SAVOY BROWN – Ain’t Done Yet

Quarto Valley
Blues-Rock
SAVOY BROWN - Ain't Done Yet

Il y eut dès 1965 le Savoy Brown Blues Band. L’un des innombrables combos britanniques à s’engouffrer dans la brêche ouverte par les Stones et les Bluesbreakers, pour écumer le circuit des youth clubs, auprès du John Dummer Blues Band, des Groundhogs, Artwoods, Shotgun Express et autres Jaybirds (ces derniers avec un Alvin Lee arborant alors la même coupe afro que le Clapton de Cream!). Outre le lutin à peine pubère qui y triturait une Gibson SG presque trop grande pour lui, la formation présentait alors la particularité de comporter un frontman noir, en la personne d’un certain Brice Portius. Après un premier album en 67, cet exotique chanteur céda prestement la place à plus excentrique encore. Avec son monocle, son chapeau claque et les barreaux de chaises qu’il têtait ostensiblement en toute circonstance, Chris Youlden exhalait tout le charisme de l’aristocrate déclassé, troussant au passage quelques lyrics qui valurent au groupe ses premiers succès. Hélas, la formation (managée par le propre frère du gnome) peinait sensiblement à maintenir un personnel stable, et de ses origines à la fin des seventies, elle compta pas moins de 35 membres successifs. Un record, qui institua Kim Simmonds, leur leader rabougri, pour seul permanent à bord, tandis que la valse des chaises musicales démultipliait ce score jusqu’à nos jours… Autant dire que les remaniements de Fleetwood Mac, Yes et King Crimson font en comparaison figure de ronds dans l’eau! Cette instabilité chronique eut un impact inévitable sur l’identité du groupe, et dès les années 70, Savoy Brown évoquait davantage une marque déposée, plutôt qu’un orchestre à proprement parler. Les packages façon supergroupe (“Boogie Brothers”, réunissant sous la même bannière Stan Webb, Miller Anderson et Kim Simmonds) cédèrent le pas à de pathétiques bouffonneries (l’affligeant “Rock N’ Roll Warriors”, sanctionnant voici quarante ans déjà la transplantation américaine de Simmonds, avec le même déficit artistique que celui qui sclérosa les Kinks à la même période, pour les mêmes raisons). Que les phalanges du petit homme demeurassent étonnamment agiles malgré l’outrage des ans eût pu suffire à susciter le respect dû à un guitar-hero blanchi sous le harnais, mais il survint plus surprenant encore. À l’abord de sa septième décennie, celui dont on n’attendait plus guère entreprit de se recaler sur ses rails initiaux, et l’on assista à cette improbable mutation: bien qu’américanisé de longue date (selon la formule de son dérivé, Foghat, voire celle de l’un de ses mentors, John Mayall) le groupe se mit soudain à revendiquer sur le tard son héritage british. Depuis cinq ans, Kim Simmonds et ses deux sbires (son line-up de loin le plus fidèle, avec déjà dix années de service au compteur) parsèment ainsi leur boogie-slide blues de références à leur glorieux passé. La plage titulaire de cet album (leur 43ème!) ou cet “All Gone Wrong” introductif n’auraient ainsi pas déparé leur cru d’il y a cinq décennies. Drivées par le jeu fluide et inventif d’une Gibson SG toujours aussi abrasive, la plupart de ces dix nouvelles compositions soutiennent la comparaison avec ce que Savoy Brown a produit de meilleur. “Devil’s Highway” a beau accuser de troublantes similitudes avec le Chris Rea de “The Road To Hell”, et “River On The Rise”, “Feel Like A Gipsy” et “Rocking In Louisiana” évoquer un croisement judicieux entre J.J. Cale et Mickey Jupp, rien ne diverge ici du high profile. Le shuffle buté “Borrowed Time” offre à Simmonds l’occasion d’en remontrer à la meute de garnements qui tente de briser ses travées depuis que le blues blanc est devenu un gallodrome, tandis qu'”Ain’t Done Yet” et le sensible instrumental conclusif semblent téléportés des premiers Chicken Shack et Fleetwood Mac. “Jaguar Car” figure le genre de boogie façon John Lee Hooker que pratique Simmonds depuis toujours, et outre sa slide farouche, propose quelques touches d’harmonica renvoyant également aux origines de la formation. Le titre ne ment pas, Savoy Brown semble en effet loin d’être fini: the road goes on forever…

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

PARIS-MOVE, July 17th 2020