Ruben Caban – Tales From The Trunk (FR review)

Self released - Street date – October 19,2026
Jazz
Ruben Caban – Tales From The Trunk

Le café fumait entre l’ordinateur et la table de mixage, tandis que cette matinée sans relief semblait se prolonger dans une routine dont rien ne paraissait devoir me détourner. J’éprouvais pourtant le besoin de changer d’horizon, de trouver dans la musique cette échappée qui permet de rompre avec la monotonie du quotidien. Depuis quelques jours, la pochette de Tales From The Trunk, l’album du tromboniste portoricain Ruben Caban, attirait mon attention. Je finis par céder à cette invitation et glissai le disque dans le lecteur, avec l’espoir de découvrir un univers où les rythmes latino-américains viendraient bousculer les habitudes du jazz contemporain. L’intention est manifeste dès les premières compositions : Ruben Caban entend avant tout affirmer ses qualités d’écriture et d’arrangement, sans chercher à imposer systématiquement son trombone au premier plan. Cette conception collective mérite d’être soulignée, car elle révèle une volonté de construire un véritable projet musical plutôt que de multiplier les occasions de démonstration individuelle. Mais entre l’ambition d’un compositeur et sa traduction dans la musique, la distance reste parfois considérable. Et si Tales From The Trunk témoigne d’un savoir-faire indéniable, l’album peine à transformer ses bonnes intentions en une proposition réellement convaincante.

Le titre renvoie à ces kilomètres parcourus par les musiciens, aux instruments entassés dans le coffre d’une voiture, aux concerts, aux rencontres et aux expériences qui finissent par façonner une identité artistique. L’image est parlante, tant le parcours de Ruben Caban témoigne d’une fréquentation de nombreux territoires musicaux. Originaire de Porto Rico, le tromboniste a accompagné ou côtoyé, au fil de sa carrière, des artistes aussi différents que Frankie Valli, Jon Secada, Randy Brecker, Herbie Hancock, Arturo Sandoval, Cheo Feliciano, Oscar D’León et Paquito D’Rivera. Cette diversité lui a permis de naviguer entre jazz, musiques latines, pop et traditions caribéennes, tout en développant une connaissance approfondie des exigences de la scène et du travail en studio. Un tel itinéraire constitue un capital musical précieux, mais il ne suffit pas à garantir la singularité d’une œuvre. L’expérience nourrit le langage d’un artiste ; encore faut-il qu’elle se transforme en nécessité expressive, en une manière personnelle d’organiser les sons et de donner aux compositions une direction qui leur appartienne.

Sur Tales From The Trunk, le jazz fusion sert de cadre à une rencontre entre différentes sensibilités rythmiques, avec une place importante accordée aux couleurs latino-américaines. Les arrangements témoignent d’une réelle maîtrise technique, les musiciens savent entretenir le mouvement et l’ensemble affiche une ambition qui dépasse le simple exercice de style. Pourtant, sans ses inflexions latines, l’album pourrait facilement rejoindre le vaste corpus d’un jazz fusion dont les formules sont depuis longtemps établies. Le métissage culturel, si souvent invoqué dans le jazz contemporain, ne constitue pas en soi une garantie de renouvellement. Il ne suffit pas de faire cohabiter plusieurs traditions pour qu’apparaisse un langage nouveau : encore faut-il que leur confrontation produise des tensions, des surprises, une véritable transformation de la matière musicale. Chez Caban, les influences se côtoient avec une certaine habileté, mais leur rencontre ne débouche pas toujours sur cette évidence artistique qui distingue une œuvre personnelle d’une production simplement bien exécutée.

