Sam Morrison – Cosmic Trip (FR review)

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Jazz
Sam Morrison – Cosmic Trip

Dans l’ombre de Miles: Cosmic Trip de Sam Morrison et le long écho d’une révolution électrique.

Certains musiciens semblent avancer vers la reconnaissance comme portés par un courant plus fort que les circonstances. Leurs débuts tiennent souvent à des moments qui, avec le recul, prennent une dimension presque légendaire. Pour le saxophoniste Sam Morrison, l’un de ces moments survint au milieu des années 1980, lors d’une résidence au Paul’s Mall, à Boston, lorsque Miles Davis entendit le jeune musicien originaire de Long Island jouer de manière informelle pendant une pause du groupe.

Ce que Davis entendit suffit à provoquer une décision immédiate. Morrison fut invité à rejoindre la formation pour les dernières soirées de l’engagement, et ce choix transforma rapidement l’ensemble. Dans des souvenirs rapportés des années plus tard, plusieurs musiciens présents évoquent un Miles Davis inhabituellement direct. «Je n’avais pas entendu un tel talent au saxophone depuis Coltrane», aurait-il déclaré en coulisses, une remarque qui circula rapidement parmi les musiciens de la scène. Sonny Fortune démissionna le lendemain et, avec l’arrivée de Morrison, la configuration qui allait marquer la dernière période électrique de Miles Davis se trouva définitivement en place.

Pour Morrison, l’expérience fut fondatrice. Dans un entretien accordé bien des années plus tard, il se souvenait de la rapidité déconcertante de cette transition:
«Un jour, vous êtes en train de travailler votre instrument, de chercher votre son. Le lendemain, vous êtes à côté de Miles, et vous comprenez que la musique est plus grande que tout ce que vous aviez imaginé.»

Ce sentiment d’histoire, l’idée que la musique forme un continuum plutôt qu’une succession de moments isolés, imprègne son album récent, Cosmic Trip. Le disque invite inévitablement à la comparaison avec les dernières œuvres de Davis, notamment l’atmosphère de Amandla et des ultimes enregistrements du trompettiste. La parenté n’est pas seulement stylistique. Les deux musiciens partagent la conviction que la musique contemporaine doit absorber les textures de son époque.

Vers la fin de sa vie, Davis évoquait souvent l’idée que le son des banlieues, celui des autoradios et des nuits traversées par les ondes lointaines, façonnerait la musique de demain. Il n’avait sans doute qu’en partie raison, mais Morrison a poursuivi cette intuition, élaborant une musique qui oscille entre mémoire et immédiateté.

Enregistré au fil de sessions étalées sur plusieurs années, Cosmic Trip se déploie comme une méditation sur ce seuil entre les époques. Les rythmes, souvent portés par des boîtes à rythmes, rappellent le vocabulaire de la fusion de la fin du XXe siècle, tandis que les synthétiseurs évoquent une autre imagination technologique, des sonorités à la fois datées et étrangement actuelles. Le phrasé de Morrison possède une dimension dramatique, comme si les mélodies n’étaient pas simplement jouées mais mises en scène, chaque morceau prenant la forme d’un récit miniature.

Les auditeurs familiers des dernières années de Miles Davis percevront peut-être une présence presque spectrale tout au long de l’album. Cette proximité semble assumée, presque revendiquée. Pourtant, Morrison s’éloigne de son mentor par le tempérament. Là où Davis cultivait la retenue et l’espace, Morrison tend vers la densité, voire une certaine profusion. Une grande partie de Cosmic Trip a ainsi le caractère d’un projet quasi solitaire, le producteur et bassiste Bill Laswell n’apparaissant qu’en soutien sur un titre, apportant une profondeur supplémentaire sans modifier la voix profondément personnelle de l’ensemble.

Le paysage musical dans lequel paraît Cosmic Trip rend cette démarche particulièrement intéressante. Au cours de la dernière décennie, de nombreux jeunes musiciens de jazz et de musiques électroniques ont redécouvert l’esthétique de la fusion des années 1980 et du début des années 1990, la mêlant à des productions hip-hop, à des textures ambient ou à des cultures du beat plus expérimentales. À Londres, Los Angeles ou Chicago, certains artistes explorent ce langage non comme une simple nostalgie, mais comme un territoire encore inachevé.

Dans ce contexte, l’approche de Morrison occupe une place singulière. Là où d’autres abordent cette esthétique comme un matériau historique, lui l’a vécue de l’intérieur. La différence s’entend. Ce qui pourrait ressembler ailleurs à un exercice de style prend ici la forme d’une mémoire en musique.

L’album soulève néanmoins la question de l’influence et de l’héritage. L’empreinte de Miles Davis sur plusieurs générations a été si profonde que rares sont ceux, Joe Zawinul ou Marcus Miller, par exemple, qui ont su l’assimiler pleinement avant de s’en affranchir. Morrison semble suivre une autre voie. Plutôt que de tourner la page, il paraît vouloir poursuivre un dialogue avec cette période, en explorer les possibilités comme si elles restaient ouvertes.

Dans les derniers morceaux de Cosmic Trip, ce dialogue prend une tonalité plus apaisée. Les pièces se font plus aérées, les textures moins denses, comme si Morrison s’éloignait progressivement de l’intensité du souvenir. Ce n’est pas une conclusion au sens strict, mais plutôt l’esquisse d’un apaisement, la sensation qu’un chapitre se referme sans que ses thèmes disparaissent tout à fait.

La question, pour l’avenir, n’est peut-être pas de savoir si Morrison sortira de l’ombre de Miles Davis, mais s’il le souhaite réellement. Certains indices laissent penser que ses projets futurs pourraient s’orienter davantage vers des formes hybrides, intégrant les techniques de production contemporaines et des collaborations avec une nouvelle génération de musiciens, parfois éloignés des traditions du jazz. Morrison lui-même a laissé entendre qu’il s’intéressait à «ce qui se produit lorsque le langage de la fusion rencontre le design sonore d’aujourd’hui».

Si cette direction se confirme, Cosmic Trip apparaîtra peut-être, avec le recul, comme un disque-pont, une œuvre qui rassemble les échos d’une époque avant d’indiquer, discrètement mais clairement, ce qui pourrait venir ensuite.

Au fond, l’album demeure à la fois un hommage et un témoignage: le rappel que la musique naît souvent de rencontres, de regards échangés sur une scène, d’idées transmises d’une génération à l’autre. À l’écoute de Sam Morrison, il arrive que l’on éprouve cette impression troublante que le passé n’est pas tout à fait passé, mais qu’il continue de se déployer, note après note, au présent.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 6th 2026

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To buy this album

Website

 

Musicians :
Sam Morrison: soprano sax (except 9), alto flute synthesizer, logicdrums, electronics
Bill Laswell: EFX

Track Listing :
High Blood Pressure
Jailbreak
Home Alone
Escape From Paradise
Cosmic Trip
Big Rumble
Funkaduck
Lab Disaster
Subliminal
Trippin’

Recorded by Sam Morrison at Livingston Manor, NY & Truth or Consequences, NM
Mixed by Bill Laswell
Engineering: James Delatacoma
Mixed at Orange Music, West Orange, NJ
Created and produced by Sam Morrison
Mastered by Michael Fossenkemper at Turtletone Studio
Artwork by Yoko Yamabe @Randesign
M.O.D.Reloaded: Dave Brunelle & Yoko Yamabe