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Russ Anixter’s Small Big Band réinvente les classiques du rock avec un sens éclatant de l’écriture jazz
Certaines formations naissent pour préserver une tradition. D’autres pour la bousculer. Le Small Big Band de Russ Anixter s’inscrit avec une étonnante aisance entre ces deux pôles. Plus resserré qu’un grand orchestre de jazz traditionnel, mais infiniment plus riche en couleurs qu’un simple combo, l’ensemble repose sur une idée d’une simplicité désarmante et pourtant redoutablement ambitieuse : faire dialoguer le rock et le jazz orchestral. Surtout, il donne le sentiment rare de prendre un plaisir communicatif à jouer cette musique.
Dès les premières mesures de I Saw Her Standing There, cette joie s’impose comme une évidence. Les musiciens évoluent avec une liberté réjouissante, un naturel qui ne s’invente pas et une complicité qui traverse chaque phrase. À ce seul titre, l’album est déjà une réussite. Mais s’en tenir à cette impression immédiate reviendrait à passer à côté de son véritable intérêt. Car si le plaisir est instantané, la fascination naît peu à peu de la finesse des arrangements. C’est là que réside la véritable force du projet. Leur intelligence transforme des morceaux universellement connus en œuvres nouvelles sans jamais trahir leur identité.
Le parcours de Russ Anixter éclaire largement cette réussite. Une grande partie de sa carrière s’est construite dans l’univers de la musique commerciale, un domaine souvent regardé avec condescendance par ceux qui confondent accessibilité et compromis artistique. C’est pourtant un terrain d’une exigence redoutable où s’acquièrent la précision, la polyvalence et l’art délicat de servir une musique dans un cadre créatif particulièrement contraint. Toutes ces qualités irriguent cet enregistrement.
Les auditeurs qui avaient découvert l’excellent What Is? du Hippie Big Band, paru l’an dernier, reconnaîtront immédiatement la signature d’Anixter. Ce nouvel album invite cependant à mesurer davantage encore le parcours professionnel exceptionnel qui l’a conduit jusqu’ici. Il débute comme copiste musical à une époque où chaque page de partition était encore tracée à la plume et à l’encre. Il accompagne ensuite l’arrivée de la notation informatique lorsque les premiers Macintosh n’offraient que de minuscules écrans monochromes et une mémoire qui se comptait en kilo-octets. Depuis plus de trente ans, il exerce ce métier à New York, témoin privilégié de l’une des plus profondes révolutions technologiques qu’ait connues l’édition musicale.
Quiconque a déjà préparé des partitions d’orchestre sait combien le travail d’un copiste exige patience, rigueur et une attention obsessionnelle au moindre détail. C’est une profession discrète, presque invisible, sans laquelle pourtant aucun orchestre ne pourrait fonctionner sereinement. En évoquant ces débuts de l’informatique musicale, difficile de ne pas éprouver une certaine nostalgie. Je me souviens encore de l’émerveillement suscité par le Macintosh IIfx et de l’apparition de la couleur après des années passées devant des écrans noir et blanc. Ce souvenir trouve ici une résonance inattendue. La musique du Small Big Band produit le même effet : celui d’un univers familier soudain éclairé sous un jour entièrement nouveau.
L’une des plus belles surprises du disque réside dans la place accordée au saxophone baryton. Trop souvent cantonné à un rôle d’accompagnement, l’instrument devient ici l’une des voix majeures de l’orchestre. Pour qui admire depuis longtemps le travail de Céline Bonacina, dont le jeu a démontré toute la richesse expressive et la remarquable agilité du baryton, ce choix ne peut que réjouir. L’approche d’Anixter est naturellement différente, mais il offre à l’instrument la même liberté d’expression et la même noblesse sonore. À une époque où nombre de productions jazz privilégient spontanément l’éclat de la trompette ou la souplesse du saxophone ténor, placer le baryton au cœur du discours relève d’une décision aussi rafraîchissante qu’élégante.
Le choix du répertoire témoigne lui aussi d’une imagination musicale peu commune. Le programme circule avec une remarquable fluidité entre les compositions de Paul McCartney et John Lennon, celles de Joe Zawinul, avant d’aborder l’univers de John Paul Jones et Robert Plant. Sur le papier, un tel éclectisme pourrait sembler dispersé. Entre les mains d’Anixter, il acquiert au contraire une cohérence presque naturelle. Plutôt que d’aligner des classiques, il sélectionne des œuvres dont la richesse harmonique appelle une nouvelle lecture. Chaque morceau devient le terrain d’une démonstration discrète de ce que peut révéler une orchestration inspirée.
