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Sakoto Fujii Orchestra Nagoya : KoreKara et le son du futur
Les albums de Sakoto Fujii se succèdent avec une régularité presque vertigineuse, mais ils ne se ressemblent jamais vraiment. Sa voix de compositrice demeure immédiatement identifiable sans jamais céder à la répétition. C’est peut-être l’une des caractéristiques les plus fascinantes de son parcours : plus son œuvre s’étend, plus elle semble refuser de se laisser enfermer dans une formule. Chaque nouvelle parution ouvre un autre espace sonore et invite l’auditeur à prendre le temps d’écouter, de se laisser surprendre, de découvrir ou de redécouvrir. Chez Fujii, la musique ne se livre pas nécessairement au premier contact. Elle demande que l’on accepte de s’y attarder, de revenir sur certaines impressions, de laisser les sons produire leur propre logique. La réception dépend aussi beaucoup du moment, de l’état d’esprit dans lequel cette musique nous atteint. Avec elle, l’écoute suppose une certaine disponibilité, mais elle est rarement déçue.
Avec le Sakoto Fujii Orchestra Nagoya, les cuivres occupent une place centrale. On pourrait parler de fanfare, à condition de se défaire aussitôt de l’idée d’une musique destinée simplement à annoncer quelque chose. Cette fanfare joue, parle, raconte. Elle ne se contente pas de produire de la puissance ; elle organise l’espace, crée des tensions, ouvre des perspectives et semble parfois déplacer les murs autour de l’auditeur. La musique construit ainsi sa propre architecture, une architecture sonore instable, en perpétuelle transformation, qui pourrait évoquer la ville imaginaire de Samaris créée par François Schuiten et Benoît Peeters. Il y a dans KoreKara quelque chose d’un classicisme postmoderne: des formes, des masses, des lignes et des équilibres qui peuvent sembler familiers, mais qui sont constamment déplacés vers un territoire nouveau, presque futuriste.
Cette impression de mouvement tient beaucoup à la manière dont Fujii conçoit le rapport entre l’écriture et l’improvisation. Chez elle, ces deux dimensions ne cherchent jamais à prendre définitivement le dessus l’une sur l’autre. Elles se confrontent, se répondent, se prolongent et parfois semblent même se mettre mutuellement en danger. La partition ne constitue pas une prison pour les musiciens, pas plus que l’improvisation ne vient détruire la structure composée. Il existe plutôt une tension permanente entre ce qui est écrit et ce qui peut encore surgir. Cette tension donne à la musique son caractère vivant. Elle empêche l’œuvre de se refermer sur elle-même.
Cette approche demande évidemment quelque chose à l’auditeur. KoreKara n’est pas une musique qui cherche à résoudre immédiatement ses propres énigmes. Elle ne fournit pas toutes les clés d’entrée. Elle accepte les zones d’ombre, les changements brusques, les silences relatifs, les accumulations et les déplacements inattendus. Il faut accepter de ne pas toujours savoir où l’on se trouve. Mais cette incertitude est précisément l’un des plaisirs de l’écoute. Fujii laisse de l’espace au mystère et à l’imagination, comme si elle considérait que l’œuvre musicale ne devait jamais appartenir entièrement à celui qui l’a écrite.
Il existe aussi, autour de KoreKara, une histoire plus intime qui donne à cette œuvre ambitieuse une dimension humaine. Fujii raconte que Shingo Takeda, saxophoniste alto de l’orchestre, et son épouse Ririko Mio tenaient près de la gare de Nagoya un petit café appelé Rojura no Matari. Lorsque Fujii et Natsuki y jouaient, ils avaient l’habitude de s’y arrêter avant de prendre le train pour rentrer chez eux. Le café était un lieu chaleureux et intime, mais aussi un point de rencontre pour de nombreux passionnés de cinéma. Dans ce genre d’endroit, la musique ne se trouve jamais complètement séparée de la vie quotidienne. Les conversations, les rencontres, les films, les disques et les souvenirs s’y croisent naturellement. Un café peut devenir un petit centre culturel sans jamais avoir besoin de se présenter comme tel.