La principale réserve tient à une densité sonore qui finit par affaiblir les compositions elles-mêmes. Les rythmes entretiennent une activité presque permanente, les arrangements multiplient les interventions et l’énergie semble devoir être constamment relancée, comme si le moindre relâchement risquait de compromettre l’équilibre de l’ensemble. Cette abondance, qui pourrait constituer une richesse, devient alors une limite. À force de solliciter l’attention, la musique laisse peu de place à la contemplation, aux nuances et à ces inflexions discrètes qui donnent aux phrases leur véritable poids. On aurait souhaité davantage de contrastes, des ruptures plus franches, quelques plages où les instruments cesseraient momentanément de rivaliser pour laisser émerger une idée, un timbre ou une émotion. Le silence, en musique, n’est jamais un vide à combler : il permet au discours de respirer, donne aux notes leur relief et rend les reprises plus éloquentes. Sur cet album, cette respiration manque trop souvent, et la sophistication des arrangements finit parfois par produire une impression d’uniformité, malgré la diversité des influences mobilisées.

Il ne s’agit pas pour autant de nier les qualités du projet. Ruben Caban est un musicien expérimenté, attentif aux possibilités du collectif et manifestement soucieux de ne pas réduire le jazz latino à un assemblage de rythmes immédiatement reconnaissables. Son travail témoigne d’une réelle connaissance des langages qu’il convoque, mais cette maîtrise ne s’accompagne pas toujours d’une écriture suffisamment incisive pour faire émerger des compositions mémorables. L’album reste ainsi prisonnier d’un paradoxe : il possède les moyens techniques, les références et les ambitions nécessaires pour susciter l’intérêt, mais peine à leur donner une cohérence expressive durable. Là où l’on attendrait une prise de risque, une inflexion inattendue ou une simplicité capable de révéler l’essentiel, on retrouve parfois les mécanismes familiers d’une fusion instrumentale soucieuse de maintenir l’attention sans véritablement la déplacer.

Au terme de l’écoute, Tales From The Trunk laisse donc une impression mitigée. Le disque n’est ni dépourvu d’intérêt ni indigne de ses ambitions, mais il demeure trop souvent à la surface de ses propres possibilités. Ruben Caban aurait sans doute gagné à faire davantage confiance à ses compositions, à alléger certains arrangements et à accepter que la musique ne progresse pas nécessairement par accumulation. Dans un paysage où la virtuosité et la sophistication technique sont devenues des signes presque obligatoires de professionnalisme, la véritable singularité réside moins dans le nombre d’idées que dans la capacité à leur donner une forme, un sens et une nécessité. Le coffre est bien rempli, les expériences sont nombreuses, mais le voyage musical ne conduit pas toujours aussi loin que la promesse initiale le laissait espérer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 11th, 2026

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Musicians:
Ruben Caban – Trombone, Producer, Composer, Arranger
Brian Lynch – Trumpet
Alex Pope Norris – Trumpet, Arranger
Ed Calle – Saxophone
Nestor Torres – Flute
Francisco Torres – Trombone
Rafael Roche – Trombone
Angel Subero – Bass Trombone
Roberto Vizcaino Jr. – Percussion
Camilo Velandia – Guitars
Tal Cohen – Piano
Kemuel Roig – Piano, Keyboards
Agustin Conti – Bass, B3 Organ, Composer, Arranger
Lino Piquero – Baby Bass
David Chiverton – Drums
Waldo Madeira – Drums
Ludwig Afonso – Drums
Jose “Pepe” Espinosa – Timbales
Edwin Bonilla – Percussion
…and many more.

Track Listing :
1) The Trunk (5:42) by Ruben Caban
2) Lotus Blossom (7:23) by Kenny Dorham
3) Speak No Evil (7:30) by Wayne Shorter
4) Time After Time (8:21) by Jule Styne
5) Mission Hill (6:39) by Agustin Conti
6) Ruben’s Mambo (5:06) by Pablo Gil
7) Obsecion (8:19) by Pedro Flores
8) Chacha’s Tune (5:06) by Rafael Valencia

Credits:
Ruben Caban Music
After Hours Studios: Engineer Hal Batt
Hub Studios: Engineer Daniel Espinoza
All music Mixed by Sebestian de Peyrecave
All music Mastered @Redtraxxmastering
Photography by Thierry Dejea