Parmi toutes ces relectures, A Remark You Made suscitait évidemment une curiosité particulière. Après des années passées à explorer l’univers de Joe Zawinul, on pouvait se demander comment aborder l’une de ses compositions les plus délicates sans en affaiblir la profondeur émotionnelle. La réponse est remarquable de justesse. Très vite, on perçoit combien Anixter partage l’attachement de Zawinul à une écriture harmonique raffinée et à une science exceptionnelle des couleurs orchestrales. Il ne cherche jamais à réinventer l’œuvre pour le simple plaisir de la transformer. Il en révèle de nouvelles nuances émotionnelles tout en conservant cette élégance retenue qui faisait déjà la grandeur de l’original. Rarement cette pièce aura trouvé une relecture d’une telle intelligence. Elle rappelle à la fois pourquoi elle est devenue un classique et pourquoi les grandes compositions supportent, mieux que toutes les autres, les regards neufs.
Les qualités d’Anixter comme compositeur prolongent naturellement cette impression. Ses œuvres ont été interprétées par le Queens Symphony Orchestra, les Broadway Chamber Players ou encore lors de l’Alfred Loeffler New Music Symposium. Ses arrangements pour cuivres et musique de chambre sont publiés par Art of Sound Music à Princeton. Ces références ne constituent pas un simple curriculum vitae. Elles éclairent la philosophie artistique qui traverse tout cet album. Chaque arrangement est conçu comme une véritable composition, où la sophistication de l’écriture ne nuit jamais à la fluidité de l’écoute. Écrire pour un ensemble de cette taille demeure l’un des exercices les plus complexes de l’orchestration contemporaine. Chaque entrée instrumentale, chaque voix harmonique, chaque accent rythmique participe à une architecture d’une précision remarquable. Lorsque tout paraît naturel, c’est souvent le signe que le travail accompli est exceptionnel.
C’est sans doute ce qui distingue profondément cet album dans le paysage du jazz actuel. Beaucoup de productions se répartissent aujourd’hui entre les relectures du Great American Songbook, les créations contemporaines ou les projets de crossover destinés à élargir le public. Peu d’artistes parviennent à faire dialoguer ces univers sans sacrifier l’un au profit de l’autre. Adapter un répertoire rock à un petit orchestre de jazz exige bien davantage qu’une solide technique. Il faut de l’imagination, une conscience aiguë de l’histoire des musiques populaires et suffisamment de confiance pour laisser les mélodies demeurer reconnaissables tout en leur ouvrant de nouveaux horizons. C’est précisément ce que réussit Russ Anixter. Ses arrangements ne cherchent jamais à éclipser les chansons. Ils révèlent simplement tout ce qu’elles contenaient déjà en puissance.
Voilà sans doute la plus belle réussite de cet album. Il séduit immédiatement par son énergie communicative, son swing irrésistible et son sens du groove, tout en offrant aux jeunes compositeurs, orchestrateurs et arrangeurs une véritable leçon d’écriture. Les onze musiciens du Hippie Big Band forment un collectif d’une cohésion exemplaire. Leur son conjugue ampleur et proximité avec une évidence rare. Jusqu’à la taille de l’ensemble semble relever d’un choix mûrement réfléchi. Chez Russ Anixter, rien n’est laissé au hasard. Chaque timbre, chaque détail harmonique, chaque texture participe à une vision musicale d’une remarquable intelligence sans jamais perdre de vue le plaisir de l’écoute.
Plus encore, il s’agit de ces albums qui gagnent en profondeur à chaque nouvelle écoute. La première est portée par l’enthousiasme immédiat, les mélodies familières et la joie palpable des interprètes. La deuxième révèle la précision fascinante de l’écriture. À la troisième ou à la quatrième apparaissent de nouveaux contrechants, des glissements harmoniques subtils, des dialogues instrumentaux d’une grande finesse qui étaient passés inaperçus. Le disque ne cesse alors de dévoiler de nouvelles strates de son invention.