Le couple a ensuite déplacé le café dans un autre quartier, entouré de restaurants, de commerces et de magasins de disques vinyles. Fujii continue de s’y rendre, même si le nouvel emplacement est désormais plus éloigné de la gare. Cette anecdote pourrait sembler secondaire au regard de l’ambition musicale de KoreKara. Elle ne l’est pourtant pas. Elle rappelle que les grandes œuvres ne naissent pas toujours dans les lieux officiellement consacrés à la création. Elles peuvent prendre racine dans des espaces ordinaires, dans des relations humaines, dans des habitudes quotidiennes et dans ces lieux de passage où les artistes se rencontrent sans nécessairement savoir ce que ces rencontres produiront plus tard.
Pour le vingtième anniversaire du café, Fujii a été invitée à écrire une pièce. Le concert eut lieu en juillet 2021, alors que la pandémie de Covid-19 imposait encore ses contraintes et que les musiciens durent être testés avant de jouer. Le contexte n’était donc pas neutre. La musique allait être créée à un moment où les habitudes de représentation avaient été profondément bouleversées, où les artistes avaient connu l’isolement, l’incertitude et parfois l’impossibilité même de se retrouver. Le titre donné à la suite, KoreKara, que l’on peut traduire par «à partir de maintenant», prend dans ces circonstances une résonance particulière. Fujii voulait écrire pour leur avenir plutôt que pour leur passé.
Cette idée dépasse largement le cadre de la commande initiale. KoreKara donne le sentiment d’une musique surgie d’une période suspendue, mais qui refuse de s’y laisser enfermer. Durant ces années étranges où le temps semblait avoir perdu son cours normal et où de nombreux artistes durent inventer de nouvelles manières de travailler, Fujii a choisi de regarder devant elle. Il ne s’agit pas pour autant d’une musique naïvement optimiste. Le futur qu’elle imagine n’est ni propre ni parfaitement organisé. Il demeure imprévisible, parfois inquiétant, traversé de tensions et de contradictions. Mais il existe. Et la musique avance vers lui.
C’est peut-être pour cette raison que l’univers des cuivres paraît si important. Les instruments ne sont pas seulement utilisés pour produire un volume ou une puissance collective. Ils deviennent des éléments d’architecture. Une phrase peut surgir comme une ligne dans un dessin ; une masse sonore peut devenir une façade ; un éclat de trompette ou de saxophone peut ouvrir soudainement une fenêtre sur un autre espace. L’orchestre fonctionne alors presque comme un organisme visuel. On ne se contente plus d’écouter les instruments : on imagine leurs déplacements, leurs couleurs, leurs trajectoires.
KoreKara peut parfois donner l’impression d’entrer dans un film de David Lynch sans savoir où mène la route. Les questions apparaissent, disparaissent, puis ressurgissent ailleurs. Des couleurs venues du rock et du folk traversent un langage jazz profondément lié à l’improvisation. L’orchestre produit des atmosphères physiques, mais aussi presque cinématographiques. Certaines séquences semblent appartenir à une bande-son qui accompagnerait un paysage encore invisible. D’autres donnent l’impression d’une scène qui vient de commencer sans que nous en connaissions les personnages ni l’histoire. Cette capacité à suggérer plutôt qu’à expliquer rapproche parfois la musique de Fujii des arts visuels et du cinéma contemporain.
Il y a donc dans KoreKara quelque chose qui relève autant de l’art contemporain que du jazz. La distinction entre les genres devient moins pertinente à mesure que l’écoute avance. Fujii ne semble pas chercher à démontrer que le jazz peut être autre chose que du jazz ; elle travaille plutôt à partir de l’idée que les frontières entre les formes artistiques sont naturellement poreuses. Le rock, le folk, l’improvisation, l’écriture orchestrale et la construction cinématographique peuvent cohabiter sans qu’aucun d’entre eux ait besoin de renoncer à son identité.
C’est là que l’on retrouve Sakoto Fujii dans toute sa complexité et dans l’exigence de son intelligence musicale. Son travail ne demande pas à être simplifié pour devenir immédiatement accessible. Mais la complexité n’est pas l’inaccessibilité. Une œuvre peut demander du temps sans pour autant refuser l’auditeur. KoreKara exige de l’attention, mais elle offre en retour une expérience d’écoute particulièrement riche : celle d’un grand ensemble qui échappe constamment aux conventions du big band traditionnel. Les cuivres cessent d’être simplement une section orchestrale. Ils deviennent couleur, matière, architecture, geste et récit.
