À une époque où une partie du monde du jazz regardait encore avec méfiance certaines évolutions musicales, Harris choisissait déjà d’explorer les rythmiques issues du groove, l’électronique et les croisements de genres. Son enregistrement d’Exodus devint le premier disque de jazz certifié disque d’or tout en accédant aux classements nationaux. Quant à sa collaboration avec Les McCann sur le mythique Swiss Movement, enregistré en public au Festival de Montreux en 1969 sans répétition préalable, elle donna naissance à l’inoubliable «Compared to What», signé Gene McDaniels. Sa composition «Freedom Jazz Dance», reprise notamment par Miles Davis, allait quant à elle devenir l’un des standards majeurs du jazz moderne.
Ce qui rend cet hommage particulièrement convaincant tient au fait qu’il ne s’enferme jamais dans la nostalgie. Plutôt que de considérer la musique de Harris comme un objet patrimonial à préserver sous verre, Seamus Blake et ses partenaires la traitent comme une matière vivante. Il en résulte un album qui possède toutes les qualités d’un futur disque de référence. Au-delà du sujet lui-même, c’est une vision contemporaine de l’héritage de Harris qui s’exprime ici, portée par des conceptions rythmiques actuelles, des arrangements raffinés et une utilisation inventive des cuivres et des textures électroniques.
Eddie Harris lui-même fut un pionnier en la matière. Parmi les premiers musiciens de jazz à électrifier son instrument grâce au système Varitone, il a contribué à ouvrir un chemin reliant l’âge d’or de la fusion aux pratiques contemporaines des instruments à vent électroniques. Son influence a largement dépassé les frontières du jazz. Au fil des décennies, ses enregistrements ont été abondamment samplés par des artistes de hip-hop tels qu’Eric B. & Rakim, Gang Starr, De La Soul, Cypress Hill, Digable Planets, Pete Rock & CL Smooth ou encore Busta Rhymes, preuve de la modernité durable de son œuvre.
L’album agit ainsi comme un pont entre les époques. Les interprétations sont traversées par une forme de tendresse, mais aussi par une imagination constante et une élégance presque poétique. Interrogé sur sa découverte d’Eddie Harris, Seamus Blake résume simplement ce qui l’a séduit: «Je me souviens de la première fois où j’ai entendu Eddie Harris. J’ai été bouleversé. C’était funky, mélodique et cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu auparavant.»
Le parcours du saxophoniste explique en partie pourquoi il était particulièrement bien placé pour porter un tel projet. Au fil des années, Blake a joué et enregistré avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Kurt Rosenwinkel, Gonzalo Rubalcaba ou encore John Scofield, lequel l’a décrit comme un musicien exceptionnel et un saxophoniste complet. Alors qu’il étudiait encore au Berklee College of Music, il enregistrait déjà avec le batteur Victor Lewis avant de s’installer à New York. Il deviendra ensuite l’un des piliers du Mingus Big Band. Sa victoire au prestigieux concours international Thelonious Monk en 2002 a définitivement consacré son statut parmi les grandes voix du saxophone contemporain.
L’une des réussites majeures du disque réside dans sa capacité à dissimuler la complexité de son architecture. Les arrangements sont élaborés, les constructions harmoniques parfois sophistiquées, mais rien ne paraît démonstratif. Tout semble couler de source grâce à des musiciens dont la maîtrise technique ne prend jamais le pas sur l’expression musicale.
Cette réussite doit beaucoup à l’alchimie exceptionnelle du groupe. La basse de Tim Lefebvre constitue une source permanente d’élan. Profonde, souple et toujours en mouvement, elle ancre les compositions dans un groove dense tout en leur apportant des nuances de couleur et de texture. Sa capacité à naviguer naturellement entre jazz, funk et musiques improvisées contemporaines confère au disque une grande partie de son identité actuelle.