Pour le grand public, c’est un album d’un plaisir constant, chaleureux, plein d’humour et servi par des musiciens irréprochables. Pour les jeunes compositeurs, les arrangeurs ou les étudiants en orchestration, il représente davantage encore : une démonstration éclatante que l’exigence de l’écriture n’interdit jamais l’accessibilité et que la sophistication musicale peut parfaitement cohabiter avec le plaisir le plus immédiat. Chaque partition rappelle que la complexité n’a de sens que lorsqu’elle demeure au service de l’émotion.
Au fond, le Russ Anixter’s Hippie Big Band réussit parce qu’il rappelle une évidence trop souvent oubliée: l’art de l’arrangement est un acte de création à part entière. Ces interprétations ne sont pas de simples reprises. Elles prennent la forme d’un dialogue inspiré entre des chansons devenues patrimoniales et des musiciens qui les abordent avec respect, imagination et une joie profondément communicative. Lorsque le silence revient après les dernières notes, ce ne sont pas seulement des mélodies familières qui demeurent en mémoire, mais la sensation précieuse de les avoir entendues comme si c’était la première fois. C’est la marque des très grands arrangeurs. Russ Anixter en apporte ici une démonstration particulièrement convaincante.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 29th, 2026
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Russ Anixter’s Hippie Big Band – “What Next?”
Russ Anixter: Arrangements & Orchestrations
Matt Hong: Alto Sax, Flute, Bass Clarinet
Stan Harrison: Tenor Sax, Clarinet
Frank Vacin: Bari & Soprano Saxes, Alto Flute, Bassoon
Matt Owens: Trumpet and Flugelhorn
Audrey Flores: French Horn
Dan Levine: Trombone
Jack Schatz: Bass Trombone
Bill Hayes: Vibraphone, Xylophone, Congas, Toys
Michael Aarons: Guitar
Steve Count: Bass
Scott Neumann: Drums
Special guests:
Danny Louis: Organ on Freddie’s Dead
Erica von Kleist: Piccolo on Birdsong
Track Listing :
I Saw Here Standing There – 4:55 – Paul McCartney and John Lennon (Sony/ATV Tunes, LLC)
Solos: Michael Aarons – Guitar, Bill Hayes – Vibes
Freddie’s Dead with Danny Louis – 5:41 – Curtis Mayfield (Warner-Tamerlane Publishing Corp.)
Solos: Frank Vacin – Baritone Sax, Danny Louis – Organ
I Walk on Guilded Splinters – 5:24 – Dr John Creaux (Mac Rebennack)(Marzique Music Co,Inc.) Solo: Dan Levine – Trombone
Freeway Jam – 5:48 – Max Middleton (Essex Music International )
Solo: Michael Aarons – Guitar
Shakedown Street – 6:42 – Robert Hunder and Jerry Garcia (Ice Nine Pub Co, Inc.)
Solos: Matt Hong – Alto Sax, Matt Owens – Electrified Trumpet, Stan Harrison – Tenor Sax
Bird Song with Erica von Kleist – 6:46 – Robert Hunter and Jerry Garcia (Ice Nine Pub Co, Inc.)
Solos: Erica von Kleist – Piccolo, Stan Harrison – Tenor Sax, Michael Aarons – Guitar
A Remark You Made – 6:09 – Joe Zawinul (Songs of Universal, Inc., Mulatto Music)
Solos: Dan Levine – Trombone, Matt Hong – Alto Sax
Compared to What – 7:42 – Gene McDaniels (Wixen Music Pub.)
Solos: Michael Aarons – Guitar, Bill Hayes – Vibes, Frank Vacin – Bari, Matt Hong – Alto, Matt Owens, Trumpet, Stan Harrison – Tenor
No Quarter/Bitches Brew – 10:32 – John Paul Jones, Jimmy Page and Robert Plant (Wc Music Corp.) Miles Davis (Downtown DMP Songs)
Solos: Bill Hayes – Vibes, Matt Owens – Trumpet, Frank Vacin – Soprano Sax
Produced by Dan Levine, Russ Anixter and John Kilgore
Recorded on February 16 and 17, 2026 at The Bunker Studios, Brooklyn, NY.
Engineered by Alex Conroy with remote buttinski/Covid patient John Kilgore.
Mixed by John Kilgore. Mastered by Alan Silverman. Assistant Engineer Jasper Leach.
Cover Art by Allison Mackey. Album Graphics by Erica von Kleist