Cette liberté concerne également les musiciens. Dans une formation de cette dimension, la personnalité de chacun pourrait facilement disparaître derrière la masse collective. Fujii semble au contraire chercher un équilibre entre la force de l’ensemble et la possibilité pour les individus de faire entendre leur propre présence. L’orchestre devient ainsi un lieu de circulation. Les voix individuelles entrent dans la matière collective, s’en détachent, puis y retournent. Ce mouvement constant empêche la musique de devenir simplement monumentale. Même lorsqu’elle atteint une grande densité, elle conserve quelque chose d’humain.
Plus de cinquante minutes se déploient en quatre morceaux, quatre étapes d’un voyage qui semble dépasser les limites de l’enregistrement. La durée est importante parce qu’elle permet à l’œuvre de ne pas fonctionner comme une simple succession d’effets. Les idées ont le temps de se développer, de revenir transformées, de s’opposer et de créer de nouvelles relations. Le disque demande donc à être entendu comme un ensemble, même si chaque partie possède son propre caractère. Il y a une trajectoire, mais pas nécessairement une destination clairement définie.
Fujii a désormais franchi le cap remarquable des cent albums en tant que leader. Aucun auditeur ne pourrait raisonnablement prétendre connaître une discographie aussi considérable dans son intégralité. Et c’est peut-être précisément ce qui rend son parcours si fascinant. Il n’est pas nécessaire de commencer au début. Chaque disque constitue une porte d’entrée différente, un nouvel endroit depuis lequel découvrir cette musique. Sa discographie immense ne fonctionne pas comme un monument qu’il faudrait visiter dans l’ordre, mais comme une ville dont on pourrait entrer par n’importe quelle rue.
KoreKara n’est donc ni un résumé de la carrière de Fujii ni une synthèse de ses différents langages musicaux. C’est une proposition parmi d’autres, assumée, ouverte et sans compromis. Fujii continue d’avancer en refusant le confort de la répétition. Chez elle, composer signifie aussi interroger les possibilités d’un ensemble, repousser ses limites et imaginer ce qu’il pourrait devenir. La longévité de son œuvre ne tient pas à la répétition d’une signature, mais à sa capacité à remettre cette signature en jeu à chaque nouveau projet.
C’est finalement ce qui rend KoreKara si captivant. La musique regarde vers l’avenir sans prétendre savoir ce que sera cet avenir. Elle ne propose pas une vision définitive du monde qui vient ; elle en accepte au contraire l’incertitude. Les cuivres, les improvisations, les récits qui se transforment et cette atmosphère presque cinématographique construisent un univers constamment en mouvement. Pour celui qui accepte d’y entrer, l’écoute devient une véritable expérience, parfois déroutante, mais toujours stimulante.
KoreKara commence avec la puissance d’une fanfare, mais conduit rapidement vers quelque chose de plus difficile à saisir. Derrière la masse sonore se dessine un espace plus vaste, où les formes se déplacent et où les certitudes s’effacent. C’est un territoire où jazz, composition contemporaine, arts visuels et imagination cessent d’être des domaines séparés pour participer à une même conversation. Et peut-être est-ce là, finalement, le véritable sens de KoreKara: non pas annoncer ce qui viendra, mais avoir le courage musical de commencer à avancer vers lui sans savoir encore quelle forme il prendra.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 10th, 2026
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To buy this album (October 2, 2026)
Musicians :
Conductor & Composition:
Satoko Fujii – Composer, conductor
Saxophones
Shingo Takeda – Alto saxophone
Ryoko Ono – Alto saxophone
Takuya Matsumoto – Tenor saxophone
Yoshiyuki Hirao – Tenor saxophone
Daion Kobayashi – Baritone saxophone
Trumpets
Natsuki Tamura
Tsutomu Watanabe
Takahiro Tsujita
Misaki Ishiwata
Trombones
Toshinori Terukina
Tatsuki Nakamura
Toshihiro Furuike
Rhythm Section
Yasuhiro Usui – Guitar
Toru Kasai – Bass
Hisamine Kondo – Drums
Track Listing :
1.Korekara Part 1
2.Korekara Part 2
3.Korekara Part 3
4.Korekara Part 4
Recorded live on February 2, 2026 at Tokuzo, Nagoya by Satoru Kono
Mixed on June 21, 2026 by Naoto Sugahara, Orpheus Studio, Tokyo
Mastered on June 22, 2026 by Naoto Sugahara, Orpheus Studio, Tokyo