À ses côtés, Corey Fonville joue un rôle tout aussi déterminant. Son approche de la batterie conjugue précision, inventivité et ouverture stylistique. Nourri aussi bien par le jazz que par la fusion, le hip-hop ou la néo-soul, son jeu crée une dynamique constante qui maintient la musique dans un état de mouvement permanent sans jamais la surcharger. Ensemble, Lefebvre et Fonville constituent le moteur rythmique de cet enregistrement, celui qui lui permet d’être à la fois solidement enraciné et perpétuellement tourné vers l’avant.
Le morceau d’ouverture demeure cependant la véritable clé de lecture de l’ensemble du projet. «Compared to What» s’ouvre sur la voix de Dawn Pemberton, un choix qui renouvelle immédiatement l’écoute de ce classique. Blake explique avoir souhaité proposer un arrangement différent afin de mettre davantage en valeur la chanteuse. Plus encore, il souligne que les paroles, écrites dans les années 1960, continuent aujourd’hui de résonner avec une étonnante acuité. Les interrogations qu’elles portent sur la société, la justice ou le pouvoir politique n’ont rien perdu de leur pertinence.
L’album enchaîne ensuite avec «Listen Here», l’une des compositions emblématiques d’Eddie Harris et un incontournable de son répertoire scénique. Blake le décrit comme un morceau typiquement harrisien, direct, profondément blues, funk et légèrement psychédélique. Une définition que l’interprétation confirme pleinement, tant elle parvient à conjuguer accessibilité et goût du risque.
À l’écoute de ce disque, on repense à cette phrase célèbre de Miles Davis selon laquelle tout commence avec Louis Armstrong. De la même manière, il est difficile de ne pas percevoir ici la présence discrète mais persistante de Miles Davis lui-même. Son ombre traverse l’album avec élégance, non sous la forme d’une imitation, mais comme le rappel d’une idée essentielle: le jazz avance en réinventant constamment sa propre histoire. Eddie Harris l’avait parfaitement compris. Seamus Blake aussi.
Plus qu’un simple album hommage, ce disque prend la forme d’un dialogue entre générations. Il célèbre Eddie Harris non pas en reproduisant fidèlement sa musique, mais en retrouvant l’esprit d’aventure et de curiosité qui animait chacune de ses explorations. C’est sans doute la plus belle manière de lui rendre hommage.
Rares sont les albums hommage qui paraissent aussi vivants. En faisant de la musique d’Eddie Harris une source d’inspiration plutôt qu’un objet de mémoire, Seamus Blake et ses partenaires signent une œuvre à la fois intemporelle et profondément actuelle.
Une célébration de l’invention, du groove et de l’imagination qui permettra aux nouveaux auditeurs de découvrir l’héritage de Harris tout en offrant aux amateurs de longue date un regard neuf sur une œuvre dont les possibilités semblent inépuisables.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 16th, 2026
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Musicians :
Seamus Blake – tenor saxophone, EWI and effects, vocals
Sam Yahel – Hammond B3 organ, piano, clavinet, Fender Rhodes
Tim Lefebvre – electric bass
Corey Fonville – drums
Dawn Pemberton – vocals
Seamus Blake, Sam Yahel, Tim Lefebvre, Corey Fonville, Dawn Pemberton and Scott Morin – Group Vocals on Illusionary Dreams
Track Listing :
Compared To What
Listen Here
Mean Greens
EH Medley
Come Dance With Me
Funkorama
Illusionary Dreams
Produced by: Scott Morin, Seamus Blake and Cory Weeds
Executive Producer: Cory Weeds
Recorded at Afterlife Studios in Vancouver, BC, Canada on November 3rd and 4th, 2025
Engineered by John Raham
Additional Vocal Engineering by Dave Sikula
Mixed and Mastered by Sheldon Zaharko
Production Managers: Dominic Duchamp and Scott Morin
Photography by Kate Izor
Additional Photography by Ken Burke